I. (iénéral priissirn; il fut nomni^ gnuvemetirdr P;iii
i86 CAHIERS
les soldais prussiens ont ordre de les fusiller sans forme de procès, s'ils se moquent des sentinelles et s'ils s'arrêtent devant un corps de garde. Tu trouveras sans doute comme moi que c'est admirable*!
La soirée d'hier a encore été un sujet de triomphe pour les alliés. Ils ont pu jouir à leur aise du triste état où ils mettent le Roi. Point de préparatifs pour sa fête, point de feu d'artilîce; seulement quelqxies lampions dans les Tuileries, pour éclairer le peuple immense qui s'y trouvait. A neuf heures, il y a eu un concert dans la galerie du château, qui est du côté de l'eau, et à neuf heures un quart le Roi est venu au halcon, où il est resté quelques minutes. Voilà toute la Saint-Louis. Une foule prodigieuse, qui remplissait le jardin, a semblé vouloir témoigner au Roi par ses cris, que cette simplicité ne faisait qu'augmenter encore son amour.
Quand j'irai te voir à Saint-Pol, je tâcherai de faire provision de nouvelles politiques. Mais pour l'instant je suis absolument à sec et au dépourvu.
par les niliés après Wiiterloo, et, dans cette charge, qu'il occupa cinq mois, se rendit culcbrc par sa dureté et ses insiitialilcs exigences.
I . M. I)eca7,es, prcfct de police, eut le courage de faire arracher ces aflichcs.
D'UN RHETORlCiEN. 187
Adieu. Je finis de t'ccrire. Bientôt j'aurai le plaisir de te parler, ce qui vaudra bien mieux. Adieu encore une fois. Je t'embrasse et t'aime de tout mon cœur.
Camille de Bréville.
Monsieur Emile liary, rue des Saints-Pères ^S'i. Paris,
Doallcns, le iS octobre i8i5.
Que le diable emporte mille fois ces Prussiens, ces barbares ! Je suis dans une telle fureur contre eux, que je suis tenté de prendre un sac, un fusil, une giberne, et d'en exterminer quelques-uns! Ces brigands-là ne vienueut-ils pas de frapper le pauvre arrcmdissement de mon frt-re' d'une réquisition de guerre ruineuse, et de nous forcer à passer deux nuits de suite pour donner l'ordre à ces bons Picards de se priver de tout pour en faire cadeau à ces gredins-là^!
Quelle douleur! quelle bumiliation pour un
f . Son frère était •ou«-|>rrret de DodIIcik. . a. A]irr!i V\'att-rl<«o, lc« alllr», rt pirtieiilirrrineot \cn PruMiea», <c rrpandircnt dnn» toute la Kranrc du nord, jusqu'en Bretaffoe, rt |tendant cinq mois v vécurent comme ea |>a)s ennemi, bien que les hoNtilités futsent altsolumeDt trnninrrx.
i88 CAHIERS
cœur français ! Comme le mien était triste en dépouillant mes compatriotes, pour exécuter les ordres de leurs plus cruels ennemis. Mais on est dans la triste nécessité de faire du mal pour en éviter un plus grand encore. Ma haine pour eux est si forte, que c'est là maintenant ma pensée dominante. Aussi est-ce par là que j'ai commencé ma lettre —
Camille de Bbéyille.
Monsieur Emile Bar y, élève au lycée Henri /^, derrière le Panthéon.
\<" novembre i8i5.
Après l'avoir donné toutes les raisons qui
me portent à suivre tes conseils et à retourner au lycée, je t'ai dit tous les liens d'affection qui m'attachent à mon frère et me retiennent près de lui. En outre la fortune me force encore à rester à Doullens; au lycée, il faudrait payer une lourde pension.
Loin d'être à charge à mon frère de ce côtélà, je lui suis utile ici. Cet argument est d'autant plus irrésislihle que je vais avoir une place de douze cents francs, qui ne m'empêchera pas de servir de secrétaire à mon frère, et no me don-
D'UN RHETORICIEN. 189
nera d'aulre peine que celle d'aller me promener quelquefois à cheval dans les campagnes voisines. Ainsi, loin d'être un fardeau pour ma famille, je contribuerai à sa prospérité. J'ai toujours eu depuis deux ou trois ans, quoique je fusse très jeune, ce vif désir, et c'était le motif qui me poussait à quitter la France et à chcrclier fortune dans le nouveau monde.
Tu conçois, qu'après avoir fait des efforts constants pendant plusieurs années pour débarrasser ma famille de ma personne, je n'irai pas aujourd'hui, de gaieté de cœur, retomber sur elle, au moment où je deviens vraiment pour elle un petit Irc'sur.
Cependant cette considération ne m'empêcherait pas de voir avec peine mon séjour à Doullens, si je croyais qu'il dût être aussi nuisible à mon instruction que tu semblés le penser. Sans être au lycée, je puis lire de bons ouvrages, écrire des narrations et des discours, si tu veux tenir la promesse que tu m'as faite de m'envoyer des matières à traiter. Je saurai moins de latin; mais, d'aulre part, je gagne beaucoup sous le rapport du caractère et du jugement à rivrc avec mon frère. J'apprends à connaître les hommes; je m'instruis en a<imini$tration, et, en voyant la manière d'agir de mou frère avec tout le monde, je vois celle que je devrai avoir un jour.
