‹ Les cahiers d'un rhétoricien de 1815. [ÉditésChapitre 30 sur 46 · CABTE DE SOS METS · texte numérisé non relu

CABTE DE SOS METS

ASSAISOSHÉS DE PERIPHRASES

ET d'ÉPITHÈTES

Par MM. Jallon, Dubloc, Venlenat et Bary.

Eau poissonneusp et nourrissante. Pain crotté. Nectar de Suresnes, fort en couleur, et d'un goiit moisi, rinçures des verres et bouteilles de Messieurs CI., W. et consorts.

Lundi. — Soupe verte. Trogne debœuf élastique. Haricots pétulants, ou gluante omelette.

Souper. — Riz rocailleux ou vermicelle pâteux. Trogne de mouton marbrée.

Mardi. — Soupe grasse proprement, improprement, et malproprement dite. Trogne de boeuf à la tartare ; pommes de terre en végétation et collier de mouton verdoyant.

Soir. — Viande blanche filandière. Salade véreuse; huile à éclairer; vinaigre vivant.

Mercredi. — Soupe grasse aqueuse. Trogne de bœuf gorge de pigeon. Lentilles paille et pierres.

Soir. — Trogne de mouton pourri. Laxatifs prtmeaux ou poires cuites.

Jeudi. — Soupe soi-disant grasse. Bœuf rubicond. Fromage de pourceau tricolore ou national, ou le sanguinaire boudin, successeur de la piquante saucisse. Pommes à cochons sauvages.

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Soir. — Bœuf à la mode (du lycée) avec de la gelée. Fromage de Neufcliàtel au mastic. Pommes des bois.

Vendredi. — Soupe verdoyante et marécageuse. Bruyants haricots, imprégnés des doigts de Laurent. OEufs bicolores sur le plat, ou poulets à la coque.

Soir. — Farineuses pommes de terre. Morue antique, ou raie d'un mois. Limandes, merlans, rougets, harengs, chiens maritimes.

Samedi. — Soupe grasse, aveugle, herbeuse. Batatouille noire de bœuf moutarde, langue lardée de taureau, ou purée verte.

Soir. — Ex-veau jaune, champêtres épinards.

Dimanche. — Soujie grasse coupée, bœuf enragé, pâté rouge, pommes aux navets.

Soir. — Carne blanche et aplatie de veau, fromage de gruyère ou de mille ans. Pommes ou autres fruits de la saison.

La lecture de la dernière j)artie de Julie (la Noiu'etle Héloïse) me laisse dans le cœur une profimde impression. On dit que ce livre est dangereux. Il me semble, quant à moi, que mou âme s'élève en le lisant. Je n'ai vu que fort peu de sophismes dans une morale pure et sublime. La conduite de mylord Edouard, l'amitié constante de Saiut-Preux pour son bienfaiteur et

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}Htur l'époux de son amante, et sa délicatesse, la générosité de Jf'oiiuar, la murt grande et clirétienue de Julie, semblable à sa vie entière, toutes ces belles actions olFrenl-elIes un mauvais exemple? Ne font-elles pas, au contraire, aimer Dieu et la vertu? Je sais qu'on ne doit jurer de rien ; mais je me propose, tant que je n'aurai ]>as changé d'avis sur ce roman, de le relire une fois chaque année.

a^ avril, jeudi. — Ixîs jours où je cause avec Perrin et Robia seront ainsi marqués de cette croix : -f .

Lacomble est toujours malade, depuis deux mois. Le pauvre garçon perd sou tem]>s, ses forces et sa santé. 11 a un débordement d'humeur qui lui forme des glandes. 11 est accablé de drogues, d'emplâtres et d'ennui. Il est triste, taciturne et rêveur. Cependant tout contribue à soulager sa tristesse et à le guérir plus promptement. Il voit plusieurs élèves, lit, va eu classe quelquefois, etc. M. Clérisseau lui douue une nourriture très succulente; le médecin lui témoigne beaucoup d'intérêt; les iuiîruiiers ont pour lui de grands égards. Il mérite tout cela, ('e qui me fâche eu lui, c'est qu'il nie montre peu de couliance et d'atlachemeut. Je parais Tennu/er quand je vais le voir à l'inlinuerie. Il ne me parle que de choses iiidifrénules, ne nie

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répond pas, parle avec d'autres. Cette froideur m'afflige. J'estime ])lus le cœur que l'esprit.

Je fais depuis deux jours quelques progrès en allemand. L'exercice et l'usage de la conversation vont peut-être me faire avancer. Je rumine toujours dans ma tête quelques mots allemands. Je tourne en allemand mes idt5es, comme je me souviens qu'à l'âge de sept ans, quand j'apprenais à écrire, mes doigts s'arrondissaient et traçaient des lettres sur la terre et dans l'air. En promenade, je parle allemand avec mes deux condisciples. Je m'efforce de penser en allemand.

