‹ Les Cahiers de 1789: Au point de vue industriel et commercialChapitre 10 sur 26 · CAMP VIT · texte numérisé non relu

CAMP VIT

(3) SAUZET, Revue d’écon. polit., 1892. « Ce n’est plus la négation ‘ouverte, sûre d'elle-même, fondée sur une organisation sociale qui l'explique et la justifie. C’est la négation troublée, hésitante, qui se cherche des atténuations, qui appelle l'affirmation; l’ancien Régime va le bégayer un jour, et même la formuler nettement dans l’Edit de 1776, mais 1l s'étonnera aussitôt de sa hardiesse, et cédera devant le tolle des intérêts privés » (p. 402).

(4) GERMAIN-MaARTIN, Les Assoc. ouvr. au xXVirI® siècle, p. 32.

ployeur et nul ne songe à lui donner le droit de s'associer pour améliorer son sort » (1).

Il est inutile donc que l’ouvrier s’adresse au pouvoir pour faire abolir les règlement qui lèsent son intérêt; isolé, n’appartenant à aucun corps constitué, sa voix n’a ni le droit ni le pouvoir de se faire entendre. |

Forme-t-il des associations, elles sont réputées «assemblées illicitès » et leur formation constitue un «cas royal », crime de la compétence des sénéchaussées, bailliages et présidiaux; l’ouvrier, n'ayant que des devoirs, ne saurait, logiquement, être admis à fonder des associations pour la défense de ses droits (2). De nombreuses ordonnances, lettres, des arrêts de règlement donnés par les Parlements viennent les interdire. Leurs membres sont pourchassés par la police, et de là vient peu-être leur habitude de prendre des sobriquets. Malgré ces prohibitions, les associations ouvrières, compagnonnages ou confréries, sont nombreuses au xvIrI' siècle. Les confréries comprenaient autrefois des compagnons et des maîtres; plusieurs professions pouvaient y être représentées et leur but était exclusivement charitable et religieux. « L'Etat ne [les] voyait pas d’un bon œil (3) », surtout quand commencèrent à se constituer des confréries purement ouvrières; il les supprime souvent, mais toujours elles se reforment; elles ont une vie mouvementée, mais pour employer un terme familier, elles ont aussi la vie dure.

Les associations de compagnonnage sont plus nombreuses et

(1) GERMAIN-MaRTIN, La grande industrie sous Louis XV, p. 208.

(2) Des arrêts de règlements des Parlements interdisent toute association ou confrérie comme nuisible à l'intérêt public. Ex. : Paris, 18 avr. 1760, 7 sept. et 12 nov. 1778, 21 févr. 1785. La tradition est ancienne; ces assemblées sont déjà prohibées sous Charles VI (0. 13 janv. 1383). Elles le sont, dans la suite, par l'O, de Villers-Cotterets, art. 191; les O. de Moulins (1566), de Blois (1570), les lett. pat. du 2 janv. 1749 visent uniquement les assoc. ouvr. L'Edit de Turgot (février 1776, art. 13) les prohibe.

(3) H. HAUSER, op. cit, p. 166.

\ plus vivaces encore, quoique clandestines. Purement ouvrières,

elles contribuent à la scission entre ouvriers et patrons, mais ne font pas toujours naître la solidarité ouvrière (1): leurs rivalités, leurs luttes-absurdes et sanglantes sont restées célèbres. La corporation fournit généralement le cadre du compagnorinage, mais on trouve aussi des associations de compagnons dans la grande industrie (2). Ces sociétés s’emploient surtout au placement de leurs adhérents et cherchent même à monopoliser la main-d'œuvre, ce qui les rend redoutables aux patrons. Elles cherchent à s’agréger les meilleurs artisans, les plus habiles et les plus honnètes; les patrons essaient de lutter, en calomniant les affiliés des compagnonnages, ainsi qu’en constituant des organes de placement qu'ils dirigent et où les maîtres doivent se pourvoir exclusivement. Un vaste mouvement patronal contre le placement par le compagnonnage s’ébauche en 1754; il commence à Bordeaux, se propage et gagne Nantes, Angers, Semur, Avignon, mais il échoue totalement (3).

Les sociétés ouvrières se défendent : elles prononcent des mises à l'index contre les patrons récalcitrants, fomentent des grèves nombreuses qui devaient être sévèrement réprimées, si l’on en juge par la demande que fait, dans son Cahier, le corps de ville de Roüen (4), qu'on maintienne la citadelle placée au centre de la ville, parce que les ouvriers sont nombreux et disposés à l’émeute.

