DEUXIÈME CAHIER
a8 mars i8i5, mardi. — Temps pluvieux.
6 heures. — Ah ! qu'il est dur de se remettre au travail, après un congë de huit jours ! qu*il est pënihie de s'arracher à une douce oisiveté lorsque la paresse a eu le temps de gagner notre cœur ! Je IVprouve en ce moment : afin de faire du repos à Tctude une transition un peu agréable, j'écris à mon ami émigré près de Chartres. J'envie la tranquillité dont il jouit dans sa retraite, pendant notre commune anxiété. Je lui annonce ce qui concerne ma famille, et lui déhite quelques nouvelles : que M. de Fermon est nommé président du Conseil d'État et M. de Montalivet intendant des biens de la Couronne, que Marmont et MM. Desmoreau et Talleyrand se sont réfugiés en Angleterre*, etc.. Ma lettre roule ensuite sur la circonspection que l'on doit garder dans ime correspondance pour les opinions politiques, règle dont il doit se faire à lui-même l'application.
I . En réalité, Marmont et Talleyrand avaient accompagné Louis XVIII à Gand.
Je le prie de m*ëcrire longuemeot, et de causer aTec moi par lettre, tans me dire de ces trivialitës insignifiantes : a Je te demande bien pardon de t*aToir fait si longtemps attendre ma réponse..., J*ai fait ceci, j*ai fait cela, j'ai été là, donne-moi de tes nouTelles, porte-toi bien. Adieu, etc. » — C'est un reproche indirect de la brièveté et de Pineptie de ses lettres. Nous verrons ce qu'il en arrivera. J'attends de lui une relation agréable et détaillée de ses amusements cbampétres.
A la classe du soir, M. Naudet me fait expliquer l'Homère. Il a le talent de trouver dans les vers grecs des beautés et de l'harmonie. Pour moi, je n'élève pas si haut mon intelligence. Avant de sentir les perfections d'un livre, il faut en comprendre le sens ; ce que je ne peux faire qu'avec le secours d'un voisin souffleur. Je répondab avec assurance à ses questions, à tort et à travers, ce qui le faisait rire, et désarmait sa sévérité.
4 heures un quart. — J'ai avec de Rapinstère une conversation animée ; il me raconte plusieurs aventures*.
6 heures. — • Qu'on est heureux de ne rien faire ! J^ai à piocher un discours latin et des vers. Mais je n^jr pense pas. C'est pour plus tard. Ces deux devoirs se perdent dans Tocéan de l'avenir.
Kt mon ymim/mmmt ! je Toubliais !
D'UN RHÉTORICIEN. Sy
Le rédacteur du journal était dans une situation assez comique : accusé de bonapartisme ainsi que les censeurs, il avait appelé en calomnie le rédacteur de la Gazette, L'affaire tombe, parce que les assignés n*ont aucun intérêt à se montrer et que les demandeurs gagneraient à perdre leur procès.
Le Nain Jaune lève le masque, annonce la nécessité où Ta mis Tancien gouvernement de parler en mal de Bonaparte et de retrancher la moitié d'un de ses numéros, et montre ses véritables sentiments.
Entre autres articles fort plaisants, j'ai re* marqué une allégorie ministérielle.
C'est un sous-machiniste de l'Opéra qui repré* sente aux directeurs le mauvais choix qu'ils ont fait des employés du théâtre.
On voulait, dit-on, forcer, les employés du ministère de l'intérieur à faire une prière avant leur travail, pendant le carême.
Comme on n'avait pas déterminé cette prière,
voici comme ces messieurs la firent :
Opères un miracle, et faites, ô mon Dieu I
Que l*abbé Monteiquiott deviemie un Montesquieu'.
Le miracle n'a pas eu lieu.
Le duc de Berry avait fait annoncer à une ca*
I. L'abbé de Montesquiou-Fezensac était ministre de l'intérteur sous la ])remîère Restauration. Cette prière a été quelquefois attrtlinée à Guizot.
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serne qu'il la visiterait, à Theure du repas. Il se lit atteodre longtemps. Enfin il vint, et goûta la soupe. < Monseigneur, lui dit un de ces braTes, vous la trouverez un peu froide. Vous êtes venu trop tard ! » Lie duc eut la maladresse de se fâcher. M. Bouvier-Domolard est nomme préfet de la Sarthe.
^9 mars, mercredi. — Temps printanier.
Jour presque nul, qui n*est remarquable que par la beauté du temps. Le {HÎntemps, si chéri des amants, nous ramène la gaieté. Le marron^ nier de. la terrasse est déjà verdoyant.
Demory me demande en classe si je le note dans mes souvenirs. < Quant à toi, me dit-il, je n'ai pas besoin d'écrire ton nom pour ne pas Toublier. »
M« Laya reparaît aujourd'hui.
