‹ Les cahiers d'un rhétoricien de 1815. [ÉditésChapitre 11 sur 46 · XVIII AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

XVIII AVANT-PROPOS

Ce sont les c.ihiers d'un rhétoricicn de i8i5 que je veux présenter aujourd'liui.

Mon apport ])eut paraître au premier abord encore plus petit et plus humble, puisqu'il s'agit des impressions d'un enfant; mais, en réalité, les sensations d'un paysan et d'un illettré n'auront jamais la valeur de celles d'un élève de nos lycées, d'un petit Parisien, appartenant à la bourgeoisie intelligente, et qui a seize ans. Seize ans! cet âge de transformation où l'on croit déjà tout savoir, où l'on est sûr de son propre jugement, où l'on discute sur tous les sujets, où l'on a sur tout des idées, dont la plupart sont fausses, mais souvent généreuses, et toujours extrêmes. C'est pour le corps du jeune homme encore l'âge de disgrâce; mais c'est ])o»ir son intelligence et son cœur une heure bien intéressante d'éveil et de développement.

Aussi est-ce un malheur pour nous que le jeune élève de rhétorique du lycée Napoléon, par un scrupule de conscience qui lui fait honneur, n'ait écrit ses petites éphémérides, comme il les appelle, que pendant trois mois. Il est vrai que ces trois mois sont précisément ceux que l'on a nommés par excellence « les Cent Jours », ceux du retour de Napoléon l" de l'île d'Elbe, et cette coïncidence donne à l'enfant roccasion de s'occuper de politique, et de nous montrer, en parlant de son père et des amis de

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son pore, l'élat des esprits à celte époque si troublée, où son âme lionnête est souvent indignée du cliangement intéressé dos opinions.

Dans ce monde en raccourci qu'on appelle le c<)llège, il se passe aussi bien des événements pendant ces trois mois, et la discipline qui y est appliquée affecte des méthodes qui étonneraient bien les lycéens de nos jours.

Nos élèves modernes verraient aussi dans ces pages comment on travaillait en i8i5 : avec quel /•'•le on apprenait les langues vivantes, quand l'enseignement n'en était pas même organisé dans nos lycées.

Peut-être seraient-ils surpris aussi du ton respectueux de l'élève quand il parle du maître, d«)nt le nom est loujiuirs précédé, mènu' dans cet pages si intimes, du mot monsieur.

lis verraient cependant, et cela sans surprise, que, s'il y a tcmjours eu des professeurs qui ont su exciter renllionsiasmc de leurs élèves et en stimuler le travail, il y en a toujours eu aussi qui les ont un peu ennuyés....

Pour nous, qui appartencms à la génération intermédiaire, déjà, liélas ! parvenue à l'âge de l'indulgence, nous rerrons dans ces cahiers que la jeunesse est toujours à peu |)rès la même, avec ses défauts et ses qualités. Notre élève de i8i5 attendait avec impalienee le journal le i\ain jaunr. t\\i"\\ faisait sans doute arbeler en

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cachette, comiiic les iiUenies (raiijourcrhui se font acheter et apporter par les externes VÉcho de Paris.

Ainsi que ses camarades, il se révoltait, quoique bon chrétien, contre la tyrannie des aumôniers ; car il revendiquait la liberté de conscience et il obéissait aussi à ce sentiment de contradiction qui pousse aujourd'hui les internes à suivre les cours d'instruction religieuse, parce qu'ils ne sont plus obligatoires.

Il lisait, comme font les nôtres, les livres nouveaux ou ceux qui passaient alors pour dangereux, et il dévorait la yomelle Hélolse\ Mais, comme tout est pur pour les purs, il sentait sa jeune âme s'élever à cette lecture, qui lui semblait passionnée, tandis qu'elle parait seulement ennuyeuse aux générations actuelles.

Je crains cependant que certains de nos auteurs modernes, lus en cachette au lycée, n'aient l)as la même influence sur nos jeunes gens d'aujourd'hui !

Celui qui a écrit ces cahiers est d'ailleurs un jeune homme d'élite à tous les points de vue. C'est un hou élève, dans toute la force du mot : il est «l'une bonne conduite, estimé de ses camarades; il a des prix au lycée; il a des succès au concours général dans les lettres. A dix-huit uns, cependant, il abandonne les lettres, parce t|u'il n'avait pas obtenu le prix d'honneur, au-

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quel il pouvait prétendre, et il fait des sciences, parce qu'elles sout moins sujettes ù la diversité des jugements humains. Il entre à vingt ans le • (uatorzième à l'Ecole polytechnique. Malade il l'école par excès de travail, il sort le trentième, dans l'artillerie ; donne sa démission; est nommé professeur de mathématiques au lycée deCaen; passe à Paris ses licences ès-sciences ; se fait recevoir agrégé, et devient professeur de physique et de chimie au lycée Charlemague.

Il a, pour ainsi dire, créé l'enseignement de CCS sciences, et a pris, dans l'Université, une influence que sa modestie n'a su ni voulu faire valoir. Mais ses anciens élèves, dont la génération commence, hélas 1 à séclaircir, dont plusieurs sont membres de l'Académie des sciences, ingénieurs en chef de l'Etat, ou professeurs dans nos facultés ou nos lycées, savent bien ce <|u'ils doivent au professeur si éclairé, si consciencieux et si parfaitement bon, qui a enseigné la physique et la chimie au lycée Charlemagne de 1817 à 1860.

Mais ce changement de direction dans la carrière d'Emile Bary ne l'empêcha pas de cultiver les lettres toute ta vie. De même qu'il avait appris l'allemand seul au lycée, il apprit, devenu homme, la plupart des langues modernes, et il pouvait lire sans hésitation et écrire correctement, ralleuiand, l'anglais, ritalicn. l'espapnol.

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le portugais, le hollandais. Il s'occupait de suédois, de russe et de grec moderne. Mais sa prédilection était encore pour les langues anciennes, le grec, et surtout le latin. lin vacances, il avait toujours dans sa poche un Virgile et une table de logarithmes. 11 avait la passion des vers latins*. Des vers latins ! lien iît jusqu'à sa mort! Il en avait fait à quatorze ans, étant élève de troisième, sur la mort d'un jeune frère. Oh ! pour le coup, voilà qui est doublement démodé ! On ne fait plus de vers latins, et, pleurer en vers latins, semble pour ainsi dire grotesque à la fin de ce siècle positif, qui affecte la simplicité.

Pour achever ce croquis des moein-s de l'époque, j'ajouterai que le père du jeune poète latin fit imprimer et encadrer ces vers, et placer dans sa chambre ce singulier tableau.

Ce n'est pas seulement par le travail, par l'iu-

I. Je retrouve ces vers faits sur l'érection de la colonne de Juillet, en 1840 :

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