‹ Les cahiers de Madame de ChateaubriandChapitre 12 sur 66 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

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Fontanes. — Bonald. — Visite à la Vallée-aiix-Loups. — La brochure : De Buonaparte et des Bourbons. — Le 30 mars 1814. — Talleyrand et sa femme. — Manifestations royalistes. — Les commissaires de Louis XVIII avant 1814. — La Charte. — Le Gouvernement Provisoire. — Napoléon et la brochure de Chateaubriand. — Chateaubriand ambassadeur en Suède.

Préparatifs de la guerre de Russie, mai 1812. — La conspiration de Malet éclata le 23 novembre 1812. — Ma peur de la conscription. — L'armée est à cette époque de onze cent quatre-vingt-sept mille hommes. — L'Empereur part pour l'armée de Russie, le 9 mai 1812. *

Nous passâmes à Paris l'hiver de 1813 dans l'appartement que nous avions loué dans la rue de Rivoli. Nos soirées étaient fort agréables, M. de' Fontanes et M. de Humboldt^ étaient nos deux plus fidèles habitués. Nous voyions aussi Pasquier et Mole, qui servaient bien Bonaparte en

1. Frédéric-Henri- Alexandre baron de Humboldt (1769-1859) célèbre naturaliste, auteur du Cosmos, essai d'une description physique du monde.

attendant les Bourbons, dont ils espéraient bonne récompense qu'ils n'ont pas manqué d'obtenir ; pour Fontanes, rien n'était plus amusant que son amour (sincère) pour l'Empereur, combattu par ses bons sentiments pour les Bourbons; son envie d'être courtisan et son impossibilité de l'être. Sa loyauté dans la discussion, même quand elle était en opposition avec ses opinions politiques, le faisait aimer des plus anti-bonapartistes, comme par exemple M. de Chateaubriand, qui passait sa vie avec lui et qui n'a pas encore cessé de le regretter. Fontanes, l'homme qui ait eu peut-être le goût le plus sûr, était quelquefois d'une folie sans égale dans ses jugements littéraires et cela arrivait quand il avait lu dans un auteur, quelque mauvais qu'il fût du reste, quelques lignes qui l'eussent charmé. Je l'ai vu, par exemple, mettre Picard^ fort au-dessus de Molière. Il plaidait la cause de son héros pendant une soirée entière et quelquefois, en s'en allant, il remontait l'escalier pour venir ajouter une preuve à l'appui de son opinion. Mais pendant qu'il s'enivrait de ses paroles, si quelqu'un venait à être de son avis, il

1. Louis-Benoit Picard (1769-1828), auteur de romans et pièces de théâtre entre autre de La pelite Ville (18Ul), Les Marionnettes (1806), etc., dirigea plusieurs théâtres : l'Opéra, (1807) TOdéon, (1820).

riait et lui demandait ce qu'il trouvait de beau dans ce qu'il venait d'élever aux nues lui-même.

Comme je l'ai dit, sous Bonaparte, toutes les opinions se supportaient, nous vivions alors également bien, ou du moins avec la même bienveillance, avec les partisans du pouvoir impérial comme avec les partisans de la légitimité. Il n'en a pas été de même sous les Bourbons où l'on s'arrachait les 3^eux pour la plus petite nuance dans les opinions.

Bonaparte et les Bourbons aimaient également le despotisme; mais il était supportable chez l'un parce qu'il lui était naturel ; il savait se faire obéir et imposer silence aux partis; tandis que chez les autres, ce n'était qu'une volonté sans puissance d'exécution*. L'Empereur disait : « Je veux la liberté » et il l'enchaînait ; Charles X disait : « Il faut l'absolutisme » et il déchaînait la liberté : n'est pas despote qui veut.

