I. Alfred de Wailly
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sont que les éloges dout elle est remplie sont d*un ami un peu aveuglé. Mais, mon pauvre Bary, tu fais tout avec un emportement qu'on appellerait passion, s'il ne t'était pas habituel. Ainsi je serais fâché que tu me parlasses plus sensément.
Adieu ; sois encore mon ami, car je suis encore le tien.
S. DE MOHTALIVET.
Novembre 181 7.
L'autre jour, mon cher Bary, en tirant de vieux papiers qui étaient restés dans mes poches, je reconnais ton écriture. C'est une lettre. Je la prends avec empressement pour la relire avec délices. Je veux l'ouvrir: quel est monétonuement, quand je la vois encore cachetée! C'était ta lettre du 3o octobre, que je n'avais pas encore lue; il faut que ma sœur ou mon petit frère, au lieu de me donner tout bonnement cette lettre, aient trouvé plus drôle de me la mettre dans ma poche, sans que je m'en aperçusse, car, certes, en reconnaissant à son adresse qu'elle était de toi, je l'aurais ouverte sur-lechamp.
Quoi qu'il en soit, vaut mieux tard que jn« mais, et je vais t'y répondre.
i8o CA.11IBRS
PauTTe ami i tu te reproches de ne pas m*ëcrire t qvtela doivent être mes remords! Mais ma fMiresse n'empécbe pas que ton absence ne me &isse sentir mieux que jamais combien je t*aime. Qael besoin je me sens quelquefois de causer avec toi ! Je te vois avec tes imperfections; mais elles-mêmes ont quelque chose d^attrayant pour moi ; oui, mon amitié pour toi a tout l'attrait d'une faiblesse.
Je t'avais bien dit que tu prendrais goût aux mathématiques; je suis ravi de ne pas m'être trompé et je suis persuadé que c'est ce qui pouvait t'arrivcr de plus heureux.
Oui, nous causerons de mathématiques, d'autre chose, de tout, avec charme. Oui, s'il plaît à Dieu, tu seras mon conscripi l'année prochaine. Je crois que tu te trompes quand tu dis que l'habitude de cultiver les lettres te nuit pour les mathématiques; quand on exerce son esprit, de quelque manière que ce soit, on en fait un instrument propre aux travaux les plus divers.
C'est d'ailleurs un grand avantage, même pour un mathématicien, de savoir parler sa langue; mais se laisser séduire par les mots et ne Toir qu'eux, ce qui arrive le plus souvent sans qu'oa se Tavoue, est également nuisible au mathématicien et à l'homme de lettres. Toutes ces raisons me font croire que tu apprendras mieux les mathématiques que si tu n^avais pas fait ta
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rhétorique, et que, réciproquement, si tu recom< mençais ta rhétorique Tannée prochaine, tu aurais bien plus de méthode, d'aplomb, tu serait bien plus réellement fort qu'aupararant.
Poirson et toi vous vous disputez sur la primauté des sciences et des lettres. Tu veux connaître mon opinion? Je ferai d'abord, selon Fusage, mes excuses d'incapacité, eu disant h Poirson : Non licet inter vos tantas componere lites^ et à Bary : Je ne pourrai trouver P équation de ce problème. Je te dirai ensuite ce que j'en pense. Je commencerai par vous demander si avant de commencer la discussion vous avez bien défini là primauté et le genre de primauté dont vous parliez. Et quand vous l'auriez définie, les sciences et les lettres sont d'une nature tellement différente, qu'on ne peut pas établir de comparaison. Les unes ne sont que par elles-mêmes, les autres ne servent qu'à habiller les idées qu'elles empruntent aux individus. Les premières font toujours des progrès depuis leur naissance, et ne peuvent qu'en faire de nouveaux ; les secondes sont sujettes aux vicissitudes de l'esprit humain ; les unes et les autres conduisent à la science du bien et du mal. On ne peut pas non plus les comparer pour l'utilité, puisque toutes les deux sont d'une utilité première.
Le grand mathématicien et le vir probus ac dicendi peritus, doivent être chers à l'humanité.
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D'un trait de plume, Montesquieu force les des* potes de TEurope à changer leurs lois; mais Franklin arrête le tonnerre. Ne crois pas que je sois moins enthousiaste que toi des mathématiques; ce sont elles qui font triompher les armées, et qui, après la victoire, les immortalisent par des monuments que le temps ne peut atteindre. Ce sont elles qui ont bâti depuis les pyramides d'Egypte jusqu^\ la colonne qui domine Paris; elles qui détournent de leur cours ou resserrent dans leur lit les fleuves impétueux ; elles qui protègent Tespoir du laboureur; elles qui ont conquis sur TOcéan la Hollande tout entière et mille autres provinces ; elles qui guident rhomme sur les mers orageuses; elles, eufln, qui suivent les astres dans leur cours et mesurent leurs orbites gigantesques. Que nos poètes illustres n'aient pas existé, voilà bien des jouissances de moins! mais qu'on nous ôte nos génies mathématiques : vois ces champs dévastés, ces vaisseaux naufragés, ces royaumes engloutis!...
