I. LacrpiMl
D'UN RHETORICIEN. ai
i8 mars, samedi. — Même temps qu'hier. Je suis surpris à l'improviste par M. >"audet : « Monsieur Bary! expliquez l'Escliine! » — Je m'en suis galamment tiré, grâce au livre souligné du cardinal' Demory, mon voisin allemand. J'en ai été quitte pour quelques exhortations.
On prétend que l'on a pris à l'Empereur le général Amet.
Les journaux sont tous les jours pleins de virulentes déclamations contre Napoléon. Celles qui ont le plus de poids, ce sont celles de Martainville, engagé dans les volontaires royaux. Saignes, au défaut de l'exemple, doone les leçons.
On raconte que dans la séance royale au Cor|)s législatif, le i6 mars, après le discours du Roi, prononcé par un temps sombre, un rayon de lumière a brillé tout à coup sur la figure vénérable de ce père du peuple.
Cette scène dramatique a été accueillie par les plus vives acclamations, tant le patriotisme pur et ardent des spectateurs a été ingénieu\ à saisir cette agréable allusion.
Je reçois une lettre de Tuericourt, mon ami. Ce pauvre garçon, effréné royaliste, est hors de lui. Il a perdu la tête. Sa lettre se ressent beau-
i. Allusion pUUmite au onm ilii ranlinal Mniiry, ar- «hcvrqiir île Pari*, fl à relui île M>n ramarade Denior) .
aa CAHIERS
coup du désordre do ses idées. Il a l'iiiipriidence de m'accuser de bonapartisme, dans une lettre. — Je lui réponds, et lui fais ma profession de foi politique, — • M. Deiaplace m'accuse, à trois heures et demie, de lui donner beaucoup de babillage et fort peu de vers.
Midi trois quarts. — Avec le Roi est revenue la religion : elle n'est rentrée au lycée qu'autant qu'elle ne blessait pas les intérêts de M. Clérisseau, l'économe. Aussi, tant qu'on a cru avantageux pour la caisse de faire gras le samedi, on l'a fait, eu étouffant les remords qui suivent un si criminel repas. Maintenant qu'il est reconnu que les œufs et les lentilles peuvent bourrer l'estomac à bon marché, uous faisons maigre. Passe pour le maigre; de même, autrefois, on disait les vêpres le malin : on les dit maintenant aussitôt après le dîner, de sorte que chacun emporte à la chapelle les débris de son pâté, et y achève irrévérencieusement son petit festin ; et l'on a la bouche pleine, en même temps, des louanges de Dieu et des dons qu'il nous accorde pour notre nourriture....
Des bruits menteurs fout croire au préfet de police que Moutalivet fait au lycée ce que l'Empereur fait en France; qu'il organise une bande déterminée de bonapartistes, force ses camarades à crier : Vive l'Empereur! sous peine de chupies et de coups de poing. — M. de
U'LN RHETORICIEN. ï3
Wailly, notre proviseur, ordonne à ses lils et aux trois frères Mootalivet de porter le ruban blanc, afin de démentir ces indignes soupçons. Ils portent ce ruban sur leur gilet, endroit le plus proche du cœur.
J'explique le soir Dvr If'tnisch de Gessner. Ce sont absolument mes désirs et mes propret idées, mais embellis par la richesse de Timagiuation inépuisable de l'écrivain allemand (ou plutôt suisse/. Oh ! l'homme aimable et vertueux ! que ne vit-il encore! que ne puis-je aller passer mes jours auprès de lui! Je m'en dédommage eu dévoraut ses écrits.
Je passe la récréation de midi avec Gibou, et I elle de quatre heures avec de Bapinstère.
19 mars, dimanche. — Temiis un jieu humide, assez chaud. — Le sang me bouillait de rester au lycée dans ces moments de crise. — Afin de disposer mon père à m'emmener, je rappris un long diiicours du Conc'iones, car je n'aurais pu sortir sans le réciter.