Notre promenade au bois de Vincennes me rappelle celles que nous faisions chez le bon M. Fleurirelle. Nous trouvons la plaine de Vincennes garnie d'un parc de cent canons, et de deux cents caissons. Je vois avec horreur et compassion le tombeau du duc d'Enghien.

Je reviens assez fatigué. Cependant j'avais uu compagnon dont la société me faisait oublier ma lassitude. C'est Robin. Son esprit, sa modestie, sa naïveté, son naturel, son sourire agréable, l'idée que j'ai de son talent, son caractère bon, insouciant, paisible, enfin un je ne sais quoi indéfinissable : tout me prévient en sa faveur. Je l'aime beaucoup, sans savoir pourquoi. Il parle avec facilité, purement et simplement; tout ce qu'il dit est sans prétention et coule de source.

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Aujourd'hui, il prétendait avulr fait le voyage de Lille, et passé par Arras. Doiillcns, Aire, Amiens. Il me parle de la cathédrale d'Amiens, des rues mal bâties, etc. « Counais-tu la Haute-oie? lui dis-je. — Oui, cette belle promenade, où il y a de si beaux arbres, près de laquelle serpenVe la Somme. — C'est cela; j'y ai été eu bateau; c'est un paysage charmant. — J'ai vu à Arras une grande place remarquable par ses arcades. Elle est fameuse. — Justement. — La ville est belle, grande; on y loge dans des caves; du moins les pauvres gens. — C'est exact; mais toi tu ne connais pas le jardin de la préfecture.^ — Non ; mais j'ai vu l'hôtel de ville. » Nous causâmes ensuite de la ville de Doullens, avec deux forteresses, du triste Breteuil, du pittoresque Beauval, et surtout d'Hesdin, que traverse la Canche. — « Oh! disais-je, tu es en pays de connaissance. Je ne suis pas mieux au fait que toi. — Ah! c'est que j'ai habité près d'Hesdin, dans une petite maison de campagne, au village de l'Espinoy. Counais-tu? — Non ; mais j'allais tous les jours à Hesdiu. C'est gentil. Je demeurais à une lieue de là. — Te sou>iens-tu de ce grand bois de Saint-Georges, peuplé de loups, qui couvrait le pays, à droite? — Si tu veux, j'irai faire un tour à l'Ëspiuoy cette année? — Oh! non ! la terre est vendue. — Mais c'est malheureux que tu n'aies pas vu le jardin de la préfecture.

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à Arras. — J'aurai le plaisir de le voir ainsi que tout ce que je t'ai cité, pour la première fois, quand j'irai pour la i)remière fois dans ce pays-là. Ce que j'en ai dit est dans ma géographie, ou sur la carte. — Comment? quel est ce mystère? Je n'y comprends rien. Tu n'as pas été à Arras, à Amiens, à Beauval, ce joli village?

— Non ; mais je connais des personnes qui y sont allées. — Et cette belle maison de l'Espinoy?

— Dans ma tête. — Ali ! Dieu ! Qui s'en serait douté? Quelle mystification! Pouvais-je la deviner? » Je rougis et nous rîmes longtemps.

Ce qui me consola dans ma colle, ce fut de savoir que j'avais d'illustres compagnons, aussi crédules que moi : MM. Tapier, Filon, Fouchard, Gibon. Notre jeune homme, qui est très fort en géographie, a vanté à chacun son pays, et en a imposé à tous. Il fit croire à Ihuhiam, qui avait voyagé en Hollande, que lui-même en revenait. Ils se racontèrent tous deux leur voyage, Robin répétant souvent à l'autre ce qu'il lui avait entendu dire la veille. Enfin, au bout de quatre jours de colle, il en était à la description d'une tempête sur le Zuiderzée, lorsqu'il ne put se retenir plus longtemps, et partit d'un éclat de rire. Ce rire le coula ù fond, et il ne put gagner le port.

a8 avril, vendredi. — Je reçois ce matin des

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reproches de M. Naudct : il me reproche de ne pas écouter, et moi je hii rcproclie de ne pas se faire écouter.

L'incartade de la Boiirgoin* est rapportée tout au long dans un article très mordant de Mar(ainville*. Je me souviendrai assez de cette anecdote, où l'orgueil et l'impertinence sont portés au plus haut point.

Je suis témoin d'une dispute singulière entre Jallonet Dubloc. Dublocdit à Venteuat : « Comment se porte ta sœur? » « Quel intérêt, dis-je à Dubloc, j)reuds-lu donc à celte jeune personne ? »

— Mais Jallon ne se contenta pas de cette petite plaisanterie ; il reprit avec force : o C'est une indiscrétion, une bêtise ou une mauvaise raillerie. C'est même très méchant. Tu fais soupçonner la personne. Qu'est-ce que cela signifie de demander des nouvelles d'une personne d«)nt on ne t'a jamais parlé, que tu ne connais pas? C'est une ineptie!

