‹ Les cahiers d'un rhétoricien de 1815. [ÉditésChapitre 29 sur 46 · I. Suit une erntainr dr vrrs ilr ('oLirdonu · texte numérisé non relu

I. Suit une erntainr dr vrrs ilr ('oLirdonu

-io avril, jeudi. — J'ai reçu hier uuc lettie de Couturier. Il pieiid si bien les reproches, que je prendrai goût à lui en faire.

On dit que l'Empereur viendra visiter aujourd'hui notre lycée.

M. Laya m'a donné hier quelques éloges pour un discours de Démosthène au peuple athénien.

Nous faisons une triste jiromenade. M. Jeanne me met eu retenue pour dimanche, parce que je m'approche trop du bord de la rivière, près de laquelle nous passons !

Jour du Nain jaune. — Un comédien Aoulait, dit-il, se faire volontaire royal. On lui répond : « Faites-vous tuer pour le Roi; l'Empereur vous fera enterrer. »

Il se moque toujours de ce pauvre M. Duvicquet.

Je me sens bien ennuyé de passer toute ma jeunesse au lycée, où l'on nous instruit si mal et si longuement.

On a coupé hier la corde de la cloche. IM. de Wailly a dit : « Celui qui a fait cela est un plat gueux s'il ne se déclare ])as! Je punirai le coujiable, ou ])lulôt le coupeur. »

ai avril, vendredi. — Je forme cl roule dans ma tête mille projets poétiques qui se détruisent l'un l'autre : tantôt je veux faire des contes, tantôt des épigrammes et même des satires !

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mais la paresse et la raisun combattent en moi avec de fortes armes cet accès de métromanie. J'ai même commencé l'histoire de l'infortuné Delobel, de puante mémoire, et voici un début que je pourrai adapter à toute espèce de conte : /

Moi qui, du ton d'an amoureux transi.

Chantai jadis l'idéale Angélique, etc.

J'ai voulu attendrir. Je veux faire rire aujourd'hui. Heureux si j'y réussis autant que quand je ne le désirais pas!

Je remarque que le quartier de rhétorique a toujours été tourmenté de plusieurs manies, qui se succèdent l'une à l'autre. Il y a deux ans, chacun apprenait une langue vivante : Dumon apprenait l'italien, Robin l'espagnol, de Fauconprel l'anglais, Danselme le russe. Personne l'allemand, etc.

L'an passé, le goût des journaux et celui des spectacles ont marché de front quelque temps. Les mêmes amateurs brillaient dans les deux genres, et tel qui faisait rire le public à ses dépens dans notre petit théâtre, l'ennuyait aussi de ses sottises périodiques dans l'indiculfur. L'épuisement du génie et les railleries trop fortes des envieux firent tomber le journal; l'absence de deux acteurs qui voilaient la nullité des autres, et h-s «léfenses de M. Dumas, (îrent fn-

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mer le ihéàlre. Depuis quelque temps, presque tous les élèves sont devenus poètes, et, maintenant, pour se distinguer et être un petit personnage parmi nous, il faut ne pas rimer et imiter le prudent silence de F....

X... fait des vers tantôt erotiques, tantôt mélancoliques, quelquefois de circonstance, et toujours amusants. T... écrit des mots rimes qu'il nommedesvers.B...,E...,N...,G... ne m'ont pas montré les leurs ; je n'en puis juger. T... apprenait dernièrement à versilier en étudiant Racine. T... a cru depuis hier être un de nos Apollons, et il a fait ses essais en traduisant ou plutôt parodiant un auteur anglais. C'est Gray qu'il a choisi pour le défigurer. C...., son confident littéraire, nous a, ce soir, révélé ses secrets. Voici les lignes les plus remarquables que j'aie retenues :

Le troupeau mugissant retourne à son bercail ;

Le laboureur le suit après tout son travail....

L'escarf;ot hideux

D'un air tout assoupi caresse l'innocence.