Je trouve chez nous ma tante très malade, maman très fatiguée, mon père consterné; toutes les personnes que je vois sont dans le plus profond abattement.
I/Kmpereur a couché à Fontainebleau, et doit passer la nuit prochaine à IVIetun. Il va eu calèche, avec nue cinquantaine de personnes de
son élat-major, suivi à mille pas d'une avaulgarde de 6 ooo hommes. Le reste de l'armée est à deux journées de marche de lui. — On dit aussi que les Russes et les Autrichiens ont passé le Rhin, que 76 000 Hanovriens, Hessois et Bavarois, à la solde de l'Angleterre, campent à Tournay, et que i5 000 Anglais vont débarquer en Belgique, prêts à envahir la France au moindre signal.
Quelle occasion de se venger pour les autres peuples! Sous prétexte de secourir les uns et d'attaquer les autres, que de mal ils vont nous faire! Entre le sabre et l'éteignoir, que faire?
Le Roi va, dit-on, se faire porter dans sou camp de Villcjiiif. Peut-être sa présence produira-t-elle un très bon effet; tous ceux qui auront uu tant soit peu d'honneur pourront-ils se résoudre à trahir et à abandonner un vieillard de soixante ans, qui se confie à leur fidélité? — On prétend que, si la fortune lui est contraire, il se retirera dans les places du Nord, et, avec le secours de ses allit-s, fera une guerre civile et étrangère aux autres ])arties de la l'"rance !
Une dame disait hier dans la foule : « Nous ne recevrons pas dans nos salons les jeunes gens (pu ne se seront ])as engagés.
— 3Iais, madame, lui dit son voisin, les recevrez-vous en parlicuiier? »
DUN RHETORICIEN. ai
Je vais chez M. de L..., qui est dans la désolation : on ne donne plus de bal ni de concert !
Après une longue promenade aux Champs- Elysées, je vais dîner à la maison; puis nous allons prendre à son poste le garde national C, et du punch avec lui, et ensuite le chemin dri lycëe. — Au dortoir, nouvelles affreuses! Plusieurs élèves ne rentrent pas; on aime à se trouver avec sa famille dans un temps aussi orageux.
ao mars, lundi. — Temps printanier. — Oh! la triste classe! Toto schola longior annol — La Nouvelle Hélolse me console un peu de mes chagrins; mais l'histoire du cœur de deux êtres peutelle détourner entièrement l'atteutiou des événements d'un grand empire, de la destinée de nos familles, et de la nôtre 1*
A dix heures, chacun court çà et là avec inquiétude; on se questionne mutuellement. — Que dit-on? — Connus ou non connus, on aborde tous ceux que l'on voit. — On apprend que deux régiments de Bonaparte sont entrés à Paris. On a vu dans la rue de la Harpe de» coureurs crier : Vive l'Empereur! Les ouvriers répondant par le môme cri. — Le maréchal Nev, .ivec son armée, est de son côté! Tout le camp «Je Melun l'a reçu à bras ouvert»!... Pauvre
Louis XVIII! un si brave et si honnête homme ! O Dieu! j'ai sur le cœur un poids de trois ceuts livres !
Le temps me pèse. Comment le tuer? — Hélas! l'année passée, c'était presque la même chose !... L'année passée! aux mêmes époques I... Que faire ici? Tout m'ennuie ! Je prends un livre ; aussitôt, je le quitte ! — Dans quelle inquiétude est plongée ma pauvre mère! .. Et mon père? La douleur publique et les malheurs particuliers nous assiègent à la fois!
Midi. — Nous voudrions tous sortir. Nous le permettra-t-on ?
Je ne me connais plus aux transports qui m'agitent ! En tous lieux, sans dessein, mes pai se précipitent.... Le noir pressentiment, le repentir, l'effroi, Les présages fâcheux volent autour de moi!
Voilà l'heure fatale où l'arrêt se prononce.