(1) Ces associations 6nt le même esprit d’exclusivisme que les corporations : &on lutte contre les maîtres, mais on veut accaparer le métier au profit de quelques privilégiés. on ignore Île groupement qui tend à procurer au plus grand nombre le plus de bien-être possible », G. MARTIN, ASSOC. OUTVT., P. 90.

(2) Dans la papeterie; M. G. Marrin cite celle des drapiers de Darnetal près Rouen.

(3) G. MARTIN, Assoc. ouvr., pp. 178 sqq. Le clergé lui aussi lutte contre les compagnonnages, à cause de leurs rites secrets, de leur prétendue immoralité (Du CELLIER, op. cit., D. 247).

(4) HippeAu, Le Gouvern. de Normandie, IX, 231.

Le pouvoir prend de fréquentes mesures pour empêcher la désertion concertée du travail. Un arrêt du conseil du 13 septembre 1730 interdit le débauchage des ouvriers et oblige les patrons à ne recevoir d'ouvrier que muni d’un certificat indiquant qu’il est libre de tout engagement envers son ancien maître. Les lettres patentes du 2 janvier 1749 et du 12 septembre 1781 renouvellent ces prescriptions. Mais ces règlements étaient mal appliqués; une fois, même, à des patrons qui se plaignent de la facilité avec laquelle les ouvriers abandonnent le travail, Trudaine répond qu’ «il est de principe que les ouvriers ne sont point esclaves en France et qu'ils ne sont assujettis qu'aux clauses de leurs propres conventions » (1). Ce principe, à coup sûr, n'était pas inscrit dans les lois, mais il était certainement conçu, d'une manière plus ou moins confuse, par les ouvriers acharnés à défendre leurs intérêts. Ce certificat, exigé par les lois, n’est pas encore assez complet, aux yeux des habitants de Draveil, dont le Cahier réclame «un règlement de police portanc que tous compagnons, ouvriers, journaliers ou domestiques dans les campagnes, soient tenus d’avoir un livret signé des membres et syndic et greffier servant de certificat, contenant l’espace de temps qu'ils sont restés dans une paroisse, et enjoignant aux maîtres de ne leur délivrer leur paiement qu’ils n'aient satisfait à ceux qui leur auront fourni la nourriture, dont le reçu sera inscrit sur le livre ou registre dudit compagnon » (2).

Si nombreuses et si actives qu’elles aient pu être, les associations ouvrières n’ont que fort peu préoccupé les rédacteurs des Cahiers; c'est à grand’peine que nous avons pu rencontrer deux vœux — opposés d’ailleurs — les concernant. Les ouvriers chapeliers, serruriers et tailleurs de pierres de Marseille «se

plaignent de ce que les associations qui existaient entre eux:

(x) Lett. de Trudaine citée par Des CiLLEULS, op. cit. p. 168, Archiv. du Puy-de-Dôme, G., 423.

(2) Draveil, A. P. IV, 498.

pour les œuvres de charité et les actes de bienfaisance aient été supprimées » et ils supplient qu'on rétablisse ces confréries, dont la disparition a nui à l’industrie, et a provoqué l’émigration ouvrière: «Le jour qui nous ouvrira un accès facile au soulagement de nos frères sera le plus beau jour de notre vie (1). » Les ouvriers menuisiers mariés de la même ville réclament, au contraire, l’abolition «de tous les compagnonnages, qui ne servent qu'à des révoltes fréquentes et même à attenter à la vie du premier venu » (2). Le tiers de Montpellier renchérit encore et demande «que les associations des compagnons d'artisans, connues sous le nom de gavots, dévorants et autres soient sévèrement prohibées par une loi générale qui sera promulguée au même instant dans toutes les villes et lieux du royaume ». Pour le placement, les compagnons n'auront qu’à s'adresser aux consuls de la corporation ou aux officiers municipaux, et «dans le cas d’attroupement ou délit des compagnons réfractaires, qu’ils soient jugés présidialement » (3).

Les vœux oüvriers que nous ont transmis les Cahiers concernent uniquement les salaires, car la question du chômage, fréquemment soulevée, elle aussi, n’est traitée que comme un accessoire de celle des salaires.

C’est un fait reconnu que les salaires s’abaissent à partir du xvr° siècle, et demeurent très bas pendant les deux siècles suivants. L'histoire économique nous fait constater ce même «avilissement des prix du travail, cette moindre récompense de l’ef-

(x) FOURNIER, PP. 72, 73.