ïçp CAHIERS
Adieu. Tu sais que j'ai juré de n'avoir jamais d'autre ami que toi. Je tiendrai mon serment, pour bien des raisons que je ne veux pas dire, de peur d'effiiroucher ta modestie. Je te prie en grâce de faire le même serment et de me le répéter souvent; car je suis bien heureux quand je pense que tu veux bien m'aimer un peu. Adieu encore une fois. Envoie-moi des matières de discours français.
Camille de Bhéville.
P. -S. — Mon frère vient de recevoir la triste nouvelle que dix-sept cents Anglais nous arrivent après-demain à Doullens, et qu'ils y resteront. Tu juges de notre peine. On m'appelle et je cours travailler.
j4 Monsieur Emile Bavy.
Doullens, le i3 décembre i8i5.
Mon cher et bon ami, nos cœurs n'ont pas cessé de s'entendre. Ces liens si doux qui nous ntlachent sont toujours aussi fortement serrés ; tes craintes sont vaines. Puisque tu peux bien me conserver une amitié aussi vive, puisque tu m'en donnes des marques si touchantes par ton
D'UN RHflTORICIEN. 191
iotért-t siocère, je serais le plus ingrat des hommes si mes sentiments pour toi pouvaient s'altérer.
Tu peux m'aimer, Bary, autant que tu voudras. Jamais, je te le jure, tu ne me surpasseras. Jamais, surtout, les preuves d'amitié que tu me donneras ne seront reçues sans une douce reconnaissance, sans se graver pour toujours au fond de mon âme. Je t'en supplie, ne fais pas l'injure à notre amitié de trouver celle qui règne entre les autres préférable à la nôtre ! Sans doute tu trouveras partout ailleurs des amis, dont les qualités de l'esprit surpasseront celles de Camille ; mais, j'ose le dire, tu n'en trouveras jamais qui sache mieux t'estimer et t'aimer, comme tu mérites de l'être, qui sache mieux que lui sentir tout le charme de sa liaison avec toi — Songe à cette douce confiance qui a toujours régné entre nous; à celte intimité si grande que, quand nous avions le bonheur d'()tre réunis, la pensée de l'un était sur-le-champ soumise à l'autre; à cet lieureux temps où. quoique toujours ensemble, nous avions un plaisir toujours nouveau à nous voir. Rappelle-toi seulement une charmante promenade aux Tuileries, que nous fîmes à la dérobée, en nous sauvant d'avec les cuistres et la canaille lycéenne. Elle fut si piquante, non pas parce que nous dérobions l'air do la lil>erté, mais parce que nous le respi-
iga CAHIERS
rions ensemble; parce que nos âmes confondues se communiquaient à l'instant toutes leurs sensations de plaisir. Cette promenade est un des instants où j'ai le mieux ressenti toute la douceur et la vivacité de notre amitié. Ilappelle-toi ces détails, et dis-toi que si j'ai tardé à répondre à ton avant-dernière lettre, si bien faite pour émouvoir mon cœur, ce n'est pas par insensibilité.
Je suis pour t'écrire comme Saint-Preux pour lire les lettres de sa Julie. Je veux être à mou aise. Je veux u'étre pas distrait; et plusieurs fois, quand j'ai pris la plimie pour t'écrire, des milliers de brigands allemands et anglais arrivaient et me forçaient à travailler avec mon frère pour les faire loger et nourrir. A peine avais-je lu cette avant-dernière lettre si aimable, que quelques brutaux Belges sont venus m'arracber à mes pensées, eu annonçant six mille de leurs camarades, encore plus brutaux qu'eux.
Depuis ce temps, je n'ai pu m'entrelenir comme je le veux avec toi. Mais, en revancbe, combien de fois ai-je lu et relu les lettres! Elles ont fait sur moi un effet qu'il m'est imi)ossible de te dépeindre.
Elles m'ont causé tout à la fois des émotions de joie et de tristesse, des incertitudes, des résolutions subites, que j'abandonnais un instant après.... Elles m'ont donné, et surtout la <lernière, une matière à réflexions bien importantes :
D'UN RHETORICIEN. igS
je pense comme toi que je végète à UouUens, que jV perds un temps précieux, que j'y fais beaucoup de riens, et, quoique je ne m'y ennuie jamais, il est très vrai que je suis mécontent de l'emploi que je fais de tous mes moments, parce qu'ils ne me profitent point pou/ mon instruction.
J'ai dix-sept ans moins quatre mois, et je ne sais rien! cela me désespère....
Malgré mon attachement à mon frère, qui me porte à rester près de lui pour l'aider à ses travaux administratifs, à lui tenir une compagnie qui, dans un pays comme celui-ci, est presque nécessaire, je suis décidé à faire mou possible pour retourner près de toi, m'efforcer de réparer le temps perdu et d'acquérir une partie de ce qui me manque.
Cependant, ce projet est ditDcilc à exécuter : d'abord, j'aurai de la peine à me séparer de mon frère, et même à me résoudre à lui en parler; ensuite, il faut qu'il obtienne pour moi une place à Paris, telle que je puisse la remplir en me logeant dans le quartier du lycée, afin d'y aller travailler avec toi.
La première dilliculté est irc» grande pour moi. Je ne pourrai jamais lui demander à le quitter! Je craindrais, en lui expliquant mes motifs, d'avoir l'air d'un ingrat. Cette crainte m'empêcherait de les développer.