Je sèche.... Je me meurs ,
Chaque instant qui s'écoule empoisonne son cours, Abrège au moins d'un an le nombre de mes jours ! [La Mctromanie, acte V.
C'est \\\\ auteur qui est dans cette angoisse. Pourquoi ? Pour une bagatelle, une pièce de théâtre! Et nous, quel doit être l'état de notre âme, quand les Français vont peut-être tous être détruits par les étrangers et par leurs propres mains! O ma patrie! — Si l'Euiperetir doit entrer SI Paris, qu'il y entre donc sur-le-cliamp cl
D'UN RHETORICIEN. 37
nous délivre de cette incertitude!... Oh! si je pouvais aller voir mes parents, dissiper ou partager leurs craintes, recevoir d'eux ou leur donner des consolations! C'est maintenant qu'il faut resserrer les liens de la nature. Il faut se voir à loisir. Bientôt peut-être on se reverra dans le malheur ou l'on ne se reverra plus!... Plusieur« élèves se sont sauvés du lycée. — Que ne puis-je >>n faire autant?
Je reçois une lettre de Couturier; il émigré de Paris pour quelque temps. 11 va à Nogent-le- Hoi, département d'Eure-et-Loir, près de Chartres, chez M. Cari-é, propriétaire. Il veut que je lui écrive sous huit jours.
Midi trois quarts — Effet d'une redingote et d'uD gilet de laine, que j'ai donnés hier au garçon Ranetul : il vient m'apporter, de son propre mouvement, une part de langue.
a heures et demie. — On fait cercle autour de M. Delaplace, et l'on parle politique avec lui : ses opinions changent entièrement!...
Quelle agitation r«^ne partout! L'Empereur cntre-t-il ? Des cris retentissent de toutes parts.
3 heures un quart. — Les oreilles royalistes entendent : Vive le Roi ! — Les autres, moins prévenues, distinguent: Vive l'Empereur! — Kntrera-t-il demain 11 mars, anniversaire de la inurt du duc d'Enghien :'
a8 CAHIERS
Je cause avec Naif^. A quatre heures, nous lisons ensemble le ]\'am jaune '^ il est plein de pensées équivoques et de relations politiques où l'on est obligé de lire entre les lignes; il va peut-être bientôt lever le masque !...
Quel bruit entends-je? Est-ce le canon?
8 heures. — On assure que l'Empereur est entré il y a une demi-heure dans Paris. Le drapeau tricolore flotte sur les Tuileries. J'entends crier de toutes parts, dans les rues : Vive l'Empereur ! . . .
8 heures et demie. — Je retrouve au dortoir de Rapinstère, qui vient de revenir de chez lui; je m'endors au bruit des cris de : Vive l'Empereur ! — Je crois même les entendre encore quoiqu'ils aient cessé, mon oreille s'habituant à répercuter ce sou.
•2 1 mars, mardi, 5 heures et demie. — Beau temps. — Je m'éveille donc sujet de l'Empereur! Voici peut-être les derniers jours où j'entende la cloche*. — Que je voudrais donc voir déjà les journaux!
1. Anagramme de Fain, dont le père était chef de la secrétairerie d'Ktat de Na|)oléon I''', et qui fut lui-n)ènu< secrétaire de* commandements de Louis-Philippe.
2. Sous l'Empire, c'était le tambour qui réveillait les élèves et les np])('lait aux «liU'érents exercices de leur vie d'écoliers. Sous la Uesliiuralion, c'était la cloche.