Ce soir, c'est Mjlord PoufF, autrement dit la Grenouille, et surnommé Vallé, qui fait l'étude.
3o mars, jeudL — Anniversaire du siège de Paris, jour néfaste. Beau temps, dont nous ne pouvons profiter. Voici pourquoi :
La prière, que l'on fait depuis quelque temps dans les classes, m'a toujours paru une atteinte à la charte constitutionnelle. On proclame la liberté de conscience, et cependant on force tous les élèves de se lever en classe, de faire le signe
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de la eroix, et une prière qtii ne eonrient pas à .Afrates les religions, quoiqu'il y «it parmi nous beaucoup de protestants et de juifs, et l'onexclnt par conséquent des chaires de professeurs les protestants et les juifs, qui, bien certainement, ne feront pas cette prier»,- et donneront l^ur .démission.
Quant à la messe du jeudi, c'est différent : on en exempté les -luthériens ; mais elle doit être aussi proscrite pour nous :
I* Parce -qu'elle ennuie ;
s* Parce qu'elle a été établie par le Roi4 et «qne tout ce qu'a fait le Roi est déclaré nul et illégitiase.
Dana cette pensée, noua convinmes^ ce matin de fiUart camipum dans la cour, quand la messe •oniterait.
- Ahuitheiives, nous nous élançons en foule hors des quartiers^ rassemblés en grouper et criant de toutes nos forces : « A bas la calotte et les calotins ! » ^^ Les maîtres -d'étude veulent en 'vain nous rappeler à l'ordre : nous restons un quart d'heure à nous promener, en riant de cette petite réroite. Mais en rirtms- nous toujours? — A une pM^ke lucarne, -pamit, tout à coup, ie ituikt fwmme indigné. Nous joniaaona de sa co^ 1ère : « Mais qu'est-ce que c'est que <iettecoB)«^ ration-là? »
• M. de WatUy (le proviseur) se montre : tout
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fait; CM »c serve les ■■> coatie les autres etron TCBtre daas les qwntîen. M. de Waillj, à coups de pieds« a eoafs île pon^ toahr sur la baode fa^îlîve,attiape les pias pareisem, eatre autivs MÊoL Mais, me irffoaaaisaaBt, il se eoBtente de ■M laiiw ^aeliiBeB repro ch es. Je se me pressais pas, pensant qu*ii s*escrimeraît aTec ncms pins doucenwnt. Alors il se toome Ters les ancres, c Ce n'est pas ici« e*est à la chapelle qu'il fimt aller. » On se met en ran^, on BMmte quatre à quatre les eseaUers, et l'on Tm à la messe. — Après l'oflBce, auquel M. le proxisenr assiste pour la première fois de l'année, on nous conduit à Tétude pour tonte la journée. Ensuite M. de Wailljr Tient dans les quartiers ei annonce qu'à cause de cette escapade, qui pourait donner au dehors une très mauTsise idée de la discipline, des mœurs et de la religion du lycée, nous resterions ici pendant la promenade, à copier la messe, qu'on nous prÎTcrait d'exeat pour longtemps, et qu'on nous tiendrait avec plus de sérérité. Voilà notre punition. Nous craignions seulement qu'on ne cherchât à nous réduire par la famine, en nous privant de déjeuner jusqu'à ce que nous allions à la messe, ou que IVicMRiiie Je Dieu ne descendit dans la cour, armé d'un vaste hénitier et d'un immense goupillon, et, d'une main victorieuse, ne répandit à grands flots les bénédictions sur ce troupeau fuyard de
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brebis, qui se serait en vaio dérobé aux effluTes sacres.
J*ai copié la moitié de la messe : il n'jr a pas d'allemand; je ne puis rien faire.... L'esclavage m'abrutit.
J'entends les cris bruyants des petits qui jouent dans la cour. Ce n*est donc pas pour nous que ce beau soleil anime la nature, que les arbres rajeunis se parent d'un feuillage verdoyant !
Indigné de la tyrannie de nos maîtres, qui, sans daigner nous parler rmion^ nous chassent devant eux comme de vils animaux, je tourne mes idées vers la liberté et l'indépendance. Je lis alors Brutus^ de Voltaire. — Cette tragédie respire les plus nobles sentiments. Les rôles de Titus, d'Aruns et de Brutus me paraissent fort beaux*.
Enfin le gentil Nain jaune vient égayer nos ennuis. Il est très méchant et très spirituel.
11 donne une description fort comique d'une assemblée de girouettes, qui votent uue adresse à Bonaparte. Elle est la même que celle d'hier au Roi; seulement on change « gouvernement paternel » en a règne glorieux », <c douceurs du repos » en « besoins de la gloire », a Henri IV » en a Charlemagne », « bénigne influence du lis » en < puissante protection de l'aigle impériale... »