(2) Ibid., p. 174.

(3) T. Montpellier, A. P., IV, 51.

fort humain, sous toutes ses formes, de 1500 à 1790 » (1). En même temps, la somme de travail exigée de l’ouvrier était lourde, et nullement allégée par l’aide des machines ou par un-régime de protection. Aussi l’émigration ouvrière est-elle assez abondante au cours du xvirr‘ siècle (2). On cherche à l'empêcher ou à la réprimer; c'est en vain, et Bigot de Sainte-Croix estimait à 10.000 le nombre des ouvriers qui quittaient annuellement la France; les ouvriers d'art fournissaient la meilleure part de ce contingent (3). L'utilisation sans pitié et à bas prix de la maind'œuvre commence à se généraliser, soit dans le travail à la tâche où le tiers de Toulon demande une fixation des salaires telle qu’elle n’oblige. plus les ouvriers à s’expatrier (4), soit dans l'usine, où vit concentrée toute une population de salariés. À cet égard, la province du Maine nous fournit un exemple intéressant. Le Cahier de Chaïlland (5) se plaint des conséquences que produit le régime du travail et des salaires dans les forges du pays. «Il y a dans la paroisse deux forges à fer qui portent un préjudice notable et aux habitants, et à l’agriculture et au commerce.» La forge, à la différence des filatures qui consomment la matière première produite dans la région, ne consomme que des produits de provenance lointaine ; elle n’enrichit donc pas les lieux où elle se trouve. Ici, continue le Cahier, «toutes les matières nécessaires à la fabrique appartiennent au directeur, Le service de la forge occupe environ 500 personnes. Ce sont

I(1) G. D’AVENEL, op. cit, p. 127.

(2) Il est juste de dire que d’autres causes aussi y contribuent : habileté de nos ouvriers, promesses de l'étranger, liberté de conscience, etc. Elle se produit aussi dans les autres pays. C’est ainsi qu’à Venise, les statuts de l’Inquisition (art. 26) pour faire revenir l’ouvrier émigré, ordonnent que sa famille pourra être emprisonnée, et s’il persiste, qu’un émissaire sera envoyé à sa recherche pour le tuer, DARU, Hist. de Ve- MIS CLAIRE D 00:

(3) Cf. Cahier de Felletin, Duvaz, Marche, p. 110.

(4) T. Toulon, À. P., V, 700.

G)IBErrÉE l, 327) 4330.

- tous gens à la journée; tant fait, tant payé. Tout autre travail leur étant pour ainsi dire étranger, ils dépendent absolument du maître de forges qui est le centre unique où vont aboutir tous les gains qui peuvent résulter de la manufacture. Aussi vit-il seul dans l’opulence et la misère la plus noire est le partage de presque tous ceux qui travaillent pour lui. Il faudrait être sur les lieux pour se faire une idée fidèle de la position de ces malheureux dont, les trois dernières années, nous avons vu jusqu’à 183 chefs de famille demandant l’'aumône et presque tous gens au service de la forge ». Cette description d’un prolétariat industriel au xvirr° siècle est d'autant plus précieuse qu’elle est l'œuvre de paysans étrangers au milieu qu’ils décrivent (x).

Les compagnons des arts et métiers de Troyes (2) protestent contre un vieil abus, dont la survivance a, de nos jours, causé plusieurs grèves: il s'agit de l’aunage des étoffes tissées par les ouvriers; il est de tradition de faire livrer à l'ouvrier des pièces d’un aunage ou métrage supérieur à celui qui lui est effectivement payé. D'autres villes comme Rouen, Saint-Quentin, Lyon, disent les compagnons de Troyes, qui habitent loin de ces villes, ont des règles équitables; Troyes n'a aucune constitution, les maîtres ont furtivement introduit l'abus dont souffre l’ouvrier, au mépris de tous arrêts. On ne laisse pas l’ouvrier faire luimême ou contrôler l’aunage, et «quiconque osait vouloir faire auner où seulement en parler, on le menaçait de le renvoyer, ou, sans le menacer, on le faisait ». Il est regrettable, pour l’histoire des mœurs commerciales, que des témoignages de ce genre ne soient pas plus abondants parmi les Cahiers.

