‹ Les cahiers de Madame de ChateaubriandChapitre 11 sur 66 · Au mois de mars · texte numérisé non relu

Au mois de mars

n'eussions personne à dîner. La distance était trop petite pour qu'on ne vînt pas nous voir souvent et trop grande pour qu'on ne passât pas au moins la journée. Il n'y a rien de plus agréable, mais en même temps de plus dispendieux, qu'une campagne à deux lieues de Paris.

Au commencement de l'hiver, nous louâmes un appartement, appartenant à Alexandre Laborde, dans la rue de Rivoli'. Vers ce temps-là M. de Chateaubriand commença à se sentir fort souffrant de palpitations et de douleurs au cœur, ce que plusieurs médecins, qu'il consultait en secret, attribuèrent à un commencement d'anévrisme.

^8^2. — Nous restâmes à Paris jusqu'au mois de mai; de retour à la campagne, les palpitations de M. de Chateaubriand augmentèrent au point qu'il ne douta pas que ce fût vraiment un mal auquel il devait bientôt succomber. Comme il ne maigrissait pas et que son teint restait toujours le même, j'étais convaincue qu'il n'avait qu'une affection nerveuse. Cela ne m'empêchait pas d'être Jîorriblement inquiète; je ne cessais de le supplier

1. ff En face de la première grille du jardin des Tuileries, où j'avais entendu crier la mort du duc dTnghien; on ne voyait encore dans cette rue que les arcades bâties par le Gouvernement et quelques maisons s'élevant çà et là avec leurs dentelures de pierres d'attente. » [Mémoires cV Outre-Tombe, t. III, p. 372.)

devoir le docteur Laënnec\ le seul médecin en qui j'eusse de la confiance*. Enfin, un soir, M°'^ de Lévis, qui était venue passer la journée à la Vallée, le pressa tant qu'il consentit à profiter de sa voiture pour aller à Paris consulter Laënnec. Je le laissai partir, mais mon inquiétude était si grande, qu'il n'était pas à un quart de lieue que je partis de mon côté et j'arrivai quelques moments après lui. Je me cachai jusqu'au résultat de la consultation. Laënnec arriva : après une longue consultation, où il ne diminua pas ses maux, le docteur lui dit qu'il n'avait rien; M. de Chateaubriand eut beau lui faire l'énumération de ses souffrances, il n'en démordit pas et ne voulut jamais rien ordonner, sinon de prendre son chapeau et d'aller se promener. — « Mais enfin, disait mon mari, si je mettais quelques sangsues. — Si cela peut vous faire plaisir, vous le pouvez, mais je vous conseille de n'en rien faire* ». Je ne puis dire ce que je souffris jusqu'à son départ. Je le

1. René-Théophile-Hyacinthe Laënnec (1781-1826), médecin célè-" bre, attaché à Tliôpital Beaujon. découvrit rausciiltation (1812). Professeur au Collège de France, il fut nommé à la chaire de clinique interne à la Faculté de Médecine (1828). M™^ de Chateaubriand suivait strictement, et quelquefois même en les exagérant, les ordonnances de celui qu'elle appelait avec familiarité le « petit secco ». (Cf. P. DE Raynal, Les Correspondants de Joubert, p. 225, et Daniélo, Postface aux Mémoires d' Outre-Tombe ^ édit. Penaud, t. XII, p. 329.)

guettai au passage et lui demandai ce qu'avait mon mari : « Rien du tout », me répondit-il et là-dessus il me souhaita le bonsoir et s'en alla. En effet, cinq minutes après, j'entendis le malade enchanté et guéri*, qui descendait l'escalier en chantant et se mit à rire de la cour que MM. . . . et ... . avaient voulu lui faire en l'enterrant tout vivant*; et quand il rentra vers M heures, il fut enchanté de me trouver là pour me raconter que Laënnec trouvait son mal si alarmant qu'il n'avait pas même voulu lui ordonner les sangsues; il n'avait qu'une petite douleur rhumatismale.

M , qu'il rencontrait chez M"'*^ de Duras

avait un anévrisme des plus caractérisés et, l'imagination s'en étant mêlée, une douleur, à laquelle M. de Chateaubriand n'aurait pas fait attention dans un autre moment, pensa lui causer une maladie réelle.

Naissance du Roi de Rome, le 20 mars.

