SUR LA TOMBE D ARNOLD SCHERER
Il aurait fallu à cette âme ardente, au moment où s'opérait le travail dangereux de la croissance physique, un régime de calme, d'apaisement, que les événements ne lui donnèrent pets. En quelques mois ce furent les luttes électorales de i86g, les promesses du 2 janvier, le plébiscite, la guerre, la dispersion des familles, Arnold demanda et obtint de rester à Versailles ; il y vit de près l'histoire avec ses poignantes tristesses.
Ils n'oublieront jamais, ceux qui ont été réveillés par le canon du ig septembre, et qui, courant au bruit, ont vu pour la première fois l'affreux ouvrage de la guerre; ils étaient pris, de ce moment, d'une pitié insatiable pour les maux que les hommes se font dans leurs jeux cruels. Arnold pressait pour qu'on le laissât aller dans les ambulances, au plus loin; les bonnes volontés qui se proposaient de toutes parts rendaient la sienne inutile; je lui offris, et il l'accepta avec joie, un moyen de servir. La Société internationale était sur pied; M. Horace Delaroche, son président, me chargea de la correspondance avec les familles des blessés et des prisonniers; j'invitai Arnold à m'aider; il me remercia avec effusion et se mit à l'œuvre. Il était touchant de le voir, avec soufrais visage, au lit des pâles blessés, se penchant sur leur bouche pour entendre leur nom, le nom de la ville ou du village où ils étaient nés, s'ils avaient encore un père ou une mère à qui ils voulaient écrire, et ce qu'il fallait leur écrire pour ne pas les inquiéter.
Encore étaient-ce les meilleures heures, celles où on
discours de M. Ernest Bersot
agissait, où on était bon à quelqu'un. Au sortir des ambulances, on retrouvait l'invasion dans les rues, dans sa maison, les nouvelles contradictoires du reste de la France, les craintes, les espérancék, les déceptions, jusqu'à la déception finale, dont nous touchons l'anniversaire; on se reposa de la guerre étrangère par la guerre civile.
C'est souvent, hélas! un dur métier d'être Français et d'aimer son pays. Arnold n'y a pas résisté : la vie morale, trop intense, troublait le développement physique; il perdait l'appétit, le sommeil et les forces; il languissait. Nous convînmes avec ses parents de le ménager, défaire semblant de prendre légèrement ce qui se passait, pour le mettre à notre ton. Cependant on consultait les médecins, on essayait à deux reprises de l'air de la mer, qui une première fois lui rendit de la force, l'autre fois ne réussit point, et on essaya, comme dernier remède, du climat du Midi; mais cet air même ne pouvait plus rien pour le sauver; il le ranima un moment, et après l'endormit comme le voilà.
Je ne dirai pas ce que cette perte est pour quelquesuns; je dirai certainement ce que pensent en ce moment ceux qui ont connu Arnold. Quand on réfléchit aux dons qu'il tenait de la nature, à la puissance du travail et d'une direction comme celle qu'il recevait, on se demande, et c'est l'éloge singulier de ce jeune homme de dix-neuf ans, ce que le pays aussi a peut-être perdu. Dieu seul le sait, car il sait seul quels fruits auraient donnés les fleurs de ce riche printemps.