C'est à toi, mon cher Bary, que j'ai recours pour cela. Ecris à mon frère, comme si je ne t'en avais pas prié; mais seulement comme étant poussé à cette démarche par ton amitié pour moi. Mets-lui sous les yeux mon âge, mon ignorance, la nécessité pressante de réparer le temps déjà perdu ;\ Coutances et celui que je perds à DouUeus. Dis-lui qu'avec une place telle que celle que je devais avoir, il y a quatre mois, au ministère de la justice, je pourrais suivre les cours de français, d'anglais, de version, peutêtre de philosophie. Je serais à même d'acquérir chaque jour des connaissances eu littérature.
Lorsque mon frère aura reçu cette lettre, je l'appuierai de mes raisons et je le prierai de s'occuper dans sou séjour à Paris de me procurer cette place.
Je désirerais comme toi retourner comme pensionnaire au lycée ; mais c'est impossihle jïour ])lusieurs raisons. Faisons donc nos elforts pour réussir d'une autre manière. Je le souhaite vivement, quoique je ne fasse pas sans peine le sacrifice de tous les agréments de ma vie paisihie et douce, et surtout, surtout, de la société du meilleur des frères. IMais je veux, à quelque prix que ce soit, me rendre digne de ton amitié, me rendre capable de remplir une place, et n'avoir plus si rougir de mou ignorance.
D'UN RHÉTORICIEN. iqd
Je te félicite, mon ciier Bary, de ton amour pour le travail et des succès que tu obtiens. Je m'attendais à te ^oir trouver dans Alfred de Wailly un rival dangereux; mais, avec la noble émulation qui t'anime, lu le vaincras, ainsi que Gibon. '
Adieu, bon et cher ami. Je t'ai voué une amitié tendre et sincère pour la vie. Je sens qu'elle est plus nécessaire que jamais ît mou bonheur.
Camilix de Bréville.
Monsieur, Moiuleur Emile Bary, élève au lycée Henri IF, Paris.
Doullcns, a3 di'-ccmlirc i3|j.
Tes lettres, mon ami, me font une impression vive et profonde. Je voie dans chaque phrase, dans chaque mot, un sentiment d'amitié, exprimé avec celle grâce, celte douce vivacité, qui en double le prix ; ou \\n bon conseil, un avis, qui ne peut partir que d'un jugement solide.
Je les relis toujours bien des fois. Ce n'est qu'à la seconde ou même ù la troisième lecture, que je sens bien ce que lu me dis, que je savoure bien le plaisir que d'abord j'éprouve vivement, mais confusément. Tous mes vœux du côté de l'amitié sont exaucés : je trouve m loi
Kiut ce qu'un ami peut désher ; aussi, cslime et airection pour la vie, voilà les sentiments que je t'ai voués : voilà ma devise.
J'ai besoin de penser souvent à ton bon cœur, à ton esprit vi-ai et juste, pour ne pas dire, en voyant la dureté et la fausseté de ceux qui m'entourent, que tous les bommes sont cruels et perfides. Que tu es beureux, mou bon ami, de vivre avec des jeunes gens qui n'ont point cette babitude de la dissimulation, qui, s'ils ont des défauts, ne les cacbent pas sous des apparences trompeuses de vertu!
Je n'ai aucun mérite à ne laisser usurper par personne le trône que tu occupes dans mon cœur. Mais toi, quelle reconnaissance ne te dois-je pas, si, sans cesse entouré de gens qui valent mieux que moi, tu me conserves toujours la préférence sur eux !
Tu as raison de ne pas vouloir écrire à mou frère. J'ai pensé comme toi un quart d'beure après que ma lettre a été partie. Oui, je ne dois pas user de détours avec lui; ce serait une ingratitude. J'aborderai donc la question sans crainte, et lui exposerai ma manière de penser.
Adieu. Pense souvent à moi, et dis-toi que personne ne t'aime plus que ton lidèle Camillf, ue Briîville.
D'UN RHF.TORICIEN. 197
Monsieur, Monsieur Emile Dary, élève du lycée Henri If. place Sainte-Geneviève , Paris.
Doullens, le iG mars iSiti.
Quel excellent et parfait ami j'ai en loi, cher Bary! Quelle indulgence! quelle bonté tn me montres sans cesse ! Je l'en remercie de toute mon âme. Tu ne saurais croire quel doux effet font sur moi tes lettres, toujours si pleines de sentiment et de raison. Vraiment, si j'ai quel- «jue inquiétude sur notre amitié, c'est de n'être pas digne de toi. Ce qui me rassure, c'est que tu désires surtout de moi un attachement véritable, et je sens que tu n'auras jamais à te plaindre de moi sous ce rapport.
Oui, mon cher lîary, je pense trop souvent et avec trop de plaisir à toi, je l'ai voué une confiance trop illimitée, je trouve trop de charme à notre amitié, pour que je ne m'efforce pas, dans tout le cours de ma vie, de te prouver que je taime et que je t'aimerai toujours.
Il me semble (ju'il n'y a que toi au monde qui connaisses bien toutes les douceurs et toutes les délicatesses d'une sincère amitié, et peut-être )>arce que je n'aime que lui, il me semble qu'il n'y a que toi avec qui l'ou puisse bien aimer.
