L.-F. Bart
Sois honnête et doux avec tout le monde,
et donne surtout beaucoup de satisfaction à ta mère et à ta tante Dires, qui a ëtë longtemps une mère pour toi. Embrasse-les bien pour moi Tune et Tautre, et présente mes respects et amitiés à toute la famille.
Remets l'incluse à ta maman.
Après avoir écouté Emile Rar j raconter sa vie d*écolier, et porter le jugement d*un jeune bomme de seize ans sur les événements de son temps, il m'a paru intéressant de cbercber dans quelques lettres de ses amis, à peu près de son âge, l'état d'esprit de la jeunesse intelligente et laborieuse de cette époque, et, aussi, de voir l'estime et l'amitié qu'inspirait à ses amis notre jeune rbétoricien. c Dis-moi qui tu aimes, jeté dirai qui tu es. » Nous pouvons donc compléter l'étude du caractère d'Emile Rarjr par celle de ses jeunes correspondants.
On est frappé, à la lecture de ces lettres, du rôle qu'y jouent les affections de famille ; de l'amour du travail qui anime ces jeunes gens, de la maturité de leurs esprits, surtout de la vivacité de leur amitié réciproque.
Je sais bien que l'emphase du style de cette période du siècle doit être prise en considération et retranchée de la somme du sentiment.
Ou m'a conté qu'un clerc d'huissier, fiancé en 1810 à une honnête et jeune sage-femme, lui
disait : « MademoiseHe, je roudrais avoir un trône pour le mettre à vos pieds. » Je ne dois donc pas être surprise de Toir, à seize ans, Camille de Brëville dire à son ami Bary : « Je n*ai aucun mérite à ne laisser usurper par personne le trône que tu occupes dans mon cœur ».
Mais, ce qui mVtonue, c'est rexclusirisme de leur amitié ; c'est cette crainte de la voir par* tagée par un tiers; c'est, enfin, l'application, qui parait sincère, de ce mot de Rousseau :
« L'amitié, c'est l'amour, moins l'esclavage des sens, a
Et, précisément, ce qui me charme, c'est ce besoin d'estime réciproque, mêlé à ce souffle de jeunesse et de passion qui anime cette amitié, à ces désirs fous de se revoir, à ces émotions causées par la réunion si impatiemment attendue, par la réception d'une lettre de l'ami !
Ah ! que c'est bon et beau, la jeunesse qui sent et qui exprime !
Déjà Michelet, dans ses lettres de jeune homme, qui ont été écrites à la même époque, nous avait montré cette passion dans l'amitié la plus pure. Mais nous nous l'étions expliquée par la magie du style de cet enchanteur, par l'excès de cette imagination qu'il portait jusque dans rhistoire, parfois sans souci de la vérité.
Mais, quand on a eu le malheur d'avoir àapr prendre dans son enfance les Précis d*histoire de M. Poirson, on ne «peut accuser cet historien de pécher par le même défaut que Michelet.
C'est donc bien dans son cœur qu'il puisait
i7> CAHIERS
cet senlimenU exaltes, ces expressions d'amitié que la fin du dix-neuvième siècle ne comprendrait plus.
O jeunesse du siècle ! roilà de tes coups !
L'habitude qu'araient alors les hommes de s^aborder ou de se quitter en s*embrassant ajoute encore à la singularité des protestations d*amitië.
La poignée de main est en effet contemporaine de V anglomanie^ et postérieure à i83o. Le théâtre nous a gardé la tradition de Tembras» sade entre hommes, et peut-être, dans Tusage d'autrefois comme dans celui du théâtre d'aujourd'hui, les lèvres n'jr prenaient-elles pas part et le mot gardait^il son sens propre.
Ces marques extérieures ne renforçaient-elles pas l'amitié, et celle-ci n'a-t-elle pas diminué avec la suppression des cérémonies du culte qu'on lui rendait?
Je me demande avec inquiétude si nos lycéens modernes éprouvent ces élans du cœur vers leurs amis; s'ils fondent aussi leurs amitiés sur l'estime; s'ils cherchent autant dans leurs annis l'élévation du caractère et celle de l'intelligence....
Leurs amis!.. Hélas! la camaraderie n'a-t-elle pas tué la vraie amitié? En se disséminant, n'a-t^elle pas perdu de sa force ? Ce tutoiement qui règne à tous les degrés d'affection, et qui en a rendu la forme si banale, n'en a-t-il pas diminué le fond, en le nivelant?