« Au moins celte idée-là est de moi ! » a dil l'auteur triomphant! Les plaisants ont colporté par toute la table ces vers, qui ont fait une grande fortune. Chacun en riait; mais tous en se proposant bien de payer aussi tribut à la mode, et ne craignant nullement un sort pareil. « Sans me vanter, disait-on en soi-mên»e, je les fais niicux que cela ! »

Lu peu après qu'on a eu parlé de ces vers. j'ai entendu D... dire à X... : aDunne-moi un juli sujet. » Voilà donc celte manie une mine féconde de bons mois, que peut exploiter la satire.

Ce qu'il y a de plus amusaut, c'est la bonne foi avec laquelle plusieurs voisins des auteurs admirent leurs productions.

Tel Orphée, autrefois, attirait par ses cliauls les jiierres et les bê —

Je crois que dans un mois la gangrène aura atteint tous les élèves. Nous verrons, nous ri' rons ! . . .

aa avril. — Les journaux donnent l'adresse que trente-liuit élèves de noire lycée ont votée à l'Empereur pour demander à partir.

Extraits de mes lectures. (Rousseau.) « On doit commencer par faire sentir ù un enfant M misère, sa faiblesse, sa dépendance et le pesant joug de la nécessité que Dieu impose à riiommr, afin qu'il stùt sensible à ce qu'on veut bieu faire pour lui alléger ce joug ; afin qu'il reçoive avec une certaine humiliation les services qu'un lui rend, comme le témoignage de sa faiblesse, et mette ainsi un certain amourpropre à eu exiger le moins possible. Il apprend par là que les domesti(|ues lui sont supérieurs, eu ce qu'il ne saurait se passer d'eux, et qu'ils pourraient se passer de lui.

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« On doil lui faire sentir qu'on n'aura pour lui de complaisance qu'autant qu'il en aura pour les autres. Par là, voyant qu'il n'a sur les autres que l'autorité de la bienveillance, il se rend docile et complaisant. Imi cherchant à s'attacher les creurs de ceux qui l'environnent, le sien s'attache à son tour à eux; car on aime en se faisant aimer. C'est l'infaillible effet de l'amourpropre; et, de cette affection réciproque, née de l'égalité, résultent sans effort les bonnes qualités qu'on prêche sans cesse à tous les enfants sans jamais en obtenir aucune. »

(C'est ainsi qu'il faut conduire les enfants des idées simples qu'ils reçoivent de leurs sensations, aux idées composées, et, avant de leur parler le langage de la raison, leur apprendre à raisonner ; car, si on leur ])arlc dès leur enfance une langue qu'ils n'entendent pas, ou les accoutume à se payer de mots, à en payer les autres, à contrôler tout ce qu'on leur dit, à se croire aussi sages que leurs maîtres, à devenir disputeurs et mutins, et, tout ce qu'on pense obtenir d'eux par des motifs raisonnables, on ne l'obtient, en effet, que par des motifs de crainte et de vanité, qu'on est toujours forcé d'y joindre.)

•i3 avril, samedi. — Ce jour est à mes yeux comme s'il n'éiail pas.

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a4 a^ril, dimanche. — Je reste au lycée. Idées tristes. Pas de promenade.

Je reçois de très utiles conseils pour la réforme de mon caractère. Je dois surtout me défaire de ce ton tranchant qui, d'un mot, approuve, blâme, condamne souvent des per^ sonnes respectables. Il faut que je me taise ou que j'exprime mes idées avec celte modestie et cette pudeur virginales, l'ornement de la jeunesse. Il ne faut jamais heurter personne, ni contredire, ni montrer des opinions tro|> prononcées.

a5 avril, Uindi. — Je lis la constitution proposée par l'Empereur : un article stipule l'hérédité de la pairie. Je ris en pensant que de Fermon sera pair de France.

J'achève la cinquième partie de la \ouvelle Uèlo'ue. Elle fait mes délices.