Ce fut vers l'année 1812, je crois, que l'abbé Frayssinous^ commença ses conférences à Saint-

1. Denis-Luc frayssinous ^ 1765-1841) groupa autour de lui plusieurs élèves du séminaire de Saint-Sulpice où il avait fait ses études et prêcha, dans l'église des Carmes, des catéchismes raisonnes qui obtinrent un vif succès. Ce fut Torigine des célèbres conférences; commencées en 1803, suspendues en 1809, lors des démêlés de Napoléon [et de Pie VII, elles furent reprises en 1814. Fontanes avait nommé Frayssinous inspecteur de l'Académie de Paris pour atténuer sa disgrâce. Par suite de divergences de vues

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Sulpice. elles eurent beaucoup de succès, mais elles n'ont pas soutenu l'impression. L'abbé Frayssinous fut fait conseiller [ou] seulement inspect-eur de l'Université et reçut la croix d'honneur. Seulement, à la rentrée du Roi, il donna sa démission d'inspecteur, ne trouvant pas sous les Bourbons assez convenable la place qu'il avait sollicitée sous l'Empire*.

Ce fut, je crois, dans cette année (1812) que se forma ce qu'on a appelé depuis la Congrégation ^

survenues entre lui et Royer-Collard au cours des travaux de la commission de l'Instruction Publique, il démissionna (1816) et recommença ses prédications. Nommé successivement évêque in partibus d'Hermopolis, grand-maître de l'Université, membre de l'Académie Française, pair de France, ministre des Affaires Ecclésiastiques (1824), il démissionna en 1828, déconseilla les Ordonnances de 1830 et se retira de la vie politique. Il devint plus tard précepteur du due de Bordeaux (1833-1838).

1. La Congrégation fut à l'origine une association de piété, placée « sous le patronage direct de la Sainte-Vierge ». En 1801, le Père Bourdier-Delpuits renouvela ces sortes de réunions que la dispersion des Jésuites, au xviii^ siècle, avait un moment interrompues. Fondée dans un but religieux, cette association n'était pas sans tendances politiques, en général défavorables à l'Empire. Composée d'étudiants en droit, en médecine, auxquels s'adjoignirent bientôt quelques membres de la noblesse (les Montmorency, (1801), A. de Noailles, (1802), etc.), la Congrégation fut dissoute après qu'Alexis de Noailles eut répandu en France la bulle d'excommunication lancée par Pie VII contre Napoléon et le chef de la Congrégation, Mathieu de Montmorency, fut exilé à quarante lieues de Paris (1811). Après avoir végété jusqu'en 1814, elle recommença vraiment à exister lors du rétablissement des Jésuites. L'abbé Legris-Duval, successeur du Père Bourdier-Delpuits, fut alors remplacé par le Père Ronsin. Sous la Restauration, le rôle politique

Les Jésuites avaient reparu sous le titre de Pères de la Foi ; leur supérieur était un vieil abbé de Clorivière' qui avait été longtemps curé de

de la Congrégation fut très discuté : attaquée par les pamphlets de Montlosier et les membres de la gauche libérale, défendue par les ultra-royalistes et Frayssinous, très affaiblie par l'ordonnance du 16 juin 1828 contre les Jésuites, la Congrégation sombra dans la Révolution de 1830. Depuis, on discute encore pour savoir si elle eut un rôle politique. Malgré le très habile plaidoyer de M. Geof- FROiD DE Grandmaison, daus son livre : La Congrégation^ destiné à laver cette association de tout semblant d'intrusion dans les affaires publiques, il semble cependant qu'elle ne fut pas sans exercer une influence sérieuse de 1814 à 1830, sans cependant tomber dans l'exagération que semble n'avoir pas assez évitée ici (et pour cause) M""» de Chateaubriand. (Cf. supra, p. 58 et infra passim). Il est curieux de rapprocher des lignes de M™« de Chateaubriand un témoignage peu suspect de partialité contre la Congrégation celui de Villèle {Mémoires, t. I, p. 195 et sq.). Le ministre nie que « ce qu'on a appelé l'influence de la Congrégation, du parti prêtre et des Jésuites sur la marche du Gouvernement » mais reconnaît que les députés dont il a « toujours évalué le nombre à quatre-vingts dans la Chambre de 1823... n'ont jamais montré la moindre exigence ». Ne fût-ce que par leur nombre, ces députés exerçaient, une pression qui, si minime fût-elle, témoigne de l'influence politique niée par M. de Grandmaison qui n'a cité, il est vrai, ni l'opinion de Villèle, ni celle de plusieurs autres personnages (par exemple De Carné, Souvenirs de Jeunesse, p. 27 ; Castellane, Journal, t. II, passim. et Puy- MAiGRE, Souvenirs, p. 2I5j. Dans une fort longue note, Créti- NEAu-JoLY s'efforce aussi de prouver que la Congrégation n'a pas joué de rôle politique, mais qu' « une association de chevaliers de l'Anneau » a rempli le rôle prêté à tort, selon lui, à la Congrégation. 11 semble résulter cependant, des témoignages même invoqués par l'historien, que si cette société a existé, elle ressemblait fort à l'autre, puisqu'elle était composée des mêmes membres et recevait ses inspirations du même président, Mathieu de Montmorency. (Cf. Histoire de la Compagnie de Jésus, t. VI, p. 144 et sq.).