Appliquer le nom d'ami à d'insignifiantes re-
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lations, n*e8t-ce pas perdre le sens exact du mot, et en sent-on encore toute la râleur?
Peut-être la génération intermédiaire entre celle de nos pères et celle de nos fils a*t-elle aimé avec moins d'emphase dans les termes que sa devancière, et avec plus de passion dans le fond que la génération actuelle. Mais non, j*espère que je me trompe, et qu'un long murmure de protestations s'élèvera de tous nos lycées!
J'avoue bien franchement que ce qui me touche le plus dans ces lettres, c'est d'jr sentir l'infiuence d'Emile Bary sur ses amis. C'est de corn* prendre la valeur et la sagesse de ses conseils par l'empressement mis à les suivre, le prix attaché à son amitié par la crainte, si souvent exprimée, de la perdre, et enfin d'y retrouver, pardessus son esprit et son cœur, « ce je ne sais quoi 9 dont parle Bréville, et qui, jusqu'à la fin de ses jours, a fait le bonheur des siens.
A Monsieur Monsieur Emile Bary^ à Paris,
Ce 9 février iSia.
Mon cher ami.
C'est à mon tour de commencer la correspondance, puisque tu l'as commencée tant de fois. Je me porte bien, et je crois que demain je cesserai d'être au régime. Je suis très inquiet de
ma place ; je te prie de me l'écrire, au plus tôt, ainsi que les noms des di^ premiers. Comme j'ignore si tu es sorti ou non, je rais écrire un petit billet à ton respectable père, pour que, si tu n*es pas chez toi, il t'envoie cette lettre au Ijcëe. Souviens-toi toujours que je suis ton ami, et que, malgré les efforts de Walkenaer, l'estime que j'ai pour toi t'a acquis mon amitié,, et qu'elle durera probablement toujours, car j'oserais assurer que tu seras toujours estimable ; tu t'es rendu digne de mon amitié, je tâche de me rendre digne de la tienne. Pardonne-moi, si je t'ouvre si librement mon cœur, et pense que ce qui a donné lieu à cette franchise, c'est que je crois que tu sais depuis longtemps ce que je pense sans que je te l'aie dit, et que je suis persuadé que tu réponds à mon amitié.
Adieu, mon cher ami, présente mes repects à Monsieur Belin, si tu es resté au lycée.
Ton ami,
S. DB MOKTALIVET».
1. Les deux correspondants avaient alors treize ans et étaient en quatrième au lycée Napoléon.
Simon de Montalivet, né à Paris le 3 mars 1799* Entré à rÉcole polytechnique en 18 16, il sortit de TÉcole d'application de Metz lieutenant du génie. Il fut envoyé sur sa demande à Tarmée d^Espagne, et mourut, en arrivant à Girone, d'une fièvre pernicieuse, le i a octobre i8a5. Il était le frère aîné du comte Camille de Montaliret, qui lui succéda à la pairie (Simon de Montalivet n'avait pas
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.4 Monsieur Motuîeur Emile Bary.
Dijon, ce II octobre 18 16.
Oui, j'en suis sûr, mon cher Bary, tu m'aimes assez pour être furieux contre moi; je me peins ta colère, j'entends tes reproches; tu as bien raison : je n'ai pas mëritë l'indifTërence.
J'ai ëtë fort peu à la chasse, je n'ai tire que deux coups de fusil et ils n'ont rien tuë, je me suis rarement promène hors du jardin et d'un bois qui commence si cinquante pas de la cour du château, je n'ai point nage, je n'ai pas ëtë à la pêche, je n'ai pas ouvert un livre pour travailler ni même pour lire ; mais j'ai respire l'air libre, je me suis couche, je me suis lève a Theure que j'ai voulu, j'ai mangé deux fois par jour en famille ; le repos et la paresse m'ont fait goûter tous leurs charmes, qui sont dëlicieux, je t'assure; et tout cela au milieu de tout ce que j'ai de plus cher au monde. J'ai tort d'appeler repos et paresse le je ne sais quoi qui est venu mettre le comble à ce contentement habituel, que déjà je possédais au lycëe.
siégé parce qu'il n'avait pas vingt-cinq ans) et fut ministre sous le roi Louis- Philippe. — En 18 la, au concours général, Emile Bary avait le troisième accessit de thème latin et le premier accessit de version grecque. Simon de Montalivet avait le troisième accessit de version grecque.