— Prouve-le! — Je le prouve en disant, avec connaissance de cause, que tu es un être stupidc; je l'ai toujours dit. — Pr<»uve-le! — De-

1. Mlle Uoiir;;oin, «ocit-tairc du Thi'âfrc-Franrai» et rivale (le Mlle Mar.<, avait eu le» faTcurs de rKiii|>ercur. Elle fut |>lii» tard 5U|>planti-e prés de lui par Mlle Mars. Pour employer le Mtrabulaire du tcmp«, Mlle Mar» étant ftleur, Mlle nnnrf^oin fit actr de bliinclienr.

2. Martainville s'était réfugié au Pecq pendant les Cent -Jours.

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mandons aux voisins. » — Pris à témoin de la stupidité de Dubloc, nous dîmes la vérité ; nous niâmes la chose. Enfin la dispute dura trois quarts d'heure! Ils se dirent les plus grandes injures, se firent des reproches qui compromettaient d'autres élèves. A la fin, Jallon dit à Dubloc : « Je jure de ne plus te parler de ma vie. Avant que je te parle les canes chanteront Femme sensible sur l'air de la Codaki. — Ne me parle plus! — Je te donne encore deux phrases! »

Jallon jeta alors par dehors de la cour un couteau qu'il avait reçu de son adversaire. A table, il ne voulut pas prendre de haricots de sa main. Ainsi, ce mot innocent : « Comment se porte ta sœur? » fait naître une inimitié éternelle entre ces deux jeunes gens, qui, trois ans plus tard, se seraient coupé la gorge, si toutefois Jallon l'eût osé. Quantum est in rébus inane !

Distribution des prix de semestre à la classe du soir : Saurier, premier prix des vétérans. — Robin et Dufaud, second prix. — De Fauconprct, premier prix des nouveaux. — Moiitalivet, deuxième prix des nouveaux. J'ai eu le premier accessit et plusieurs reproches, que m'ont fiiits MM. de Wailly et Naudet. 31. de Wailly dit que je faiblis, et que je ne montre plus initaiit (le /.(-le qu'au coiunuMiccmonl de

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l'anuce. M. Lava dit qu'il est assez content de moi.

A In Cn de la classe, M. Dumas me dit aussi que je néglige le discours latin. Je m'en excuse sur la logique et sur l'allemand. Il me répond eu riant que : « Qui trop embrasse, mal étreint *{ Je lui fais des promesses.

ag avril, samedi. — M. Porter fait jusqu'à présent la répétition le mieux possible. Ce n'est pas sa place qui l'honore, c'est lui qui honore sa ])lace.

On écrit sur la muraille de notre quartier : « \i\e l'empereur! » La fureur des deux partis se réveille. Les ims conjurent pour effacer celte inscription; d'autres projettent de la rétablir en cas d'outrage. M..., enivré par la prospérité, ne parle plus avec cette décence et cette mesure qui araient donné de son caractère une idée favorable du temps du Roi.

Le gouvernement est une boule à moitié blanche, à moitii- noire; quelquefois noire sur les trois quarts de son étendue. Les partisans du gouvernement ne voient que le côté blanc. Se» ennemis ne voient que le côté noir.

Je lis les contes de Marmontel. ACmi/iut legit jEmUium. Mai» je ne sais pas si je pourrai lire tout entier un ouvrage si profond, et qui exige un<- iittrniiun si soutenue !

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3o avril, dimaiiclR'. — Mauvais temps. Je sors.

Nous allons voir M. P..., qui va acheter un fusil pour tirer de sa fenêtre du troisième élage, s'il y a des trouliles à Paris*.

Ma tante est toujours malade. Il y a du mieux. On croit qu'elle vivra encore quelques années, en conservant de cette maladie une infirmité qui vieillira et mourra avec elle.

C'est aujourd'hui que commence ma conversion au travail.

Voici trois mois que je m'occupo heaucoup de romans, de morale, de logique, de vers français et d'allemand, et je ne me livre pns assidûment à mes discours. Je ne lis pas mon Homère, mon Conciones, mon Virgile, mon Horace. Je ne fais plus de vers latins; je hroche en un qiuirt d'heure mes versions. Mon père me rappelle la nécessité d'une bonne rhétorique, les avantages de tout genre que procurent les succès, le bien qu'il y aurait pour moi ù me livrer tout entier à l'étude du latin et du grec, ce dont je ne pourrai plus retrouver l'occasion, enfin l'intérêt que j'ai à ne pas m'appliquer dans ce moment à la philosophie, qui dans une tête trop jeune ne |)roduirait pas de bons fruits. Il m'engage à abandonner ces chimères, dt)nt je me berce l'es-

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