1. Pierre- Joseph Picot de Clorivière (1735-1820), d'abord marin puis jésuite (1756), professeur de belles-lettres à Compiègne, se

Paramé, près Saint-Malo. Il était oncle de M"'"^' Desiles et fut assez gravement compromis dans le procès de M"^ de Gicé' relatif à la Machine Infernale*.

En général les sociétés secrètes sont composées de fanatiques, qui cherchent souvent dans l'Écriture même des exemples de persécutions, ou d'hypocrites qui prennent le chemin de la religion pour arriver à la puissance; peu veulent sûrement le bien *.

M. l'abbé Delpuits^ de l'ordre des Jésuites, en

rendit en Angleterre, lors de l'expulsion de son ordre (1762), revint ensuite en France, où Févêque de Saint-Malo, M. de Pressigny, le nomma curé de Paramé, principal du collège de Dinan, vicaire général. Compromis dans l'affaire Cicé, enfermé au Temple, il fut libéré en 1809, rentra dans la Compagnie de Jésus et s'occupa activement de la fondation des maisons d'éducation dirigées par les Jésuites : Saint-Acheul, Soissons, Forcalquier, etc. ; il avait eu, dès 1790, l'idée de la Congrégation. Sa sœur avait épousé M. Désiles, frère du fameux Désiles tué à Nancy, en 1790, pendant la révolte du régiment des Suisses de Châteauvieux ; une sœur plus jeune était entrée au couvent de la Visitation, à Paris.

1. Adélaïde-Marie Champion de Cicé (1749-1818) entra d'abord au couvent de la Visitation à Rennes, puis en sortit pour raison de santé. A Dinan, elle rencontra le Père de Cloriviére qu'elle aida dans les bonnes œuvres qu'elle continua à Paris où elle se rendit en 1791. Compromise dans l'affaire de la Machine Infernale, à cause de ses relations avec les émigrés et parce qu'elle avait recueilli un des complices, Carbon, elle fut acquittée.

2. Jean-Baptiste Bourdier-Delpuits (1736-1811), entra dans la Compagnie de Jésus à dix-huit ans et devint après la dispersion de l'ordre, vicaire général de Conserans puis d'Angoulème, enfin chanoine de l'église du Saint-Sépulcre à Paris, grâce à la protection de l'archevêque Christophe de Beaumont. Il fonda la Congre-

posa la première pierre, et M. de Montmorency*, de Noailles^ (Alexis) et Rivière^, en furent les premiers chefs. L'abbé Delpuits, homme éclairé, vraiment zélé pour le bien des âmes, point tripoteur (dit-on) et d'ailleurs fort vieux à cette époque*, faisait chez lui des espèces de confé-

gation en 1801 et la dirigea jusqu'à sa mort. 11 réunissait les membres de Fassociation cliez lui, 27, rue Saint-Guillaume. (Cf. G. DE Grandmaison, p. 25.)

1. Math ieu-Jean-Fé licite duc de Montmorency-Laval (1767-1826), député de la noblesse aux Etats-Généraux, fut Fun des premiers à voter l'abolition des privilèges féodaux. Son attitude, en cette circonstance, lui mérita les blâmes de certains royalistes ; on trouvera plus loin Fécho de ces sentiments. (Cf. infra p. 295 et suiv.). 11 s'occupa peu de politi(iuesous l'Empire, mais ses relations avec M"'" de Staël et M'"* Récamier l'exposèrent au ressentiment de Napoléon. Aide de camp du comte d'Artois (1814), pair de France, ministre des Affaires Etrangères dans le cabinet Villèle, il eut pour successeur Chateaubriand; gouverneur du duc de Bordeaux (1826) il mourut, peu après frappé d'une attaque d'apoplexie au cours des exercices religieux du Vendredi-Saint. Il appartenait à la Congrégation depuis 1801 et en fut préfet en 1810, époque où l'association lutta ostensiblement contre l'Empereur, excommunié par Pie VII.

