L.-F. BvRY
Soi» honni^le et doux avrc t«Mit le monde,
et dounc surtout beaucoup de satisfaction à ta mère et à ta tante Dives, qui a été longtemps une mère pour toi. Erabrasse-les bien pour moi Tune et l'autre, et présente mes respects et amitiés à toute la famille.
Remets l'incluse à ta maman.
Après avoir écouté Emile Bary raconter sa vie d'écolier, et porter le jugement d'un jeune homme de seize ans sur les événements de son temps, il m'a paru intéressant de chercher dans quelques lettres de ses amis, à peu près de son âge, l'état d'esprit de la jeunesse intelligente et laborieuse de cette époque, et, aussi, de A'oir l'estime et l'amitié qu'inspirait à ses amis notre jeune rhétoricieu. « Dis-moi qui tu aimes, jeté dirai qui tu es. » Nous pouvons donc compléter l'étude du caractère d'Emile Bary par celle de ses jeunes correspondants.
On est frappé, à la lecture de ces lettres, du rôle qu'y jouent les affections de famille ; de l'amour du travail qui anime ces jeunes gens, de la maturité de leurs esprits, surtout de la vivacité de leur amitié réciproque.
Je sais bien que l'emphase du style de cette période du siècle doit ôtre prise en considération et retranchée de la somme du sentiment.
On m'a conté qu'un clerc d'huissier, fiancé en i8.)oà une honu«*te et jeune sage-fcminc, lui
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disait : a Mademoisellr, je voudrais avoir un trône pour le mettre à vos pieds. » Je ne dois donc pas être surprise de voir, à seize ans, Caniille de Bréville dire à son ami Barv : « Je n'ai aucun mérite à ne laisser usurper par personne le trône que tu occupes dans mon cœur >.
Mais, ce qui m'étonne, c'est l'exclusivisme de leur amitié ; c'est cette crainte de la voir partagée par un tiers; c'est, enfin, l'application, qui parait sincère, de ce mot de Rousseau : • L'amitié, c'est l'amour, moins l'esclavage des sens. 0
Et, précisément, ce qui me charme, c'est ce besoin d'estime réciprocjue, mêlé à ce souFQe de jeunesse et de passion qui anime cette amitié, à ces désirs fous de se revoir, à ces émotions causées par la réunion si impatiemment attendue, par la réception d'une lettre de l'ami !
Ah ! que c'est bon et beau, la jeunesse qui sent et qui exprime!
Déjà .Michclet, dan» ses lettres de jeune homme, qui ont été écrites à la même époque, nous avait montré cette passion dans l'amitié la plus pure. Mais nous nous l'étions expliquée par la magie du style de cet enchanteur, par l'excès de cette imagination qu'il portait jusque dans l'histoire, parfois sans souci de la vérité.
Mais, quand on a ru le malheur d'avoir à apprendre dans son enfance les P/ecis d'histoire de M. Poirs<»n, on ne peut accuser cet historien de pécher par le même défaut que Mirlielet.
(l'est donc bien dans son cœur qu'il puisait
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ces senliments exaltés, ces expressions d'amitié que la fin du dix-neuvième siècle ne comprendrait plus.
O jeunesse du siècle! voilà de tes coups!
L'habitude qu'avaient alors les hommes de s'aborder ou de se quitter en s'embrassant ajoute encore à la singularité des protestations d'amitié.
La poignée de main est en effet contemporaine de V anglomanie, et postérieure à i83o. Le théâtre nous a gardé la tradition de l'embrassade entre hommes, et peut-être, dans l'usage d'autrefois comme dans celui du tiiéàtre d'aujourd'hui, les lèvres n'y prenaient-elles pas part et le mot gardait-il son sens propre.
Ces marques extérieures ne renforçaient-elles pas l'amitié, et celle-ci n'a-t-elle pas diminué avec la suppression des cérémonies du culte qu'on lui rendait?
Je me demande avec inquiétude si nos lycéens modernes éprouvent ces élans du cœur vers leurs amis ; s'ils fondent aussi leurs amitiés sur l'estime; s'ils cherchent autant dans leurs amis l'élévation du caractère et celle de l'intelligence
Leurs amis!.. Hélas! la camaraderie n'a-t-elle pas tué Ja vraie amitié? Eu se disséminant, n'a-t-elle pas perdu de sa force? Ce tutoiement qui règne à tons les degrés d'affection, et qui en a rendu la forme si banale, n'«u a-t-il pas diminue le fond, en le nivelant?
Appliquer le nom d'ami à d'insignifiantes rc-
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latlons, u'est-ce pas perdre le sens exact du mot, et en sent-on encore toute la valeur?
Peut-être la génération intermédiaire entre celle de nos pères et celle de nos fîls a-t-elle aimé avec moins d'emphase dans les termes que sa devancière, et avec plus de passion dans le fond que la génération actuelle. Mais non, j'espère que je me trompe, et qu'un long murmure de protestations s'élèvera de tous nos lycées!
