I. l'aiu
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coup d'insurgés. Quaut à mui, il m'a épargut*. Peu à peu, on fait silence, et l'on se couche tout habillé, bien entendu. Ne pouvant dormir, j'ai voulu du moins observer ; car je crois que. quand ou se trouve engagé dans ces grands événements, si l'on veut acquérir l'expériencç. il faut être spectateur et acteur tout à la fois.
Je me lève et je regarde, avec une curiosité mêlée d'étounement, tous ces corps étendus, les uns sur des bara(|ues, les autres sur des matelas ; ceux-ci perchés près des fenêtres ; ceux-là bivouaquant dans la cour, taudis que quelquesuus, armés de bâtons, montent la garde au milieu de nous. Ils marchent avec une plaisante gravité à travers cette salle, couverte de débris, et fermée de toute part, qui ressemble à une caserne, ou plutôt à une caverne de voleurs. Des ]>atrouilIes font aussi la ronde dans la petite cour, dont nous sommes les maîtres, et veilleut sur M. Clérisseau, qui rôde aux environs. Son Altesse économique passe toute la nuit près de sa cave et craint pour sou vin, pour sa crédence et ses cochons, qui habitent près de la terrasse.
Mais nous avons été fort sages : n'rst-il pas bien reniarquablr que cent neuf jeunes gens en révolte, et sur le point d't^tre pressés par la famine, aient ainsi respecté ces cochons, et le vin, dont la cave n'était séparée de la nôtre que par une petite portr ' Nous n'avons ronimis aiiruii
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dégât au dehors. Aussi, pour nous récompenser de notre modération, M. Clérisseau nous a envoyé vingt-six pains et deux grands plats de viande et du fromage ; conduite semblable à celle de Henri IV, dont ce Ivcée portait naguère le nom.
7 mai i8i5, dimanche, i heure du matin. — Nous transportons des fontaines dans le quartier.
On se lève à trois heures, parce que le froid repousse le sommeil.
Nous voulons nous emparer de la tour de Clovis'. Mais ce projet n'est pas mis à exécution.
A quatre heures, nous déjeunons. Nous avons chacun un morceau du pain coupé eu quatre, avec une part de viande et une part de fromage. Jamais repas ne fut dévoré avec plus d'appétit.
A six heures un quart, on nous parle de paix. M. Clérisseau deniande à entrer et est admis, aux grands applaudissements du peuple. Il nous annonce les mêmes conditions que M. Wallw'naer, mais avec beaucoup moins de garanties : on est prêt à se rendre, et l'on va délibérer, lorsque M. Colardeau entre, monte à la tribune, cl prononce ce discours :
« Mes amis, c'est un père qui vous j)arle; un homme qui a toujours aimé la jeunesse, et
I. On appelle ainsi la vieille tour enclaver dans 1rs liâtinients du Ijeée Henri IV, et qui, en réalité, date du XIII* siècle.
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cherche à lui rendre service. Je viens >ous engager à céder à vos maîtres, qui ne veulent chasser personne de vous, mais qui exigent une prompte soumission. Songez bien qu'en un jour, et par un coup de tête semblable, vous pouvez perdre le fruit de toute votre éducation, et sortir déshonorés d'une maison où vous avez employé toute votre jeunesse au travail. Cet Empereur que vous chantez tant, et que je chante rooi-mème tous les jours, voudrait-il en vous des officiers insubordonnés? Hâtez-vous d'écouler la voix de la raison, et de rentrer dans le devoir. Vous ne vous en repentirez pas; car, autant que j'ai pu m'en assurer par les entretiens que j'ai eus avec M. de Wailly, la punition sera légère et générale. Pour vous ]>rouver que je vous parle en ami, j'ordonne à mon lils de suivre votre exemple : si vous obéissez à TOI maîtres, il leur obéira; si vous persistez à vous laisser entraîner par lu colère, je ne veux pas qu'il se distingue de vous! »
A ces mots, cet homme respectable tend les bras à son fils....
Je n'ai pu rapporter ici que le sens de son discours; mais il m'a tellement ému, que je me sentais les larmes aux yeux! — Tous les élèves sont touchés de ces sages exhortations. Un seul, dont je tairai le nom. cric qu'il faut se barricader de nouveau et envoyer f... f... ce brave
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homme, parce qu'il a parlé la tête couverte, et n'a pas eu assez de respect pour nous. Mais enfin on écoute la voix de la raison et celle de Dufaud. On sort de la place, et l'on pille les provisions. De là beaucoup d'insurgés reçoivent la visite et les reproches de leurs parents. Il faut se soumettre; bien plus, il faut endurer tous les bruits fâcheux qui courent sur nous : On dit, « et sans horreur je ne puis le redire », que nous avons demandé la tête de M. Dumas, suites du mot si bien placé de M. de Waillv. La canaille dit même que nous avons roulé sur nos tables la tête ensanglantée de M, Dumas! Au diable la vieille tête ! au diable !
Je dois ici parler de la souplesse d'esprit par laquelle un monsieur a cherché à se concilier tous les partis. Il s'est plaint à M. de Wailly de la conduite de M. Clérisseau, sachant bien qu'il entrait dans l'idée de celui à qui il adressait sa plainte; il a dit aux petits comme le Bourdon du coche : « Eh bien, ces fameux rodomonts, si fiers, si méchants, nous les avons réduits! Ils sont rentrés dans l'ordre! Ils n'osent plus nous désobéir. » — Il est venu nous parler tout bas, d'un air flatteur, après la capitulation : « Messieurs je crois que vous n'aurez qu'une basse messe. » Enfin il s'est emporté devant mon père contre les moteurs de la sédition, et contre notre indigne conduite.