Bonaparte avait en horreur les écrivains qui vantaient le pouvoir absolu : aussi traila-t-il de Marat, M. de Bonald^ qui, visant à la place de

1. Louis- Gabriel- Ambroise vicomte de Bonald (1754-1840) fut nommé, grâce à Tappui de Fontanes, conseiller titulaire de FUniversité (1808), député de l'Aveyron (1815-1823), pair de France ^1823-1830). L'ordonnance de 1816 le fit entrer à l'Académie. 11 collabora au Mercure de France^ au Conservateur avec Chateaubriand et publia la Théorie du pouvoir politique et religieux (1796),

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gouverneur du Roi de Rome, s'avisa de proclamer son dada des trois pouvoirs. Du reste j'avoue que, depuis ce moment, j'ai méprisé cet homme du reste de plein talent. Sous l'Empereur dont la volonté envoyait chaque année un million d'hommes à la mort et qui avait précipité le duc d'Enghien dans les fossés de Vincennes, il n'était pas permis de chanter le despotisme : ce n'était plus une opinion, ce n'était qu'une lâcheté.

Dès le mois d'avril, nous retournâmes dans notre chère Vallée où souvent Pasquier (alors préfet de Police) venait nous voir, honneur qu'il n'aurait pas osé faire à un exilé sous les Bourbons. Mais tout en visitant ses amis, il n'oubliait pas son métier de premier mouchard : ainsi, je

La législation primitive considérée dans ces derniers temps par les seules lumières de la raison (en même temps et dans le même sens que le Génie du CJiristianisme). Il ne visait pas à devenir gouverneur du Roi de Rome; mais Louis Bonaparte, roi de Hollande, lui avait proposé de se charger de l'éducation de son fils. Si Chateaubriand témoigna souvent de sentiments amicaux envers Bonald^ sa femme qui, jusqu'en 1808, mettait cet écrivain au rang des « anciens amis », changea brusquement d'opinion à son égard vers 1809, peut-être parce qu'il s'était rallié à Napoléon. « M. de Ronald est ici depuis un mois, écrit-elle de la Vallée-aux-Loups le 27 juillet 1811, mais nous ne l'avons pas vu, du moins moi. M. de Chateaubriand l'a rencontré l'autre jour chez le restaurateur; on dit qu'il s'est livré aux petits littérateurs; il les a choisis pour ses amis et pour ses juges. Il a grand tort pour l'avenir ; mais il a raison pour le présent » (Pailhes. M"^^ de Chateaubriand , Lettres à Clausel de Coussergues, p. 53 et ^1 ; ^Mémoires d'Outre- Tombe, t. IV, p. 152.)

le trouvai un jour, lisant un manuscrit de M. de Chateaubriand qu'il avait déniché sous un sopha^ : c'élait, je crois, l'Itinéraire.

Nous continuâmes à voir tous nos amis de l'un et de l'autre bord; quelquefois, cependant, nous trouvions insupportable d'entendre des préfets ^, des grands juges ^ et des chambellans de Bonaparte se traiter de monarchiques et appeler jacobin tout ce qui ne pliait pas sous la royauté corse.

Au surplus il en a été de môme sous les Bourbons; M. Decazes et compagnie (voire même Fouché) traitaient de libéraux * Monsieur^ même et les siens, parce qu'ils étaient, disait-on, dans l'opposition et, plus tard, Monsieur, devenu Roi, et ses amis d'alors revendiquaient les mêmes épithètes pour les siens d'autrefois, qui n'étaient pas toujours de l'avis du moment et qui voulaient rester

1. M"^ de Boigne écrit à ce propos : « Nous voisinions beaucoup; nous le trouvions (Chateaubriand), écrivant sur le coin d'une tible du salon, avec une plume à moitié écrasée, entrant difficilement dans le goulot d'une mauvaise fiole qui contenait son encre. Il faisait un cri de joie en nous voyant passer devant sa fenêtre, fourrait ses papiers sous les coussins d'une vieille bergère qui lui servait de portefeuille et de secrétaire, et, d'un bond, arrivait au-devant de nous avec la gaîté d'un écolier émancipé de classe. » (Mémoires, t. I, p. 297.)

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