J'avoue bien franchement que ce qui me touche le plus dans ces lettres, c'est d'y sentir l'influence d'Emile Bary sur ses amis. C'est de comprendre la valeur et la sagesse de ses conseils par l'empressemeut mis à les suivre, le j)rix attaché à son amitié par la crainte, si souvent ex- ])rimée, de la perdre, et enlîn d'y retrouver, pardessus son esprit et son cœur, « ce je ne sais quoi a dont parle Bréville, et qui, jusqu'à la (in de ses jours, a fait le bonheur des siens.
^ 31 om leur Moiu'ieur Emile liary^ à Paris.
O 9 fcTricr iSia.
Mon cher ami.
C'est à mon tour de commencer la correspondance, puisque tu l'as commencée tant de fois. Je me porte bien, et je crois que demain je cesserai d'être au régime. Je suis très inquiet de
ma place; je le prie de me récrire, au plus tôt, ainsi que les noms des dix premiers. Comme j'ignore si tu es sorti ou non, je Tais écrire uu petit billet à ton respectable père, pour que, si tu n'es pas chez toi, il t'envoie cette lettre au lycée. Souviens-toi toujours que je suis ton ami, et que, malgré les efforts de Walkenaer, l'estime que j'ai pour toi t'a acquis mon amitié, et qu'elle durera probablement toujours, car j'oserais assurer que tu seras toujours estimable; tu t'es rendu digne de mon amitié, je tâche de me rendre digne de la tienne. Pardonne-moi, si je t'ouvre si librement mon cœur, et pense que ce qui a donné lieu à celle franchise, c'est que je crois que tu sais depuis longtemps ce que je pense sans que je te l'aie dit, et que je suis persuadé que tu réponds à mon amitié.
Adieu, mon cher ami, présente mes repccls à Monsieur Belin, si lu es resté au lycée. Ton ami,
S. DE Mo^TALIVKT•.
I. Les deux correspondants avaient alors treize ans et étaient en quatrième au lycée Napoléon.
Simon de Montalivct, né à Paris le 3 mars 1799- Entré à l'École polytechnique en 1816, il sortit de l'École d'application de Metz lieutenant du génie. Il fut envoyé sur sa demande à l'armée d'Espagne, et mourut, en arrivant à Gironc, d'une lièvre pernicieuse, le 12 octobre iSaS. Il était le frère aîné du comte Camille de Monfalivet, qui lui succéda il l* paiiie (Simon de Montalivct n'avait pa»
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.4 Monsieur yiotuieur Emile Bary.
Dijon, ce il octobre iSi6.
Oui, j'en suis sûr, mon cher Bary, tu m'aimes assez pour être furieux contre moi; je me peirfs ta colère, j'entends les reproches; tu as bien raison : je n'ai pas mérité l'indifférence.
J'ai été fort peu à la chasse, je n'ai tiré que deux coups de fusil et ils n'ont ricu tué, je me suis rarement promené hors du jardin et d'un bois qui commence à cinquante pas de la cour du château, je n'ai point nagé, je n'ai pas été à la pèche, je n'ai pas ouvert un livre pourtrarailler ni même pour lire; mais j'ai respiré l'air libre, je me suis couché, je me suis levé à l'heure que j'ai voulu, j'ai mangé deux fois par jour en famille ; le repos et la paresse m'ont fait goûter tous leurs charmes, qui sont délicieux, je t'assure; et tout cela au milieu de tout ce que j'ai de plus cher au monde. J'ai tort d'appeler repos et paresse le je ne sais quoi qui est venu mettre le comble à ce contentement habituel, que déjà je possédais au Ircëe.
■irgr parce qu'il n'ariit pa< ringt-rint] ans) et fut minictre tout le roi Louis-Philippe. — En iSii, au eoDcoun général, Emile Barj avait le troisième arce^tit de thème latin et le premier accesvit <le version grecque. Simon de Montaliret a»ail le troisième accessit de rersion grecque.
Tu me félicites de vivre entouré de ma fumille et de mon ami; mais ce mot de famille est bien vague; il y a bien des manières de composer une famille. Félicite-moi, mon ami, d'avoir im père comme celui que j'ai; c'est là le meilleur de mes amis, celui que j'aime le plus passionnément, celui que je retrouverai toujours et celui qui sera toujours le confident de tous mes secrets.
Tu sais que je tenais à me faire examiner • par Monsieur Dinet. La ville la plus rapprochée de nous où il ait examiné est Dijon ; mon père m'y a conduit, quoiqu'il relevât d'un accès de goutte et n'eût quitte les béquilles que depuis un seul jour; mais, deux postes avant Dijon, des douleurs atroces l'ont pris; nous ne sommes arrivés qu'avec peine, et aussitôt arrivé on a été obligé de descendre mon père de voilure et de le transporter dans son lit. Il y est encore au moment où je t'écris; c'est là, mon ami, ce qui trouble mon bonheur; ce bon père, dans les moments où cette douleur horrible, semblable à celle d'un homme auquel on scierait continuellement la jambe, lui porte le sang à la tôte et lui exalte l'imagination, parle haut comme font souvent les malades, et c'est presque toujours pour prier Dieu de préserver ses enfants de la goutte.