2. Alexis- Louis- Joseph comte de Noailles (1783-1835), arrêté en 1809,, libéré l'année suivante, rejoignit Louis XVIII après un séjour en Suède, près de Bernadotte. Il accompagna Talleyrand au Congrès de Vienne ; élu deux fois député en 1815 et 1824, il siégea parmi les ultra-royalistes les plus accentués. Il appartenait à la Congrégation depuis 1802.

3. Charles-François Riffaideau, duc de Rivière 1 1763-1828), prit part à la guerre de Vendée, puis compromis dans le procès de Picliegru, fut enfermé au fort de Joux, enfin déporté. Pair de France (1814), ambassadeur à Constantinople (1816), gouverneur du duc de Bordeaux après la mort de M. de Montmorency, il ne faisait partie de la Congrégation que depuis 1821 : il est vrai que son zèle regagnait les années perdues.

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rences qui attirèrent beaucoup de ces jeunes gens déjà à demi convertis par celles de l'abbé Frayssinous. Peu à peu ces jeunes gens en attirèrent d'autres*; ces discours se transformèrent en exhortations journalières qui attirèrent, en hommes (les femmes en étant exclues), un nombreux auditoire*. Les uns venaient à ces sermons pour s'instruire et s'édifier *, les autres par curiosité * et par esprit de critique; mais tous finirent par y trouver leur profit, les uns y voyaient un moyen de salut, les autres de se mettre sous une protection puissante, car celle des Pères de la Foi l'était déjà beaucoup, étant protégés par le cardinal Fesch ^ *. Mais presque tous finirent par former sous le patronage des chefs déjà cités*, une association qui devait par la suite avoir un résultat bien funeste à la monarchie des Bourbons. Elle fit d'abord du bien parce qu'on n'y était conduit que par l'amour du bien - ; mais

1. Le cardinal Fesch, archevêque de Lyon, donna aux Jésuites, sous le nom de Pères de la Foi, la direction du séminaire de Largentière ; il favorisa aussi leur installation à Roanne et à Belley. Peu après, le 3 messidor an XII, un décret de Napoléon déclarait dissoutes toutes les congrégations non autorisées précédemment : les Pères de la Foi étaient de ce nombre.

2. Le Père Bourdier-Delpuits joignit aux exercices de piété des œuvres de charité. Avant la dispersion de 1809, les congréganistes avaient Thabitude de visiter les malades à Thôpital de la Charité. Plus tard ils se divisèrent en sections : celle des Savoyards sous le

depuis, se trouvant sous les Bourbons un foyer de grâces et de faveurs à cause des hommes de cour qui la dirigeaient, elle devint l'entrepôt de tous les intrigants et de tous les hommes sans conscience, qui y voyaient un chemin facile et sûr pour arriver*.

Cependant cette Congrégation ne fut réellement jusqu'au retour des Bourbons, qu'une réunion pieuse où l'ambition ne faisait pas la principale base; ses chefs alors n'étaient pas puissants dans le gouvernement. A la mort de l'abbé Delpuits, le père Ronsin ' lui succéda; comme son prédécesseur, il ne croit faire des prosélytes que pour la gloire de Dieu; mais il ne sait pas que partout

patronage de Saint-François-de-Sales pour renseignement du catéchisme ; celle des prisonniers, sous le patronage de Saint- Pierre-aux-Liens, enfin celle des hôpitaux, la. plus importante, sous le patronage de Saint-Vincent-de-Paul, ayant à sa tête Mathieu de Montmorency et le baron Séguier. Ces sections com^ posaient la Société des Bonnes Œuvres, filiale de la Congrégation. (Cf., G. DE Grandmaison, p. 193 et suiv.i.

1. Pierre Ronsiii (1771-1846), prêtre en 1801, fut attaché avec Tabbé Legris-Duval à l'éducation de Sosthènes de La Rochefoucauld, entra dans la Compagnie de Jésus (1803), professa au collège de Belley et devint vicaire à la cathédrale de Soissons lors de la dispersion de Tordre. Placé à la tête de la Congrégation en 1814, il fut très attaqué à cause de l'orientation politique qu'on lui accusait de donner à cette association; bafoué dans un poème héroï-comique : la Ronsiade, il cessa de diriger la Congrégation en février 1828 et, sur les conseils de Ms"" de Quélen, archevêque de Paris, il quitta cette ville. Il y revint en 1832 puis se -retira définitivement à Toulouse,

