I. Aniiiiiid Boitiii, (les Dcbitls
D'UN RUETOIUCIEX. ai;
mains les annales de géographie et cThisloire, par Malte-Brun, qui me donnent des notions sur tous les pays. J'ai à ma disposition la bibliothèque assez considérable d'un voisin, qui est bien l'homme le plus singulier que je connaisse; d'un esprit doux et bon. d'un caractère facile et aimable, aimant le travail par-dessus tout, il s'est livré à l'étude du grec et de l'hébreu et fait des livres sur ces deux langues, poussant l'amour de la religion au delà de toute expression, mais sans intolérance ; croyant aux prophéties, s'occupant de jansénisme. Ce matin il nous annonçait l'Antéchrist pour la fin du siècle. Si je suis forcé de rester ici encore quelques jours, je ferai avec lui un cours de botanique, si toutefois cela m'amuse.
Mon frère travaille beaucoup lui-m«}me et me laisse ainsi du loisir, dont je profite pour mon instruction. J'ai des ]»rojels solides et je les exécuterai certainement si je reste Champenois.
Nous tommes bien logés maintenant, et si tu l'avais pu, tu aurais occupé une chambre agréable. Dis-moi donc encore si c'est un arrêt irrévocable, s'il faut renoncer même à un éclair de félicité. Outre le plaisir extrême d'être ensemble, je te ferais connaître des mœurs qui seraient nouvelles pour toi; les habitants de ce pays méritent d'être connus et observés, et je t'assure <|ue cette étude est plu» instructive que celle
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de bien des livres. Je ne connais encore que l'apparence , mais toujours est-ii qu'elle leur fait honneur et qu'elle annonce moins de vices et de fausseté qu'ailleurs. Je désire pour l'honneur de l'espèce humaine que mes observations soient justes.
Adieu, cher Bary, maintenant il est bien certain que notre amitié est pour la vie et qu'elle ne peut plus s'augmenter ; nous pourrons être contrariés et séparés, mais notre cœur sera toujours le même, et cette douce assurance nous fera supporter facilement les injustices de la fortune. Adieu, je t'embrasse.
Camille di: Brévii.le.
Monsieur Emile Jiarr, rue des Saints-Pères, 5a.
Vitry-lc-François, le 26 8Ri>tcnil)re 181G. Vraiment, mon cher Bary, je suis effrayé de cette ardeur si vive qui te pousse à t'ensevelir sous les bouquins des I.egendre, des Lacroix, lorsque à peine tu as »'cbaj)pc aux bouquins qui, depuis tant d'années, ont absorbé tout ton temps! 11 me semble que lu devrais laisser tous les livres pour l'occuper, dans une douce oisivetë, n lire «ians celui <le la nature, à consacrer quelques
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instants à l'amilié, à goûter les jouissances du cœur, qui sont, ce me semble préférables à celles de l'esprit.
Je tremble pour moi, en te voyant devenir un savant, que tu ne veuilles aussi un savant pour ami; et peut-être est-ce là mon motif pour t'éloLgner de tes études.
Je m'empresse cependant de te dire, pour mon honneur, pour le tien même, puisque tu veux bien m'aimer toujours, que je m'efforce en Champagne de me corriger de mes paresseuses habitudes : je lis, je prends des notes ; j'ai entre les mains les Leçons de littérature qui, pendant nos recréations lycéennes, nous ont fait passer de si bons moments. J'apprends chaque soir un morceau par cœur, et, tous les matins, en me le récitant à moi-même, je paye un tribut de regrets à ces heureux temps où chaque matin nous nous promenions sous 1rs arbres du lycée, nous répétant les leçons que nous nous étions choisies. Nous puisions l'un dans l'autre une félicite douce et pure, malgré les grilles, les mumilles et les cri> du ]>édant qui nous rappelaient au quartier.
.Ma vie est donc ici assez remplie, et le monde, qui m'absorbait à Douliens, ne me prend à Vitry qu'une ou deux heures par jour.
Je vois combien les réputations qu'on fait aux provinces sont fausses. La Champagne passe pour
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renfermer des habitants peu éelairés; quatrevingt-dix-neuf moutons et un Champenois font cent bêtes, dit le proverbe. Cependant rien n'est plus commun en ce pays que les gens d'esprit. Les campagnes mêmes sont remarquables par les progrès que les lumières y ont faits. Les habitants de l'arrondissement de Vitry passent ])our les Gascons de la Champagne ; les gens de la classe élevée y sont royalistes et constitutionnels, quoique nobles pour la plupart. Ils sont économes. Ils professent de l'amour pour la religion et pour le jansénisme. Je croyais cette dernière absurdité oubliée depuis longtemps.