J'avais pour t«)i une véritable vocation, et je nie rappelle que la première fois que je ii ^js
igS CAHIERS
tu me plus tollemenl, que je témoignai tout de suite à celui avec qui je causais le désir de me lier avec toi. J'ai tout de suite apprécié en toi ce certain je ne sais quoi qui, eu amitié et en amour sans doute, est si précieux.
Depuis que j'ai reçu, lu et relu ta dernière lettre, je suis encore plus pénétré d'amitié pour toi. Aussi je soupire plus que jamais après notre réunian. Je ferais les plus grands sacrifices pour l'opérer. Je te jxire que j'abandonnerais sans regret tous les plaisirs pour le bonheur de vivre sous le même toit.
Tu me recommandes dans ta lettre de te parler de ce qui m'occupe.
J'ai éprouvé des contrariétés bien vives : tu le concevras facilement, puisqu'il ne s'agit pas moins que d'une dénonciation, portée contre moi*. Oui, mon cher lîary, j'ai été dénoncé comme ayant des liaisons avec les bonapartistes! Le préfet a écrit à mon frère, qui lui a répondu de la bonne manière. — Qui aurait cru, il y a huit mois, lorsque, sous le règne de Bonaparte, je ])laidais si franchement et si ouv<'rlcmcut la cause des lîourbons, que je serais dénoncé comme n'étant pas attaché à cette cause;'
Combien ceux des élèves, contre lesquels je
I . Quoiqu'il eût ;i peine <lix-sej)t ans, l'accusatioa pouvait avoir des suites sérieuses : on était alors au niouieut le plus violent «le la terreur blanche.
D'UN RHETORICIEN. 199
disputais et qui m'appelaient le grand royaliste, riraient ù mes dépens, s'ils savaient que je suis inquiété pour mes opinions, sous ce gouvernement, dont j'ai si vivement souhaité le retour!
Tu comprendras, mon bon ami, toi qui coh'' nais mon âme, combien j'ai été indigné. Que de fois j'ai envoyé au diable ces jacobins blancs, ces gredins, dont la folie, ou plutôt l'imbécillité, abreuve de dégoûts les bons et sages administrateurs et les vrais amis du Roi, et repousse ceux qui, après quelques jours d'erreur, veulent franchement se rallier à la bonne cause. Si le gouvernement ne leur impose pas silence, il perdra bientôt l'amour des Français. IMoi-même, malgré mon amour pour le Roi, je commence à avoir de Téloignement pour un parti où il se trouve de si vilains animaux. Tout cela me donne des goûts d'indépendance, et mes idées se portent maintenant vers le commerce.
Adieu, mon cher Bary.
Camille de Bréville.
Je viiis aller chez M. X.. . jusqu'à minuit ; puis je rentrerai me coucher, pour m'endormir en pensant à loi. Je te promets que ma première pensée demain, à m<jn réveil, sera un sentiment d'amitié pour toi. Je l'embrasse comme je t'aime, de tout mon cœur.
Monsieur, Monsieur Emile Bary, élève du lycée Henri IV, derrière le Pant/iéon, Paris.
DouUens, le 22 avril 1816.
C'est en sortant d'un corps de garde, où je venais d'entendre les propos les plus grossiers et les plus sales après avoir monté une faction; c'est revêtu d'un habit à revers rouges, accoutré d'un long sabre, d'une giberne et d'un chapeau surmonté d'un long pompon rouge, que j'ai reçu, mon cher Bary, ton aimable et longue lettre, qui était si remplie de sentiments tendres et délicats, et de raisonnements justes et quelquefois profonds, et dont chaque mot formait un contraste frappant avec les discours que je venais d'entendre.
Jamais je n'ai senti plus fortement le malheur de l'absence qui met deux amis dans deux positions si continuellemeut difl'érentes, et qui tend à chaque instant du jour à éloigner leurs cœurs et leurs esprits en les remplissant de sensations et d'idées qui n'ont aucun rapport entre elles.
Malgré cela, mon bon ami, ne doute pas du plaisir extrême que m'a causé ta lettre. Le moment dans lequel je l'ai reçue ne m'en a que mieux fait sentir le charme. Je l'ai lue, relue ; quand elle a été bien classée dans mon cœur, je suis retourné à mon poste, défiant tons les pro-
D'UN RHETORICIEN. aoi
jios de mes acoljles. Que je fusse couché sur le lit de camp ou de faction pendant la nuit, elle a été l'objet de mes rêveries, et j'ai encore reconnu là tout le prix de ta bonne amitié, qui à quarante lieues de toi a su me rendre courts des instants qui, sans elle, m'auraient paru si' longs et si pénibles.
Mais tu ne sais ce que je veux dire avec ma garde : tu saiiras qu'une garde nationale vient d'ôtre organisée à Doullens ; que mon frère, (jui a cette organisation fort à cœur, et qui veut stimuler le zèle des habitants, a voulu, pour donner l'exemple, que je fisse partie de cette garde nationale, comme simple grenadier, et c'est en celte qualité que j'ai monté la garde pendant vingt-quatre heures à la citadelle de Doullens. Ainsi ma vie se passe sans cesse en des soins entièrement inutiles à moi-même. Quelquefois ils sont utiles aux autres et au gouvernement du Roi. Sans cette consolation, je trouverais ma situation encore pire.
Mais le désir de changer d'état me tourmente (le plus en plus. Je compte beaucoup sur loi, quand mon frère ira à Paris, pour que tu lui exposes fortement le mal extrême que me fait pour le reste de ma vie l'inaction complète où il me laisse croupir dans ce trou de Doullens.