On construit un puisard dans la {^ranilc L-our.

a6 avril, mardi. — M. Naudet ne veut pas donner les places de Vénigme grecque, parce qu'il n'y a que douze Œdipes, et que le premier de ros Œdipes a fait seize fautes. La conversation s'engage en classe sur les prix de semestre, que l'on décerne pour les compositions qui ont eu lieu jusqu'au premier avril, yi. Naudet avant perdu les copies de la version faite en mars, a fait

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recommencer la composition le 4 avril. Il preteud que cette composition doit compter pour le prix. Robin, qui s'amusait à Rouen pendant qu'elle s'est faite, soutient le contraire. Pastoret, qui est le vingtième pour cette version, appuie Robin avec éloquence. « On aurait dû, s'écrie-t-il, distribuer les prix le premier avril, et, en ce cas, votre composition n'eut pas compté. » Robin pense que personne ne doit souffrir de la négligence du seigneur Naudet. Un autre élève, intéressé au gain de la cause la ])lus juste, cite et récite la date de la composition. M. Naudet, juste à demi, veut compter la composition à moitié, et d'autres projets aussi impraticables se croisent. On s'y oppose. Enfin il ne se décide pas devant nous, et laisse aux uns le plaisir de la curiosité excitée, aux autres celui de l'espérance.

Voici la première année que je prends si peu d'intérêt aux prix de semestre. Je n'ai pas encore pensé à compter les points.

Je me livre tout entier à l'étude de l'allemand. Je l)égaye quelques mots de cette langue avec Harty et Alfred de Wailly. — Deniory travaille toujours avec moi dans l'avanl-classe.

J'ai fini Gessner. Je sais ce que j'en pense ; Inkcl et Pariko offrent beaucouj) d'intérêt :

Un Européen, poursuivi par des sauvages, est sauvé, recueilli, ain»»- |)ar la ]«uue Indienne

Pariko. H lui fait l'éloge de l'Europe, et fait naitre en elle le désir de l'habiter avec lui, en portant le titre d'épouse. Ils s'embarquent. Inkel, saisi d'uu accès monstrueux d'avarice, la vend, avec le fruit de leurs amours, à un propriétaire de l'ilc X..., qui, apprenant l'histoire des deux amants, renvoie Pariko dans sa patrie, fait arrêter le cruel amant, et le retient un an dans l'esclavage. Repentir d'Inkel. Pariko vient alors le racheter elle-même, et lui rend la liberté et son cœur.

J'explique les Esijuisses de Meissner avec Demory, et Hermann et Dorothée de M. Goethe, l'Homère de l'Allemagne, avec Harty. L'allemand absorbe le latin et le grec.

Tout à coup on nous apprend que nous allons avoir tous les matins répétition. Nous serons donc toujours le jouet et la victime de la plus lâche et de la plus cruelle tyrannie ! on nous ôte quatre heures par semaine ! comme si nous avions trop de temps pour travailler! Je connais quelqu'un qui se promet bien de ne plus faire son devcnr que pendant le quart d'heure qui précède cette inutile et ennuyeuse répétition. Cependant nous nous soumettons sans résistance, parce que chacun n'agit que pour son intérêt, et que le gn>s de la classe s'en va dans deux mois et cinq jour», et que ceux qui dirigent J'esprit de la multitude ont un

moyen de se soustraire à cet ennui. Je crois que j'en vais sécher.... D'un autre côté, j'entends crier mes camarades : « Plus que trois mois ! — Plus que deux mois et cinq jours! » Je leur réponds : « Plus que trois ans ! »

Le Nain Jaune cite une réclamation des élèves de notre lycée qui se plaignent de ce que les journaux, en rendant compte de la démarche du Lycée Impérial du i6 avril, n'ont pas daigné parler des pétitions que les nôtres avaient adressées à Bertrand pour partir, et afin qu'on nous rendit nos fusils et nos tambours.

16 avril, mercredi. — Ce matin M. Portère entre cliex nous. Nous l'accueillons avec plaisir; mais notre empressement à le voir se refroidit bientôt, à la nouvelle qu'il vient faire notre répétition.

M. Naudet, en voyant mon discours latin de Boèce, d'une petite page, s'irrite contre moi, m'appelle écolier et me menace de me donner des pensums.

M. Laya me plaisante un peu sur mon discours français à Darius. Au moins il le lit.

On me dit souvent, quand je me plains de la nourriture : « Que sera-ce donc quand tu iras à l'armée de la guerre?» Afin de prendre patience quand je me servirai de l'épée, je veux conserver le souvenir de» aliments que je prends, tandis que je manie la plume.

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