‹ Les cahiers d'un Rhétoricien de 1815Chapitre 43 sur 51 · NARRATION · texte numérisé non relu

NARRATION

Sou» UQ règne où les philosophes qui louaient la vertu semblaient dénoncer les vices du prince, Dion Chrysostome, proscrit par Domitien, cherchait de. ville en ville un abri pour reposer sa tête. Sans succomber sous le poids de Tinfortune, sans voir les hommes plus heureux que lui avec le dédaigneux orgueil de la misère, il honorait ses malheurs par une modeste patience. Quoiqu'il lui fallût souvent payer sa subsistance avec le travail de ses mains, il mangeait avec joie le pain couvert de ses sueurs, en songeant aux vils affranchis de Domitien, qui, après avoir signale le jour par des assassinats, dévoraient pendant la nuit le bien des nations. De toute son opulence, il ne lui restait que le dialogue où le disciple de Socrate apprend à supporter les ïnaux de la vie, et la harangue où l'éloquent ennemi de Philippe défend sa gloire contre les calomnies de ses détracteurs.

I . Cette narration obtint le premier accessit au concours général de 18 16. Le premier prix avait été donné à Micbelet et le second a Villemain. Les discours des deux prix ont été souvent cités.

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Plus sage que Platon, puisqu'il pratiquait ce que l'autre n'arait qu'enseigné, moins heureux que Dëmosthène, puisqu'on l'avait condamné sans l'entendre, il parcourut eu méditant ces ouvrages les champs de la Mysie, les monts de la Thrace, les déserts de la Scythie. Les barbares, dont les organes grossiers ne sont pas toujours insensibles au talent, s'il est vrai qu'ils suivirent Orphée dans les bois et qu'ils devinèrent longtemps après le génie d'Ovide, admirèrent dans Chrysostome cette éloquence qui prête des charmes à la vertu et qui emprunte sa principale force des actions de l'orateur.

Enfin, il se fixa chez les Gètes, et là son exil était adouci 'par la présence d'une armée romaine, qui campait sur les rives du Danube et qui semblait j porter avec elle la patrie défendue par sa valeur.

Tôt ou tard, la chute des tyrans satisfait à l'humanité et justifie la Providence.

Un jour que Dion, vêtu d'un habit de mendiant, inconnu à tous ses compatriotes, confondu au milieu du camp romain dans la foule des ouvriers, dressait des tentes et formait des palissades (travaux qui n'eussent pas semblé trop pénibles à un citoyen tel que Dion, si son indigence ne l'eût réduit a en recevoir le salaire), le bruit se répand que les courtisans de Domitien viennent de l'égorger, pour prévenir leur supplice.

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A la noiivelle imprévue d*une si grande révolution, les soldats restèrent immobiles, appuyés sur leurs lances. Bientôt un murmure confus erra dans cette immense multitude. Enfln la discipline se relâche, les passions s'éveilleiit, la licence s'enhardit; les plus séditieux courent de rang en rang en agitant leurs épéei : « Plus de chefs, s'écrient-ils, et plus d'obéissance ! Seronsnous les esclaves des meurtriers de Domitien? N'est-il pas temps de courir à la fortune ? Laisserons-nous cette mort impunie ? »

Tout à coup, Dion jette les haillons qui le couvrent, s'élance sur un autel, et, fort de l'ascendant que lui donne son audace : « Romains, s*écrie-t-il, en promenant de tous côtés des regards animés par l'indignation, qui regrettezvous? Qui voulez-vous venger? Quoi! parce que le tyran est mort, le souvenir de ses forfaits ne vit-il plus dans vos cœurs ?

— Eh! qui es-tu, dit un soldat, pour oser flétrir la mémoire de Domitien ?

— Je suis, réplique Dion, un citoyen vertueux qu'il a proscrit. J'ai acheté par mes misères le droit de ha'ir l'auteur des misères publiques. Quand vous saurez qu'on a mis à prix la tête de Dion parce qu'il n'a pas applaudi aux crimes de Domitien, vous ne lui ordonnerez plus de respecter son persécuteur. Mais moi, je vous interroge à mon tour : La vie d'un homme est-

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elle sacrée lorsque les mânes de tant d'illustres héros qu'il a immolés crient vengeance contre lui?

« Eh quoi ! Domitien, tournant en fureur sa feinte bonté, aurait répandu le sang le plus précieux, assouW les passions les plus forcenées, épuisé tous les forfaits, et il régnerait encore? Ses sujets l'auraient vu d'un œil indifférent assister au supplice des Romains les plus distingués, endurcir son front contre la honte en l'armant d'une cruelle rougeur, et insulter aux mourants par un rire amer et des railleries affreuses ! On aurait cru outrager les dieux en faisant périr celui qui osait usurper leur rang, comme si les cadavres de ses sujets étaient les degrés sanglants qu'il avait choisis pour monter au ciel !

« Et si l'on n'avait pas délivré la ten-e de sou oppresseur, n'allait-il pas étendre sa rage sur la lie du peuple, sur sa famille elle-même ? Ne paraissait-il pas vouloir abattre d'un seul coup tout l'empire?

— Il aimait son armée, dit une voix, et c'est assez pour nous.

— Son armée! reprend Dion. Etait-ce la sienne ou celle de la patrie ? Est-ce pour servir la cruauté d'un seul homme que vous campez ici, ou pour protéger les frontières de l'empire ? Il aimait son armée ! C'est-à-dire il flattait les

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défenseurs de l'Etat pour le déchirer impunément. Âh! soldats! si tous êtes rraiment Romains, oubliez Pamitié sanguinaire d un homme qui régnait pour lui seul et ne voyait dans ses semblables que les instruments et les victimes de la tjrannie !

« Pensez à la situation de Tempire, représentez-vous les mœurs corrompues, les lois anéanties, la fidélité des provinces ébranlée, Thjdre des factions renaissante. Ne faut-il pas qu'une main sage et pacifique calme les troubles et répare les désordres ? »

Ici un jeune centurion dont le visage respirait la guerre, élève son javelot :

« Et qui nous guidera à la gloire? s'écrie<-t-il.

— Les généraux, répond Chr jsostome, qui ont échappé aux rigueurs de Domitien. Soyez sûrs, soldats, que votre valeur sera toujours dirigée par de grands capitaines, quand les empereurs ne sacrifieront plus à une ombrageuse politique les héros qui défendent la patrie. C'est en vain que nos malheurs irritent l'ambition des étrangers. Les torrents de ces barbares ne se déborderont pas dans notre empire, si nos généraux sont innocents malgré leur renommée; si les lauriers des sujets peuvent croître à l'ombre du trône du monarque.

« Confions enfin le sceptre à des mains dignes de le porter, et elles nous rendront notre gloire.

« Écoutez^moi, soldats! Si l*on tous disait auMl existe un homme, étranger à tous les par^ tis, dont toutes les actions sont dictées par la plus profonde sagesse, dont les moindres paroles prouTent une bonté touchante, dont le grand âge exclut les folles passions, enfin dont la Tertu est attestée par la haine que lui portait Domitien, qui de tous ne le croirait nécessaire au salut de Tempire et au bonheur du monde?

Eh bien, cet homme existe : le reconnaissez-

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