Témoigne-lui mon aversion pour l'adminisiralion, et mon goût pour le nvmmerce. Mais
2oa CAHIERS
j'ai besoin de le fournir des arguments pour que tu sois un bon avocat, et d'abord de renverser les objections puissantes et souvent justes que tu me fais dans ta lettre, contre le commerce.
Aujourd'hui je n'en ai pas le temps. Je t'écris en poste. Mon frère va partir pour Amiens, à cause d'une insurrection de bonapartistes, dans une des communes de son arrondissement. Adieu, mon cher et bon ami. Je t'aime de tout mou cœur. Je pense à toi. Je t'embrasse bien fort.
Camille de Bkéville.
Monsieur, Monsieur Emile liary, e'ièfe au lycée Henri /F, place Sainte-Geneviève, Paris.
DouUcns, le 3o avril 1816.
Mon frère part demain i" mai pour arriver jeudi à Paris, et il y arrivera seul! Tu conçois, mon cher et bon ami, quelle peine cela me fait. J'irai jusqu'à Amiens, pour le conduire, et là, je le verrai partir et m'en reviendrai seul, absolument seul, passer quinze jours loin de tout ce que j'aime. Mon désir de quitter Doullens va encore s'en augmenter, et par conséquent je te prierai encore i)lu8 fort de parler vivement à mon frère j)Our cela.
Je crois qu'il a de la conliance en U>\. Le de-
D'UN RHÉTORICIEN. 2o3
sir de me revoir te donnera un prétexte pour lui démontrer la nécessité qu'il y a pour moi de sortir d'une si cruelle inaction, qui me rend, aujourd'hui surtout, absolument inutile à tout le monde et à moi-même. Il m'a dit qu'il te verrait sûrement, et je lui écrirai dans deux oh trois jours, en lui mettant sous les yeux tous les puissants motifs qui doivent me faire quitter cette bicoque-ci. Enfin, mon ami, tu souhaites comme moi que notre réunion s'opère. Le moment est arrivé où nous pourrons faire des efforts qui devront amener cet heiu'eux résultat. Ne négligeons donc rien, et emportons la place de vive force.
Je suis dégoûté de la vie que je mèue; elle n'est bonne qu'à faire un ignorant ou à augmenter l'ignorance et la sottise chez celui qui en était déjà muni. Je sens le vide que les intrigues laissent dans l'àme. J'cu ai par-dessus les yeux*
Adieu, adieu; je t'aime de toute mon âme et t'embrasse de mt^me.
Camille de Bhéviile
I . Le* raisonDements et Ici iiriére» d'Emile Bary furent plus t.-ir<i écouté» ilu frt-re alnr> de Caniille de Brérillc. Le jeune homme |Mit, en octobre 1817, muni d'un modeste pécule de %ix cent* francii, rejoindre à Pari» ftou ami. Il demeura cliex M. Dary père. Sou« les au«pices d'Emile Dary, il se |>r<-seata au lycée Henri IV,
2o4 CAHIERS
Monsieur, Monsieur Emile Bary, élève du lycée Henry JV^ derrière le Panthéon, Paris.
Doullens, 27 mai i3i6.
Grand Dieu! cruel amil de quelle inquiétude, de quel doute tu m'accables! Quoi, tu peux me dire que tu ne sais si tu as uu ami! Ah! que ne
au cours de mathématiques spéciales, alors professé par M. Bourdon.
Comme M. Bourdon lui demandait ce qu'il savait : « Rien. — Alors, allez en élémentaire! — Impossible. Je n'ai qu'un an pour me préparer à l'Ecole polytechnique ; laissez-moi seulement suivre vos leçons. » M. Bourdon y consentit, et, l'année écoulée, de Bréville entra le dix-septième (octobre 181 3) à l'École polytechnique. Il en sortit dans les premiers rangs élève de l'École des ponts et chaussées. Il devint successivement ingénieur ordinaire à Compiègne, puis à Bcauvais; ingénieur en chef du canal latéral de l'Aisne, à Soissons, puis du chemin de fer de Paris à Amiens; ingénieur en chef et directeur du département de la Seine; inspecteur général ; commandeur de la Légion d'honneur. Enfin il fut mis à la retraite comme directeur de l'École des ponts et chaussées.
M. de Bréville est donc monté aussi haut que l'on peut monter dans la belle carrière que .son intelligence et son travail lui avaient ouverte. Il est mort pendant l'impression de ce volume, ayant gardé toute sa présence d'esprit jusqu'à l'Age de qnatre-viugt-<lix ans, et s'est rappelé jusqu'au dernier jour, non sans émotion, qu'il avait dil ses <lébuts a l'afTertion éclairée et dévouée d'Kniile Uary, son ani! de i8i."».