Mon frère est bien accueilli ici et a déjà une influence très grande. Il en a usé hier, autant qu'il l'a pu, pour faire nommer par le collège électoral de Vitry M. Royer-Collanl candidat à la Chambre des députés, et il a r«'ussi à le faire élire presque à l'unanimité.
Je voudrais bien que l'arrondissement de Saint-Pol eût assez d'esprit pour élire ton père. Ce serait excellent pour lui, et pour toi aussi. Je le souhaite sincèrement.
Je t'embrasse de tout mon cœur, et l'aime de même.
Camille de Brévuli:.
D'U-N IlHi: TORICIEN. 221
Moniteur Emile Bary, chez M. Ilarlé, à Clainaus, jlube.
Vitry-le-Fran<jois, le 8 octobre iSiS.
Mon cher Bary, ^
Je suis reçu à l'école le dix-septième ot j'ai les plus fortes espérances d'obtenir une bourse; le duc d'Angoulême l'a promise de vive voix au duc de Doudeauville, qui la lui a demandée pour moi ; ainsi donc ces portes de l'Ecole, si difticiles à franchir, me sont ouvertes, et je suis fondé à croire que je les passerai sans payer.
Et toi, mon cher, connais- tu ton sort'? Il y a près de huit jours que le jury a prononcé, et ton père, qui probablement est aux enquêtes, doit connaître ses décisions, ou au moins celle fjui te concerne. Je te serai bien (»bligé de me innsmeltre promptemeiit ce qu il te dira à ce sujet. On en reçoit quatre-vingts cette année, et j'espère que plusieurs de nos camarades douteux passeront dans ce nombre, ne fût-ce qu'à j)artir du numéro Go.
Mais il ne faut pas te parler trop longtemps de choses que tu te réjouis d'oublier, me dis-tu. Quelle jolie perspective en effet qu'un nid à mailiémaûques, comme l'École, pour un liomme
I . rmile Bary rtait re<;u le qii;itor/i('inc à l'École jwlvtrchaiqnr.
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qui, à Clairvaux, cliaque jour monte à cheval, cl qui, à chacun de ses repas, compte vingt mets, dont pas un ne luiëchappe, qui dit beaucoup de choses à une foule de femmes charmantes, les fait danser et ne les quitte que pour avaler de l'eau sucrée; qui joue la comédie, et la jouera, si on le laisse faire, jusqu'au i5 novembre; qui... mais en voilà bien assez, ce me semble; l'énumération de tes plaisirs serait bientôt aussi longue que celle des peuples qui vinrent bâtir la tour de Babel.
. A bientôt, je taime cl je l'embrasse.
Ton Camii.i.k dk BrÉvim.e.
A Emile Bary^.
Septembre 1S17.
Mon cher,
Je n'aurais jamais cru que, vous étant ù Paris, je serais obligé de vous écrire pour m'entreteuir avec vous. Mais il y a aujourd'hui quinze
I. M. A. Poirsou avait trois ans de plus qu"Einilc J5ary. Il était maître suppléant au lycée Heuri IV en jirépiirnnt son agrégation des lettres. Professeur d'Iiistoiro, puis longtemps ])roviseur du lycée (".harlemagiio, il mourut on juillet 1S71 .
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juurs que nous ne nous sommes promenés ensemble, et il y aura dimanche quinze jours que nous ne nous sommes vus; c'est-à-dire que nous n'aurons échangé nos idées et nos sentiments, loin des importuns, des indiflérents, et même de nos communs amis, fort agréables pour nou& dans tout autre moment, mais superflu* dans ceux-là. Nous habitons la même ville, notre coeur n'a que vingt ans, nous ne sommes ministres ni l'un ni l'autre, et il s'est passe douze jours sans que nous nous soyons réunis!
Voilà le fait. Quelles conséquences en tirer ? Ah ! mou cher! mon cher! ie vous laisse ce soin
Je sais bien que vous allez im- jrui ii la lèle vos études et les miennes ; la révolution qui s'est opérée dans votre manière de vivre ; vos courses continuelles ; les devoirs que vous vous êtes imposes ; mon logement, envahi par des machines à argent*, et peut-être encore mille autres raisons, très bonnes, très plausibles. Mais, mon ami, dans cette longue éniiraération, n'en avez-vous pas oublié ime, la seule puissante. la seule yëritable. ., voire cccur n'est-il |mis changé ?
Dites-moi ce que sont devenues ces soiréec passées à Henri IV, autour d'un mauvais pnèle,