OÙ il y a société secrète, là peut se glisser tout ce qui craint le grand jour et que ce qui était bon sous Bonaparte, pour créer des hommes monarchiques et religieux, ne valait plus rien sous les Bourbons, qui laissaient aux prêtres toute liberté de prêcher dans leur paroisse, et ils n'avaient pas besoin de se cacher pour dire toutes les vérités qu'ils prétendaient n'être bien comprises que dans les souterrains des Missions- Étrangères ^ Le plus grand mal, qui est résulté de cette Congrégation, est que tous ceux qui ne voulaient point en être, étaient signalés comme des impies et l'on s'opposait de toute la force du corps [pour] les empêcher d'occuper aucune place. Les honnêtes gens se contentaient de leur conscience et se soumettaient à une défaveur qu'ils n'avaient pas méritée, mais ceux qui avaient moins de délicatesse ou qui mouraient de faim, voyant qu'il n'y avait pas d'autre moyen d'arriver, se

1. L'appartement du P. Boiirdier-Delpuits, devenant trop petit pour contenir les congréganistes, ceux-ci se réunirent, non dans les souterrains des Missions-Etrangères, rue du Bac, mais dans une pièce du troisième étage qui, par les soins de Tabbé Déjardins, curé des Missions-Etrangères, fut transformée en oratoire, « Le seul détail curieux à noter est une petite ouverture taillée dans le vif de la muraille, cachée par un panneau de la boiserie mais qui, ouverte par un ressort, permet à l'œil de plonger dans l'église et de suivre les offices qui s'y font ». (G. de Grandmaison, p. 169). Plus tard le nombre des congréganistes augmentant encore les réunions eurent lieu dans la bibliothèque.

jetaient corps et âme dans la Congrégation. Il y en avait (et nous en avons connu) qui, sans croire en Dieu et volant sur les cheminées, communiaient tous les jours et passaient leurs matinées à Téglise*. Mais nous en reparlerons en temps et lieu.

Je ne me rappelle pas en quelle année Bonaparte permit la réunion des Pères de la Foi, ni à quelle occasion il les chassa. Le cardinal Fesch était leur plus zélé protecteur et il les soutint jusqu'à se brouiller presque avec son neveu pour eux ^ Mais ce fut je crois, avant leur chute qu'il s'établit à Amiens (en 18...)- ce couvent dit alors des Dames de la Foi. Les Pères de la Foi y avaient leur maison de Saint- Acheul * ^ M'"*' de BeaudemontS aujourd'hui prieure du couvent de Saint-

1. « Je crois que ce fut en 1804 qu'ils furent rétablis». (Note du manuscrit A.)

2. Les Dames de la Foi s'installèrent à Amiens, rue Saint-Martin, le 15 octobre 1801, puis rue Neuve, enfin dans un ancien couvent des Oratoriens, rue de rObservatoire.

3. Sur la route de Noyon, à 1 kilomètre d'Amiens. A cet endroit se trouvait une abbaye qui fut pillée sous la Révolution. En 1814 réglise fut reconstruite. La maison de Saint-Acheul, agrandie en 1815 et en 1821, avait été laissée en 1814 par Tévêque d'Amiens^ Ms'^ Naudet, comme petit séminaire diocésain et la direction en fut confiée au P. Sellier. Fermée en 1828, elle devint une des écoles de théologie de la Compagnie de Jésus.

4. M^Hle Beaudemont avait été nommée supérieure de la maison d'Amiens; elle se sépara de M""" Barat et sous l'influence de l'abbé

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Denis à Rome, en fut la première supérieure générale; mais le Père Barat^ jésuite et supérieur de la maison, voulut* mettre sa cousine*,

M"® Barat (vigneronne) à la tête de la communauté, sous le titre de supérieure générale* (à

vie) ^ ; mais c'était une personne de mérite et de

de Saint-Estève, fonda à Rome le couvent de Saint-Denis (1815). La reconnaissance de cette maison par le Pape, donnait à la directrice pleins pouvoirs sur les établissements de France. M""= Barat protesta contre M'"« de Beaudemont, qui signait supérieure des Dames de l'Instruction Chrétienne; celle-ci finit cependant par se soumettre tout en continuant à diriger la maison qu'elle avait créée ; elle entretenait d'ailleurs d'assez bonnes relations avec M""* Barat, qui allait lui rendre visite pendant ses voyages à Rome (Cf. Ms'' Bauxard, Histoire de M""" Barat, fondatrice de la Société du Sacré-Cœur de Jésus, passim).