Si l'homme pouvait tout voir avec la précision des mathématiques, ce serait un Dieu.
Il n'y a de vraiment utile dans les lettres que l'éloquence, et surtout l'éloquence politique, qui ne s'apprend pas sur les bancs; aucune étude n'est, ce me semble, plus propre à s'allier avec elle que celle des sciences exactes; mais la
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Providence n*a pas encore youIu qu'un mortel fut assez heureux pour exceller à la fois dans Tune et dans Tautre science.
Adieu, mon cher Bary; il est trois heures et demie du matin ; je ne puis m'arracher à ta conversation; il faut cependant que je dorme un peu.
Promets une lettre par le prochain courrier à Poirson et à mes frères.
S. DE MOHTALIVET.
p. -S, — Explique-moi donc si tu es interne ou externe.
Monsieur^ Monsieur Emile Bary^ chez Monsieur Corne ^ receveur particulier des finances à Saint-Pol^ — département du Pas-de-Calais.
a5 août i8i5.
En rentrant ce matin au lycée, que j'ai quitté depuis dix jours, j'ai trouvé ton aimahle lettre, mon cherBary.... J'allais pour terminer mes affaires avec les cuistres. Mais tes jolies descriptions, ces images de la nature que tu présentes avec tant de grâce, l'idée de parcourir avec toi ces riantes campagnes, et bien plus encore le souvenir de notre amitié, m'ont plongé dans
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une rêverie si douce et si agréable, que, laissant là MM. Dumas et de Waillj, et remettant les affaires à demain, je me suis promptement échappé du Ijcée, dont le séjour, Taspect même, me semblaient insupportables.
Je me suis rendu aux Tuileries, et j*ai été m^asseoir, à Tombre, sur ce même banc où jadis nous avons respiré avec tant de plaisir l'air de la liberté. La situation n'était plus la même. Je n'avais plus avec moi Bar y et La Rochefoucauld. La liberté dont je jouissais n'était déjà plus nouvelle, et elle n'avait pas surtout les charmes de celle que nous avions dérobée à nos tyrans.
Mais je relisais ta lettre ; je respirais la fraîcheur du matin; j'entendais les tourterelles roucouler leurs amours; je les voyais voltiger au-dessus de ma tête, et, enûn, je pensais à toi! Et j'ai passé ainsi deux heures délicieuses.
Il me semblait te voir parcourir les sites pittoresques que tu me décris; je me transportais en idée auprès de toi; j'oubliais entièrement Paris. J'éprouvais ce ravissement qui t'a dicté ta lettre. Je ne sais si c'est de Dieu ou de toi que je tiens cet amour que la nature champêtre m'inspire. Je me dis aussi que c'est Dieu qui l'a mis dans mon cœur, pour m'en faire goûter tous les plaisirs avec l'ami dont l'âme est si bien faite pour les sentir vivement.
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Pendiiut que tu contemplais le spectacle de la nature, j'ai vu tout ce que Tart a de plus parfait : j'ai TU le sublime Talma jouer Néron dans Britannicus, Mlle Georges Jgrippine^ Saint-Prix Burrhus, Mlle Bourgoin Junie^ etc. J'étais en extase ; j'admirais de toutes mes forces ; mon illusion était complète. Je croyais avoir sous les yeux Néron et Agrippine, et rien ne m'a mieux fait sentir le talent de ces inimitables acteurs que cette illusion même.
Je n'ai pas mérité ce reproche que fait Rousseau aux Français, de ne voir jamais que l'acteur, et non pas le personnage qu'il représente. A. la fin de la pièce, je me disais tout étonné : ce n'est pas Néron^ mais Talma; ce n'est pas uégrippine^ mais Mlle Georges! Et je bénissais alors le sort heureux du Parisien, qui, pour cinquante sols, jouit de tout ce que l'homme a fait de plus sublime.
En quittant Paris pour aller à Doullens servir de secrétaire à mon frère, je n'y regretterai que deux choses : le spectacle et la musique; mais je les regretterai beaucoup, la dernière surtout.
Je ne me mêle plus de politique et je crois qu'il n'y a pas de nouvelles. J'ai seulement lu au coin des rues un joli petit avis de M. Muffling' aux bons Parisiens, pour les prévenir que