D'UN RHETORICIEN. 2o5
peux-tu lire au fond de mon âme! que ne peux-tu connaître ]a peine vive et profonde que me causent tes reproches! que ne peux-tu y voir en même temps le doux et tendre sentiment de reconnaissance que m'inspirent ton excellente amitié, tes sages conseils, ta soUici-^ tude pour moil Je serais donc un ingrat! Non, mon cher Bary, je ne suis pas fait pour l'être. Si le séjour forcé que je fais à Doullens fait le plus grand tort à mon esprit, il ne peut en faire à mon cœur. Loin de vouloir fuir ces doux épanchemenls qui font le charme de l'amitié, je soupire au contraire chaque jour lorsque, jetant les regards sur tout ce qui m'entoure, je ne vois qu'indifférence ou méchanceté! Tu te plains de ton isolement : Ah! ne suis-je pas autant à plaindre que toi? Mon frère, il est vrai, est un excellent ami, dont la tendresse est ma plus douce consolation : mais, malgré notre confiance réciproque presque illimitée, je n'ai point avec lui cet entier abandon qui rendait nos conversations délicieuses; oui, mon frère lui-mt'me, que j'aime tant, ne peut me faire oublier ce cher Bary, dont l'ànie tendre et sensible a tellement d'analogie a% ec la mienne ! Aussi je regarde comme une des plus grandes faveurs que le ciel m'ait accordées celle de m'avoir donné l'affection de celui qui mérite le plus toute la mienne. Je le dis aver oi^ucil, mon âme est
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faite pour la tienne, et jamais tu ne trouveras un cœur qui sache mieux que le mien t'apprécier et l'aimer. Je te le répète avec cette sincérité, cette conviction qui part du cœur : je n'aurai jamais qu'un ami; je le conserverai toute la vie, et cet ami est mon Bary. Le feu sacré de l'amitié que tu as allumé dans mon àme ne s'y éteindra jamais.
Je ne pense qu'aux moments que nous passerons ensemble aux vacances!
Je A'eux beaucoup lire d'ici là, afin que tu me trouves la tête un peu mieux meublée. Indiquemoi ce que je dois lire. Je veux, mon bon ami, me mettre sous ta tutelle; tu as beaucoup acquis depuis que je t'ai perdu. Moi, j'ai fait beaucoup de chemin en sens contraire. Ta l)énigne influence peut seule réparer en partie le mal. Cette persuasion, que mon frère partage, aidera à faire réussir un projet charmant dont nous parlerons pendant ton séjour à Doullens. Il ne s'agit pas moins, mon bon ami, que de passer une partie de notre vie ensemble. Peut-être que si, après celte année, tu quittais le lycée pour travailler à finir ton éducation pendant un ou deux ans, j'irais travailler avec toi et vivre avec toi! Ce divin projet ne te charme-t-il pas comme moi? Nous serions tout entiers l'un à l'autre, libres et nous occupant de ce qui serait si agréable à notre esprit et à notre eopur.
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Ce projet est fort du goût de mon frère, qui a tant d'estime et d'amitié pour toi. Moi, j'en rêve nuit et jour. Nous mûrirons cela pendant les vacances. C'est alors que commenceront à être exaucés les vœux que j'adresse au ciel pour notre réunion. Il me semble qu'à partir de cette cpoqije je serai heureux.
Adieu, mon tendre et bon ami. Ne doute jamais un instant de mes sentiments. Je t'aimerai toute ma vie. Je t'embrasse tendrement.
Camille de Bretille.
Moiisirur, Monsieur Kmile liary, élèi'e du colley royal de Henry IV.
Doullens, le 6 juillet 1816.
Il est bien vrai, cher ami, toujours injuste et cruelle pour nous, la fortune vient encore renverser les doux projets de réunion qu'elle m'avait fait concevoir. Il est maintenant plus que probable que je n'irai point à Paris et par conséquent il est plus certain que jamais que Doullens me comptera longtemps au nombre de ses habitants. J'avais bien résolu de faire tous les elforts possibles, daus le voyage que j'espérais faire, pour ne plus revenir m'enterrer ici, et si je n'avais pas réussi, rVst qu'il y aurait eu des
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obstacles iiisurmontablos; mais voilà l'espoir même de ce voyage déçu, et les chaînes qui me retiennent ici me serrent plus que jamais. Il me semble cependant qu'il est temps que cela finisse. Je sens que je m'anéantis; mon âme se dessèche ; mon esprit se remplit de vide, et encore quelques mois de séjour, je pourrai être placé au rang de ces êtres à charge à tout le monde et à eux-mêmes. Ce qui m'effiaye le plus, ce sont les conséquences funestes que peut avoir pour le reste de ma vie la perte du temps précieux que je fais ici. Dans l'âge où les facultés se développent, où l'âme doit prendre cette énergie et celte vigueur qui fout l'homme, où l'on acquiert les notions utiles pour le reste des jours , je reste dans un état d'indolence complet, et, loin que rien chez moi prenne un essor salutaire, ce que je pouvais avoir de bon s'anéantit.
Tes lettres cependant viennent me ranimer; je sens, au plaisir vil" et vrai que j'ai à les lire, que je ne suis pas tout à fait perdu; les sentiments qu'elles contiennent font toujours une douce impression sur moi. En voyant que tu continues à m'aimer et m'estimer, je me persuade que sous quelques rapports j'en suis digne, et le bonheur d'avoir uu ami comme toi fait une sensation vive et toujours nouvelle dans mon cœur, qui me prouve alors que je ne suis point l»lasé Quelles seraient donc mes jouissances, si
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je pouvais pendant quelques mois ne virre qu'avec toi! si, oubliant ces plaisirs faciles et maintenant sans attrait pour moi, je pouvais puiser dans le sein de l'amitié ces sentiments doux et faciles qui sont si nécessaires à mon cœur! Il faut absolument pour mon bonheur présent et pour celui de mon avenir, il faut que nous soyons réunis pendant ces vacances; tu en reconnaîtras comme moi l'impérieuse nécessité si tu m'aimes, comme je le crois.