1. Louis Barat (1768-1844), se lia avec le Père Bourdier-Délpuits qui l'encouragea à entrer chez les Jésuites. Il se livra à l'enseignement jusqu'à la dispersion de l'ordre, dirigea le petit séminaire de Bordeaux (1814) et fut maître des novices au couvent de Montrouge (1821). Tout en enseignant la langue hébraïque, il faisait de nombreuses prédications qui soulevaient parfois de violentes polémiques, notamment à propos de sermons prêches en 1822 dans une congrégation de militaires de Versailles. Il était le frère de M"'« Barat. (Voir note suivante.)

2. «M"'= Barat était la fille d'un simple vigneron de Bourgogne». (Note du manuscrit A). — Madeleine- Sophie Barat (1771-1865(,. fille d'un vigneron de Joigny, vint à Paris sous la conduite de son frère (et non de son cousin) le Père Barat (1795). Obéissant à sa vocation religieuse, aidée des conseils d'un autre jésuite, le Père Varin, elle fonda avec quelques compagnes l'ordre des Dames du SatTé-Cœur sous le nom de Dames de la Foi (21 novembre 1800). M"'« Barat dirigea d'abord la première maison fondée à Amiens et créa des établissements à Grenoble, Paris, etc. Elle devint supérieure générale en 1806. L'ordre prospéra surtout sous la Restauration ; Louis XVIII fit de nombreux dons à cette institution reconnue seulement par Charles X en 1827, après que le pape

tête, elle a, comme on le voit, conduit sa maison au plus haut point de prospérité et à l'aide, comme à l'exemple de ses pieux fondateurs, créé des communautés dans presque toutes les villes de France, dans plusieurs en Italie et jusqu'à la Nouvelle-Orléans *. M"'*" de Beaudemont fut donc, sinon renvoyée, du moins abreuvée de tant de dégoûts qu'elle fut obligée de se retirer. Quelque temps après elle fut à Rome où elle établit le Monastère de Saint-Denis, qu'elle gouverne encore (1832) avec un zèle et une piété peu commune. D'Amiens, les Dames de la Foi vinrent s'établir à Paris dans une grande maison rue de l'Arbalette ou sont aujourd'hui les Dames Auguslines"^', [et], 011 elles commencèrent par faire une dépense

Léon XII en eut approuvé les statuts définitifs (1826). M™« Barat, qu'un récent décret de Pie X vient de béatifier, dirigea jusqu'à sa mort cet ordre, qui se répandit non seulement en France, mais aussi en Belgique, en Italie et en Amérique. Il avait pour but de faire, pour l'enseignement des jeunes filles, ce que les Jésuites faisaient pour celui des garçons; les programmes avaient été rédigés par le Père Loriquet. En jugeant aussi sévèrement cette institution, M™* de Chateaubriand subissait l'influence de certains pamphlets, dirigés contre les Jésuites. (Cf. Martial-Marcet de LA Roche-Arnaud: Les Jésuites Modernes, 1826, pp. 5 et suivantes.) En outre un petit fait ne doit pas être oublié qui contribua sans doute à l'opinion de l'auteur ; les Martyrs étaient proscrits de la bibliothèque des couvents. (Cf. M?' Baunard, passim).

1. Les Dames de la Foi s'établirent d'abord rue des Postes dans un immeuble voisin de celui des Jésuites (1806), puis, faute de place, elles installèrent leur noviciat en 1819, dans une maison voisine, rue de l'Arbalète.

effroyable, inutile pour le peu de temps qu'elles y restèrent*. Où prenaient-elles l'argent? Les Jésuitesses comme les Jésuites n'en ont jamais manqué. Leur couvent, dirigé par les bons Pères*, devint bientôt à la mode; elles caressaient alors le gouvernement impérial, comme elles ont flatté depuis le gouvernement royal*. Leur communauté, composée d'abord de personnes prises dans la plus basse classe, se recruta bientôt par des personnes de la société. M"*^ Eugénie de Grammont y prit ie voile en 18... et, quelque temps après, sa mère la comtesse de Grammont et sa seconde fille la suivirent ^ Plus tard elles firent une excellente acquisition dans M""^ de Marbeuf ^ riche, d'une grande

1. Marie Charlotte de Boisgelin comtesse de Grammont d'Aster (1766-1836), dame d'honneur de Marie-Antoinette, avait émigré en Angleterre où, faute de ressources, elle ouvrit un pensionnat. Rentrée en France, elle prit le voile au couvent du Sacré-Cœur (1814) et mourut supérieure du couvent du Mans. Ses deux filles, Antoinette et Eugénie de Grammont l'avaient précédée dans Tordre. Un instant, la seconde fut près de suivre M'"«de Beaudemont dans sa résistance, mais elle fit bientôt sa soumission à M"'" Barat, dont elle resta une des plus dévouées assistantes jusqu'à sa mort (1845) ; elle dirigea le pensionnat installé à l'hôtel de Biron.