Tu me félicites de vivre entouré de ma famille et de mon ami ; mais ce mot de famille est bien vague ; il y a bien des manières de composer une famille. Félicite-moi, mon ami, d'avoir un père comme celui que j'ai ; c'est là le meilleur de mes amis, celui que j'aime le plus passionnément, celui que je retrouverai toujours et celui qui se)*a toujours le conGdent de tous mes secrets*
Tu sais que je tenais à me faire examiner* par Monsieur Dinet. La ville la plus rapprochée de nous où il ait examiné est Dijon ; mon père m*y a conduit, quoiqu'il relevât d'un accès de goutte et n'eût quitté les béquilles que depuis un seul jour; mais, deux postes avant Dijon, des douleurs atroces l'ont pris; nous ne sommes arrivés qu'avec peine, et aussitôt arrivé on a été obligé de descendre mon père de voiture et de le transporter dans son lit. Il y est encore au moment où je t'écris ; c'est là, mon ami, ce qui trouble mon bonheur; ce bon père, dans les moments où cette douleur horrible, semblable à celle d'un homme auquel on scierait continuellement la jambe, lui porte le sang à la tête et lui exalte l'imagination, parle haut comme font souvent les malades, et c'est presque toujours pour prier Dieu de préserver ses enfants de la goutte.
f . II se présentait à I*Érole polytechnique.
J'ai été obligé, ù son regret, de passer, sans qu'il y assistât, mes examens de français, de latin, de dessin et de mathématiques. Tu sais que je ne suis pas fort en dessin ; ainsi de ce côté je serai noté comme médiocre, mais comme en sachant cependant assez pour entrer à TÉcole ; quant au latin, au français et aux mathématiques, M. Dinet a dit à mon père qu'il était très content. Mon examen de mathématiques a duré deux heures ; au nombre des personnes qui y assistaient, était M. le Recteur de l'académie de Dijon; il m'a donné plusieurs signes d'approbation. J'ai répondu à toutes les questions qui m'ont été faites et j'ai résolu un problème de géométrie analytique. D'après ce que M. Dinet a dit à mon père, les paroles flatteuses dont il s'est servi pour exprimer sa surprise de l'ordre qui paraissait dans mes idées, quoique j'eusse appris tout le cours en un an, me donnent la ferme assurance que je serai reçu « l'École. Je ne mérite pas sans doute tous les éloges que me donne M. Dinet ; mais, dans cette affaire, son opinion est décisive. Je vais donc être enfermé pendant deux ans dans le sanctuaire des sciences, ne sortant peut-être que très rarement, et toujours obligé de rentrer de bonne heure.
Ainsi, plus de ces charmantes soirées chez Poirson; tes colères et tes amitiés ne rempliront plus nos soirées, après le travail du jour; Poirson ne
cherchera plut à nous calmer par son flegme d^un vieillard de vingt ans; je ne verrai plus Alfred ^ éteindre sa chandelle, et je ne jouirai plus de la noblesse de ton âme en voyant le plaisir si désintéressé que te donne mon amitié pour un autre ; non, sans doute, je ne serai pas le seul à les regretter, ces charmantes soirées ! J*en suis sûr, tu oublies tous les instants d'ennui que t*a causés la dissemblance de nos caractères. Tu ne veux te souvenir que des jours où tu me reconduisais jusque dans mon dortoir. Et comment n'en serais-je pas sûr? Ne vas-tu pas dans ta lettre jusqu'à me dire que tu regrettes d'avoir négligé tant d'occasions de me voir au lycée? Ingrat que je suis! c'est après une telle lettre que j'ai gardé un si long silence ! Tu me dis que tu te sens le besoin de m'entretenir, et je me tais ! Mais tu m'accordes mon pardon ; ne revenons plus sur le passé ; parlons plutôt de l'avenir, et disons>nous bien que nous ne négligerons aucune occasion de nous réunir.
Je viens de quitter un instant la plume pour lire une lettre que Poirson m'écrit. Je crains bien que vous ne me voyiez l'un et l'autre, tantôt meilleur, tantôt pire que je ne suis, et jamais tel que je suis réellement.
J'achèverai de répondre ù ta lettre en le di-