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loiitefois me séparant des mauvais sujets, car j'étais présent. Ce chien de cour a encore plus de gueules et de langues que son prédécesseur Cerbère, gardien du Tartare, séjour comparable au lycée. Odi bilin gîtes.
Le sommeil nous poursuit et nous atteint par< tout où nous posons une tête appesantie; surtout aux vêpres! comme si c'était particulièrement dans le lieu saint que nous avions besoin d'assoupir notre conscience, qui nous reproche nos attentats. Et, ma foi, ils ne sont pas si grands! Est-ce un crime horrible d'avoir secoué un joug atroce? Vive la liberté!... Il ne doit pas Y avoir de tyrans dans la République des lettres.
Pendant un jour, nous attendons en silence M. de Wailly, et notre punition. — M. deWailly seul arrive. )Iuis non : c'est |>our demain!
Bonsoir, lecteur! Dormez, si vous le pouvez, aussi grassement que moi et mes camarades.
8 mai i8i5, lundi. — O nuit délicieuse! que Bellone ne dispute pas à Morphée. Oh ! quel long sommeil de plaisir! Que j'aurais été heureux, si j'avais senti mon bonheur!
J'ai fait pressentir hier au lecteur que nous ne serions pas punis. Je vais lui confirmer cette nouvelle... agréable... pour nous... je n'ose dire pour lui. Si c'est un vieux pédant, et même un homme raisonnable, il dira : a Tant pis. »
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Si c'est uu bon luron, un brave jeune homme, sévère pour lui-même et indulgent pour les autres, il s'en réjouira avec nous, et espérera qu'une autre fois nous serons plus sages.
Or donc, M. de Waillj arrive, avec une gravité triste et imposante, dans nos quartiers, se tourne du côté des maîtres, et leur dit qu'il veut bien ne pas suivre les premiers mouvements de sa colère; que nous devons bien reconnaître l'indignité de notre révolte; qu'il ne nous infligera aucune punition, parce qu'il n'y en aurait aucune assez grande ; qu'il nous livre à nos regrets et même à nos remords!... Enfin, il prie les maîtres d'étude de redoubler de sévérité envers nous, et annonce qu'il remettra entre les mains de leurs parents les élèves coupables de la moindre faute envers la discipline, qu'il saurait maintenir exactement, pendant le peu de temps qu'il devait rester au lycée.
Son attitude noble, son air de tristesse, et ces derniers mots, nous frappent et nous donnent de vifs regrets, qui seront peut-être des remords : s'il perd sa place, c'est nous qui, pour punir un premier emportement de colère, aurons forcé à nous quitter, un homme de mérite, dont nous avons toujours eu à nous louer. Aussi, apprenant qu'il court des bruits fâcheux sur M. de Wailly, et qu'on l'a desservi par de faux rapports auprès de l'Empereur, nous lui
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faisons demander s'il consent à ce qu'on donne an ministre une relation fidèle des événements. Il paraît peu sensible à notre attention, et refuse, parce qu'il ne croit pas convenable que des élèves veuillent bien justifier leur maître.
D'autres ont dit qu'en nous refusant il V0U7 lait se laisser la liberté de parler de tout ce qui s'était passé, à son avantage, et ils ]>rétendent même qu'il a usé de ce vil moyen. Infâme calomnie! Mais ce qui nous a refroidis pour M. le proviseur, c'est qu'il n'a pas pardonné bien sincèrement, et qu'il a chicané quelque temps les élèves pour des vétilles, leur a refusé les plus petits plaisirs, et m^me a parlé de supprimer leur sortie à la Pentecôte I Enfin on a cru qu'il voulait éliminer peu à peu tous les insurgés. Il a chassé plusieurs malheureux pour être rentrés une demi-heure trop tard à l'étude.
— Quelques jours suivants. — On croit que Dufaud va partir ù la suite d'une malhonnêteté qu'il a cMuyëe du proviseur. Robin est outré, et veut sortir du lycée. M. de Wailly veut donc entraîner le lycée dans sa chute, en renvoyant, quand il est près de partir, les meilleurs élèves? <^a plaint les élèves qui doivent rester encore au lycée un ou deux ans. Ils ne seront pas bien traités. On est en général fort mécontent, et, sans penser à une seconde révolte, on songe à sortir du lyrée. Voilà un assez bon prétexte
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pour enjôler les parents. Ce lycée est jierclu. Plus de discipline, plus de travail, les meilleurs élèves s'en vont : Diifaud, l'ornement et le soutien de la rhétorique, part après-demain. D'ailleurs M. de Wailly peut me renvoyer honteusement du lycée : il ne m'aime pas. Prévenons-le. L'architrésorier Lebrun*, nommé Grand- Maître de l'Université, vient au lycée, dans toutes les classes; prend fortement le parti de M. de Waiily, nous adresse les plus durs reproches, et témoigne le regret d'être obligé de commencer ses fonctions par de sévères réprimandes. Tout s'apaise... ; on s'occupe moins de la révolte...; on n'y pense plus....
i3 mai i8i5, 6 heures du soir. — Je suis pour ma part distrait de ces pensées par un événement funeste : je perds ma bonne tante. Quelle douleur pour cette famille qu'elle a vue naître et qu'elle a élevée! avec laquelle elle vivait depuis vingt ans ! Ni la tendresse fdiale de sa nièce et ses soins touchants, ni la force de sa complexion, n'ont pu vaincre lâge et la maladie. Ma tante est morte en regrettant beaucoup la vie. Elle ne vivait déjà plus moralement depuis deux jours. Maman s'est retirée chez des amis, afin de se dérober au triste spectacle de son agonie et de