Tes lettres m'ont effrayé, mais elles ne peuvent me décourager; j'ai besoin de te voir, et pour cela il n'est rien que je ne fasse; un amant ferait moins de sacrifices pour se trouver au premier rendez-vous d'une maîtresse adorée, que je ne me donnerai de peines, s'il le faut, pour me réunira toi. Veux-tu aller au village de Boran, pr«'S de ta mère, dont la santé se détériore.^ Hé bien, j'irai aussi : je louerai une chambre dans ce village, et, sans être à charge à personne, je pourrai me consacrer tout entier pendant deux mois aux plaisirs de l'amitié. Ne trouves-tu pas comme moi ce projet raisonnable, si toutefois il l'est absolument impossible de venir ici, ce que je désirerais vivement parce que tu couuaîtrais ainsi toi-même les hommes et les choses qui m'ont occupé pendant dix mois? Aie donc un peu de courage; dis à tes parents qu'un ami qui t'est cher fonde l'e&poir de sa vie sur sa
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réunion avec toi pendant les vacances; dis-leur que toi-même tu as pris avec lui des engagements que tu ne peux rompre sans xme ingratitude cruelle; tâche enfin de leur faire sentir de quel prix il est pour nous qu'ils t'accordent un peu de liberté. Décidons enfin cette affaire. Nous voici au 6 juillet, et, dans un mois, tu dois franchir le seuil des portes de ton cloître. J'attends donc une réponse décisive à ce sujet, et jusqu'à ce que je l'aie reçue je serai dans l'anxiété.
Tu me demandais dans ton avant-dernière lettre que je consentisse à te laisser lire quelques-unes des miennes à monsieur ton père; j'avoue, mon bon ami, que cela me contrarierait. Je t'écris comme je te parlerais; souvent même je m'aperçois que j'y mets trop peu de soiu, mais j'aime mieux cela que l'excès contraire; monsieur ton père, qui ne peut connaître mon cœur, ne me jugerait que d'après le peu d'esprit de mon style, et je crois que j'y perdrais; cependant, cher Bary, je m'abandonne à ta sagesse : vois ce qu'il y a de mieux à faire ; si, à force de chercher, tu trouves par hasard dans quelqu'une de mes lettres quelque passage qui puisse donner bonne opinion de moi, tu peux le lire h monsieur ton père.
Je te remercie du tendre intérêt qui te porte à me prier de te parler de ma famille, de la situation de nia mère et de mes scrurs. Je veux
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te répondre longuement à ce sujet, et une lettre a des bornes trop circonscrites pour cela; j'attendrai que nous soyons ensemble. A peine âgé de dix-sept ans, j'ai été déjà ballotté par la fortune; les coups les plus sensibles et dont le souvenir dure toujours m'ont frappé; et à un^ âge où l'on connaît ordinairement bien ])eu le plaisir et la douleur, j'ai tellement et si souvent été agité par leurs différentes impressions, que maintenant j'y suis devenu presque insensible et que leurs traits sont éraoussés pour moi. Je suis saus doute à plaindre d'être parvenu à ce degré de pbilosopliie; mais un peu plus tôt, un peu plus tard, il faut en venir là, et c'est alors seulement que l'on peut supporter avec quelque fermeté des coups qui déchireraient l'âme....
Dis-moi donc ce qui se passe en classe. Combien as-tu été de fois le premier? as-tu eu le prix de semestre? sur quelle composition fondes-tu le plus d'espoir? Simon est-il fort en mathématiques? Que fait Laugicr? Les classes soot-elles fortes? Y aura-t-il beaucoup d'élèves qui passeront l'examen pour l'Kcole polytecliuique?
Depuis huit jours j'ai employé tous mes instants à des plaisirs sans Ru. Des jeunes demoiselles et des jeunes gens de Bétliune sont venus ici, et nous avons fait tous les jours des parties de campagne, ou des dîners et des soupers fort nombreux. Notre dernière partie de campagne a
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étë cbarmaute ; elle a eu lieu daus une immense forêt, à deux lieues.
Notre point de réunion était une rotonde, formée par une charmille épaisse, qu'entouraient les flots d'un ruisseau limpide; nous nous y étions rendus par un chemin délicieux; les dames étaient eu calèche et en char à bancs, et les hommes, à cheval, formaient leur cortège. Un déjeuner copieux nous attendait, et, aussitôt arrivés, nous lui avons fait honneur. Un malin avait caché les verres, et chacun fut forcé d'avoir sa bouteille, ce qui ne déplaisait pas à tout le monde. Nous avons joué aux barres, dansé au son d'une musique composée de tous les ménétriers des environs; dansé des rondes fort gaies; les jeunes gens étaient d'une folie extrême. Nous avons fait les plus drôles de farces; quarante bouteilles de vins excellents nous avaient un peu fait perdre la tête, et pour ma part j'ai dit bien des bêtises; mais je sais maintenant que les femmes ne s'en scandalisaient point du tout. Avant de partir, un jeune homme fort gai et moi, nous nous sommes livré un combat qui nous a bien fait rire, ainsi que les spectateurs : montés sur deux ânes, armés d'une longue perche en guise de lance, déguisés en don Quichotte, nous avons jouté comme de preux chevaliers, jusqu'à ce que l'un de nous, criant merci, consentit à voir eml)rasser les dames par son vaincpu-ur.