D'UN RHETORICIEN. 29
8 heures un quart. — Comment M. Naudet ])eut-ii faire sa classe avec une aussi ennuyeuse exactitude ? — Correction, explication ! O dieux I jieudant que le malheureux Louis, après avoir, (lit-on, licencié les siens, s'est retiré en Flandre; pendant que l'Empereur Napoléon, rentré dans sa capitale hier soir, à sept heures, escorté du régiment de chasseurs royaux envoyé pour le combattre, et, après avoir couché aux Tuileries, règne, agit en maître, rend des décrets impériaux, crée des ministres, casse les deux Chambres, abolit la noblesse héréditaire, et regarde comme nul et non avenu tout ce qui s'est fait depuis un an ! Nous dévorons ses ])roclamatioDS, dans lesquelles il dit que la victoire va marcher au pas de charge avec lui.
Je ne veux pas faire ici un récit historique des grande événements qui changent la face de ta France, ni écrire des réflexions philosophiques sur l'inconstance de la fortune, et celle des Français, etc. Beaucoup d'autres l'ont fait ou le feront plus éloquemment que moi; je ne veux parler ici que de ce qui m'a le plus vivement frappé, et de me» sensations personnelles: c'est aujourd'hui ma seule consolation; je donne le change à mes inquiétudes en les décrivant.
La médaille des journaux est retournée : que d'éloges! que de plates flatteries à l'objet de leurs injures et de leurs milleries d'uvaut-hier!
— Mais aussi ne sacrilîoDS pas la vérité à la plaisanterie : Sont-ce les mêmes rédacteurs aujourd'hui qu'hier'?
Quant au Journal de VEmplre, ci-devant des Débats, je sais de bonne part que c'est le duc de Rovigo qui a envoyé l'article au rédacteur en chef, écrit de sa propre main.
Le Journal général dit, en parlant de l'Empereur, que Sa Majesté vient d'écrire la plus belle page de son histoire, eu renioutaut sur le trône dans l'espace de vingt jours, sans verser une seule goutte de sang! Oh! qu'il en faudrait dire si l'on cherchait à épuiser ce sujet!...
Congé absolu depuis aujourd'iuii jusqu'à lundi soir. J'avais d'abord résolu d'aller célébrer ma semaine sainte par une sainte visite à la campagne. — Autre teni])s, autre soin.
J'éciùs chez nous, à midi un quart, pour demander des nouvelles de mes parents, et leur insinuer doucement dans l'esprit qu'ils m'envoient chercher, au moins un ou deux jouis, .le lâche à trois heures Bogiu j)our m'iufornier de la situation de mou jière.
Les mathématiciens avaient résolu hier de faire l'iuauguration du buste de l'Empereur sur la
I. Lps articles alors n'i-taiciit i)as signes dans les journaux. Ils ne le sont que depuis |8;)0. — I<e jeune écri- Viiin devinait juste; les ]>rinci])nux rédacteurs des Dchats avaient été elian^'és ]>cndaut la nuit.
D'UN RHETORICIEN. h
chaise du lecteur, daus notre grand réfectoire; cette farce a manqué.
Nous Toilà délivrés de la pieuse tyrannie de l'évêque d'Haies! — Nous avons déjà brisé la corde de notre cloche! Le tambour bruyant va. de nouveau, accompagner tous nos exercices et prêter daus les rangs à nos voix glapissantes son' fracas officieux qui étouffe celui de nos langues et nous dérobe à la punition. Adieu, nom pérlimtesque de collège : nous sommes redevenus lycéens, et très lycéens! Pour la quatrième fois, depuis un an, on efface l'inscription de la porte du lycée, et l'on s'occupe de récrire : Lycée Napoléon.
4 heures. — Je cause avec Naif • ; je me souviens que, l'année passée, presque à pareille éj»oque, ie jour de la prise de Paris, avant et après, nous passions aussi ensemble plusieurs récréalions, à méditer sur les iucoucevables révolutions dont nous étions, si jeunes, les témoins, et nous cherchions à nous égayer par des plaisanteries de circonstance.
aa mars i8i5. — 'leœps pluvieux. — Que la longueur du jour pèse à l'oisiveté ! Quoi! je languis au lycée, dans ces moments si iatéress;ints!... J'y perds des jours marqués par taul de révolutions