2. Catherine- Antoinette de Gayardon du Fénoyl (1765-1839i, veuve très jeune du comte de Marbeuf, gouverneur de la Corse, reçut de Napoléon une pension de 6.000 francs (1805) en considération du bien fait par son mari à la Corse et de la ruine qu'elle avait subie pendant la Révolution. Elle perdit en 1812 son fils le baron de Marbeuf, né en 1786 qui mourut de ses blessures en Russie. Elle entra en 1820 au Sacré-Cœur qu'elle protégeait depuis longtemps. Ce fut par son intermédiaire et sur ses instantes solli-

naissance et fort intrigante. Leur couvent de la rue de l'Arbalète venait à peine d'être achevé qu'elles ne le trouvèrent plus digne d'elles et, après y avoir dépensé des sommes énormes, fruits des aumônes qui auraient sufîi pour faire vivre une légion de pauvres et rétablir tant de pauvres couvents dont les vieilles religieuses mouraient de faim sur le pavé de Paris, mesdames de la Foi achetèrent le superbe hôtel de Biron, rue de Yarennes ^ pour la somme de 35.000 francs. Cette acquisition ne fut faite, à ce que je crois, qu'à la rentrée des Bourbons et Louis XVIII en a payé une grande partie. Elles prirent alors le

citations que Louis XVIII donna à Tordre du Sacré-Cœur une partie des fonds nécessaires à Tachât de Tliôtel de Biron.

1. L'hôtel de Biron fut construit par le sieur de Moras, conseiller de Louis XV, sur un terrain qui dépendait auparavant delà mense abbatiale de Saint-Germain-des-Prés. Il appartint ensuite à la duchesse du Maine, puis au maréchal de Gontaut-Biron. Les Dames du Sacré-Cœur dont le nombre s'était augmenté (elles étaient alors 58i, Tachetèrent en février 1820. M"'^ de Chateaubriand cite un prix certainement inférieur à celui qu'on demanda de cet immeuble et il faut lire sans doute 350.000 francs au lieu de 35.000 francs. Louis XVIII promit 100.000 francs et le reste de la somme fut couvert par un emprunt. Cette très belle demeure, située entre la rue de Babylone et la rue de Varennes, fut transformée par les religieuses ; les boiseries furent retournées contre le mur et recouvertes de papier et de tentures ; la chapelle fut somptueusement décorée. Louis XVIII donna Tautel et la gloire qui le surmonte (1823). Les religieuses s'y installèrent le 4 octobre 1820; elles recevaient fréquemment les visites des plus hauts personnages, notamment celles du duc de Bordeaux et de Mademoiselle, sa sœur (1823).

titre de Dames du Sacré-Cœur. Elles eurent un grand nombre de pensionnaires, payant d'énormes pensions et qui étaient, à la grande satisfaction des parents, élevées dans l'amour des richesses et des honneurs. La hauteur de ces petites filles est telle, que, à la mort de Louis XVJII, elles se battirent, parce que les filles de pairs prétendaient qu'elles seules avaient le droit de porter le deuil. Les dépenses recommencèrent à l'hôtel de Biron, des sommes immenses furent employées à réparer et surtout à gâter les appartements : à de superbes boiseries qu'on trouva trop anciennes, on substitua des papiers et des tentures. La chapelle surtout fut un objet de luxe incomparable. Le Roi en fit presque [tous] les frais, pressé par M°'^ du Gayla ^ et M'"^ de Villèle^, qui avaient leurs filles au Sacré- Cœur et qui protégeaient beaucoup ce couvent.

1. Zoé Talon comtesse du Cayla (1784-1850), émigra avec ses parents qui rentrèrent en France en 1802. Louis XVIII conçut pour elle une très vive passion. Après la mort du Roi, elle se retira au château de Saint-Ouen que Louis XVIII lui avait donné et où elle s'occupa d'élevage et d'agriculture, sans abandonner les intrigues politique.