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Tu trouveras sans doute, cher ami, que ces plaisirs conviennent à de jojeux sybarites dont toute la vie est consacrée aux femmes et à la bouteille, et non à nous qui aimons à trouver du sentiment partout. Je pense bien que tu as raison; ces parties ont d'ailleurs des danger^ pour moi, parce que la liberté qui y règne tend à vous gâter les manières si elles ne sont pas formées; j'en ai fait l'expérience par moi-même. Quand tu seras dans le monde, tu sauras quelle importance on attache aux formes; il n'est que trop vrai que c'est par là que l'on juge un homme, et que tel, dont le fond est détestable, est préféré à tel autre, dont l'âme honnête et droite n'a pu se plier au ton et aux usages de la société. Rousseau l'a dit : « Tout ici-bas n'est que jargon »; aussi, mon cherBary, c'est le dégoût que tout cela m'inspire qui me fait revenir sans cesse à mon projet chéri, à notre réunion. Penses-y beaucoup, je t'en prie. Mon frère me charge de le dire qu'il te désire Tivement. Adieu, cher ami. Tes lettres me font un si grand l)ien que je ne pourrai trop te prier de m'écrire souvent.
TuD meilleur ami,
Camille de Bréville.
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Monsieur Emile Bary, rue des Sain(s-Pcres, Sa, faubourg Saiiil-Germain, Paris.
Vitrj'-le-Franoois, le 3o août 1816.
Tes deux lettres, mon meilleur ami, m'ont apporté deux doses de tristesse contre lesquelles j'attendais à chaque courrier un remède, mon rappel à Paris ; mais mon attente parait trompée et je serai peut-être tout à fait privé du bonheur de te voir et de t'ofTrir les consolations de l'amitié que la position de ta mère te rend nécessaires en ce moment. Je sens d'autant plus vivement, tendre ami, le chagrin que te fait éprouver la maladie de ta mère, que moimême je suis en ce moment en proie aux inquiétudes que me cause la situation de la mienne. La fortune seule, il est vrai, traverse ton bonheur et le mien, et nous puisons mutuellement dans nos cœurs la force nécessaire pour lutter contre ses caprices ; mais maman, d'une imagination facile à alarmer, s'afflige souvent et goûte peu d'instants heureux.
Après une vie fort agitée par les tourmentes révolutionnaires, dont mon père a été victime, elle voudrait enfin jouir du calme et de cette douce certitude d'une existence à l'abri de toute agitation, que lui rendent nécessaires son âge et
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son esprit fatigué par tant d'événements; mais le port semble se fermer devant elle.
Au sort de ma mère est étroitement lié celui d'une sœur dont le cœur est aussi bon que le caractère; toutes deux me portent une affection bien vive et se réunissent pour adresser au ciel/ des vœux ardents pour mon bonheur. J'ni en elles de tendres amies, qui n'ont d'autre défaut avec moi que celui de me flatter; maman, oubliant la dignité maternelle, se fait souvent ma sœur et me traite comme un ami; elle a en moi une confiance entière, et je lui reprocherais presque l'excès contraire à celui de la mère.
Cependant il est bien vrai, mon ami, que cet < xcès est bien préférable et je sens que je serais vivemmt privé s'il n'existait jilus. L'aménité, la manière pleine de grâce et de bonté avec laquelle j'ai vu ta mère te traiter, m'avait trompé sur son compte, et il m'avait semblé voir en elle cette tendresse expansive que tu lui désirerais, l'eut-élre aussi, cher ami, devrais-tu te rej»roclier à toi-même une partie du mal dont tu te plains, et ton esprit, accoutumé à s'occuper d'objets importants, ue devrait pas pour cela négliger ceux qui peuvent être agréal)les à ta ni ère.
Dans le monde on regarde comme un talent
nécessaire celui de savoir assortir son esprit à
fini de tous les individus que l'on fréquente;
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combien donc u'est-il pas de ton devoir de régler le tien de telle façon qu'il s'accorde avec celui de ta mère ! ce sacrifice te sera bien léger, et tu en seras bien récompensé, puisqu'il renversera cette barrière qui paraît s'élever aujourd'hui entre vous deux.
Tu vas, dis-tu, t'occuper de mathématiques, et ce travail t'éloignera de ces idées affligeantes; mais soulageras- tu ainsi ta mère de la douleur de ne trouver eu toi aucune sympathie avec elle, lorsque sa triste situation physique ne lui laisse qu'à peine les consolations de l'âme? Je désirerais donc, mon bon ami, que tu laissasses ton bon cœur maîtriser ton esprit et lui faire chercher tous les moyens d'alléger le poids dont sans doute celui de ta mère est oppressé.
J'ai été indigné en lisant dans le Moniteur la liste des individus qui ont remporté les grands prix au concours général ; le lycée est déshonoré; mes regards, qui cherchaient ton nom avec avidité, ne l'ont trouvé qu'accolé à des deuxièmes accessits, tandis que celui de Berlin* était honoré d'un premier prix! Je voudrais voir la distribution du lycée : tâche de me l'envoyer.
Mes journées ici sont assez bien remplies, et je suis plus content de moi qu'autrefois. Je lis beaucoup et je prends force notes. J'ai entre les