Les lois ouvrières de l’ancien régime ne songeaient nullement à réprimer de tels abus; la protection de l’ouvrier ne fait l'objet

(1) Ils continuent en montrant que ces ouvriers, réduits à la misère, deviennent des maraudeurs et des bandits dont le voisinage est désagréable : ils ne proposent d’ailleurs aucune solution, aucun remède.

(2) VERNIER, pp. 186-187.

d'aucun règlement : si, par exemple, on interdit le travail de nuit, c’est seulement dans l'intérêt de la fabrication, et si l’on ordonne des jours de repos, c’est par tradition religieuse. L’interventionnisme de l’ancienne monarchie, beaucoup plus intense que celui de nos jours, était donc loin d’avoir les mêmes origines, les mêmes tendances. En ce qui concerne les salaires, « la loi ne s’[en] occupait. que pour les réduire » (1), et s'ils augmentaient, les ouvriers ne le devaient qu’à eux-mêmes, à leurs organisations de placement, à leurs grèves, à leurs révoltes (2).

Les patrons, pour anéantir ces efforts, demandent que le prix de la main-d'œuvre soit fixé d’une façon générale et définitive; ils font appel à la solidarité patronale pour fonder une sorte d'entente collective entre patrons. Ainsi, les fabricants d’étoffes de Troyes protestent contre la violation des règlements «qui défendent d'attirer et soulever les ouvriers en augmentant leurs salaires », et ils font des vœux «pour que le salaire des ouvriers ne puisse être augmenté, ni diminué que dans une assemblée générale de la communauté, avec amende contre ceux qui ne se conformeront pas au taux fixé par l’Assemblée » (3). Si, usant de leurs droits, les échevins publient des tarifs de salaires, les patrons, qui les trouvent trop peu rémunérateurs, récriminent contre eux; c’est le cas des maïîtres-charpentiers de Bergues (4), se plaignant «que le magistrat de Bergues fit publier que les maîtres-charpentiers ne peuvent jouir que du bénéfice de deux patars (5) par jour, sur chaque ouvrier, bénéfice trop modique, considérées les avances que les remontrants font de leur argent, les risques de le perdre, l'entretien et le dépérissement de leurs outils». Ce qui ajoute à leur mécontente-

(x) G. D’AVENEL, op. cit., D. 1x-x.

(2) G. MARTIN, Assoc. OuVr., PP. 153-149.

(4) Sagnac et Saint-Léger, II, 16.

(5) Environs, o fr. 30.

ment, c'est que «dans la ville de Dunkerque, les maîtres-charpentiers ont une faveur de cinq sols par jour, en ville, et de sept sols et demi, hors de la ville, sur chaque ouvrier ».

Des tarifs de salaires un peu plus équitables, demandés par les ouvriers, ou pour eux, sont ceux qui se proportionneraient au coût des denrées dans chaque région (1). Le tiers de Mareil «demande aussi que les journaliers soient augmentés de leurs journées suivant la cherté du blé; lorsque le blé ne valait que 20 livres, ils gagnaient 20 sous; aujourd’hui il vaut jusqu’à 40 et “42 livres et ils ne gagnent encore que 20 sous; par là, un père de famille ne peut pas subsister et pourvoir à sa famille» (2). Pour compléter cette mesure, on voudrait aussi que le prix des denrées de première nécessité ne fût plus fixé arbitrairement, mais par le concours d'experts, et «eu égard à l'usage des ventes » (3). Ces salaires, très bas, et fixés, dans certaines entreprises, dans les travaux exécutés pour l'Etat, par exemple, «à un taux qui ne correspond plus aux besoins, ni au taux réel du salaire » étaient souvent, dans ce même cas, diminués encore par des retenues faites au bénéfice de Caisses qui ne fonctionnaient pas au profit des ouvriers. Les ouvriers constructeurs de navires de Marseille élèvent, à ce sujet, de justes doléances: « le travail aux arsenaux du roi étant obligatoire, les ouvriers étaient dans la plus extrême misère, chaque fois qu’ils y étaient appelés, » et ils demandent à participer au fonctionnement de la Caisse des Invalides, à laquelle on les contraint de verser (4). Ce serait là, comme une sorte de retraite ouvrière dont bénéficieraient ces artisans; la demande, en d’autres Cahiers, est nettement faite d’une pension payée par le Trésor et proportionnée

(1x) Artois, LORIQUET, p. 162; Saint-Mesme, A. P,, VI, 57, Corporat: des arts de la soie, à Marseille, FOURNIER, 19. ME) AP, IV 673:

(3) A. P., II, 87, T. Arras et Villepinte, A. P., V, 203.

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