2. Villéle, au cours de son séjour à Fîle Bourbon, épousa le 13 avril 1799, M"« Desbassyns, fille d'un riche habitant de l'île. Plusieurs enfants naquirent de cette union: Louis, le seul fils qui survécut; Louise, plus tard comtesse de Neuville; Henriette, M""= de Pons; Sophie, vicomtesse de Sigalas. C'est à ces deux dernières, beaucoup plus jeunes, que faisait sans doute allusion M"' de Chateaubriand.

On voulut aussi forcer M. de Chabrol \ alors préfet de Paris, à payer (sur les fonds de la ville), quelques cent mille francs pour acquitter les dettes de la communauté. (C'est M. de Chabrol qui me l'a dit lui-même).

Le Sacré-Cœur ne s'est pas fondé comme presque tous les autres couvents dans la pauvreté et l'humiliation* et les filles du Père Barat, qui veulent, à l'exemple des filles de saint Yincentde-Paul, avoir des maisons partout, n'élèveront jamais que des monuments à la vanité au lieu de ces pieux asiles ouverts à la charité et desservis par la charité même.

En 1828 Mesdames du Sacré-Cœur voulurent s'établir à Rome^ elles y réussirent par une in-

1. Gilbert- Joseph- Gaspard comte de Chabrol de Volvic (1773- 1843 1, ingénieur des ponts et chaussées, prit part à l'expédition d'Egypte, puis entra dans l'administration. Nommé préfet de la Seine (1806), Louis XVIII le conserva dans ses fonctions en 1814, disant spirituellement : « Chabrol a épousé la ville de Paris, et j'ai aboli le divorce». Resté à l'écart pendant les Cent-Jours, il reprit son poste au retour des Bourbons et le garda jusqu'en juillet 1830, époque où il donna sa démission. Il avait été élu député de Paris (1816; et de Riom 1 18241.

2. Les Dames du Sacré-Cœur s'établirent à Rome dans le couvent de la Trinité-du-Mont. Bâti par Charles VIII après la bataille de Fornoue, ce couvent fut occupé par les Minimes; il appartenait à la France. En 1828, il n'était plus occupé que par un religieux. Les Dames du Sacré-Cœur firent solliciter par le pape Léon XII l'autorisation de s'y installer, ce qui leur fut accordé par lettres patentes du 9 février 1828 et les religieuses y entrèrent le 20 mai

trigue dont je vais parler, pour ne plus revenir sur une congrégation que, malgré la mode et la flatterie, je ne crois pas destinée à se fonder (?), parce que je suis convaincue qu'il n'y a que les associations élevées dans un esprit vraiment humble et religieux qui puissent élever des monuments durables à la religion *.

(Ici, deux pages blanches dans le manuscrit A; en haut de la seconde on lit :)

Ne pas oublier d'opposer au Sacré-Cœur les » couvents des Dames de Saint-Thomas-de-Villeneuve, excellentes pour élever la jeunesse de tous les rangs ; il n'y a que M"^*^ la Dauphine qui ait eu le bon esprit de confier aux Dames de Saint- Thomas les trente jeunes filles des chevaliers de Saint-Louis qu'elle faisait élever à ses frais*; la Congrégation, des Filles de l'Institut de Saint-Vincent-de-Paul et tant de vieilles et utiles institutions négligées pour cet ordre nouveau, qui est venu enlever toutes les aumônes qu'on aurait

suivant. M'"* de Chateaubriand devait être particulièrement bien informée sur toute cette affaire, car son mari, pendant son ambassade, en rétablissant « le compte des Français à Rome » s'occupa de cette demeure et s'aperçut « que le traité de la Trinité-du-Mont entre le Saint-Siège et les ambassadeurs Laval et Blacas, était abusif et qu'aucune des deux parties n'avait eu le droit de le faire. » (Mémoires d'Outre-Tombe, t. V, p. 209.)

faites à des congrégations bien plus anciennes et bien plus utiles*.

(Ali bas de la page, on lit cette note :)

C'est dans un cahier à part que se trouve un petit travail sur quelques couvents mis en opposition avec celui du Sacré-Cœur.

1. Il ne faut pas oublier que M"" de Cliateaubi'iand, eu faisant une allusion si vive à la prospérité de certaines institutions et à la pauvreté des autres, parlait en personne intéressée à la question. L'Infirmerie Marie-Thérèse, fondée et entretenue par ses soins, subsistait difficilement malgré le zèle de la directrice, qui écrit sans doute ici sous Fimpression des difficultés qu'elle rencontrait pour développer son (euvre.

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