‹ Les cahiers de Madame de ChateaubriandChapitre 13 sur 66 · Le Comte d'Artois, plus tard Charles X · texte numérisé non relu

Le Comte d'Artois, plus tard Charles X

fidèles au serment qu'ils avaient prêté en Ire les mains de Charles X. Enfin, aujourd'hui, M.Thiers* et M. Guizot^ de libérale mémoire, joints à M. Barthe^ le carbonaro, traitent de carbonari * les ennemis de leur royauté citoyenne.

1. Adolphe Tliiers (1797-1877) avait combattu le ministère Polig-nac dans le journal libéral le ISatiomû, fondé par A. Carrel, Laffitte et lui. Il avait coopéré d'une façon importante à Tavènement de Louis-Philippe au trône.

2. François Guizot (1787-1874) adhéra au Gouvernement de Juillet, devint ministre de l'Intérieur dans le cabinet Laffitte, puis, démissionnaire à cause de dissentiments survenus entre lui et le président du Conseil, il travailla au renversement du ministère. Il revint au pouvoir comme ministre de l'Instruction Publique (1832).

3. Félix Barthe (1795-1863) plaida sous la Restauration pour plusieurs accusés des complots militaires (colonel Caron, les quatre sergents de la Rochelle). Il prit une part active à la Révolution de 1830, fut élu député, devint ministre de l'Intérieur dans les cabinets Laffitte et Casimir Perier (1830-1834) et de la Justice (1837). Pair de France, premier président de la Cour des Comptes, sénateur sous Napoléon III.

4. La Charbonnerie fut importée en France par deux jeunes gens qui se firent initier en Italie où ils s'étaient réfugiés après le complot de Paris (1821) et qui, rentrés en France, s'occupèrent de grouper les partisans des idées républicaines, l'association se proposant surtout « d'en appeler au peuple pour le choix et la constitution d'un Gouvernement », Les adhésions furent nombreuses parmi les anciens militaires, étudiants, employés de commerce, journalistes, mais sans presque entamer le peuple. Les promoteurs s'assurèrent l'appui des notabilités libérales, comme Laffitte. Barthe compta parmi les premiers carbonari; plus tard sous l'influence de Thiers, il revint à des idées moins avancées. Les carbonari agitèrent la France à plusieurs reprises notamment en 1822 lors du complot des quatre sergents de la Rochelle. (Cf.

.GuiLLOX : Les Complots. Militaires sous la Restauration, passim.)

^813. — Nous revînmes à Paris au mois d'octobre. L'étoile de Bonaparte commençait à pâlir, aussi entendait-on déjà quelques murmures dans la Chambre des Députés, même dans celle des Pairs ^ et ces deux pouvoirs, muets pendant douze ans ou ne rompant le silence que pour applaudir aux volontés comme aux crimes du maître, se préparaient au courage, pour le combattre au moment de sa chute. Telle fut la conduite de la Chambre des Députés après les désastres de la Bérésina.

La bataille des 18 et 19 octobre en 1813, à Leipsick, décida de la campagne : pendant deux jours, cinq cent mille hommes s'égorgèrent avec une fureur qui n'a pas d'exemple.

Six semaines après, le bulletin du 3 décembre annonça les malheurs de la Bérésina.

^8^14. — Pendant que toutes ces scènes se passaient et au moment où la puissance de l'Empereur (fléau de Dieu) allait expirer aux bornes de

1. M"'« de Chateaubriand veut parler du Sénat Conservateur. Les deux assemblées, le Corps Législatif surtout, marquèrent leur désapprobation de la politique impériale dans les commissions qu'elles nommèrent le 21 décembre 1813 pour examiner les pièces relatives aux négociations de Francfort. Dans un rapport dont la Police empêcha l'impression. Laine demanda à l'Empereur de conclure la paix au plus vite. Quelques jours après Napoléon irrité signait l'ajournement du Corps Législatif.

l'Asie, M. de Chateaubriand écrivait sa brochure : De Biionaparte et des Bourbons K Si cette brochure avait été saisie, le jugement n'était pas douteux : la sentence était l'échafaud. Cependant l'auteur mettait une négligence incroyable à la cacher; souvent, quand il sortait, il l'oubliait sur sa table; sa prudence n'allait jamais au delà de la mettre sous son oreiller, ce qu'il faisait devant son valet de chambre, garçon fort honnête, mais qui pouvait se laisser tenter. Pour moi, j'étais dans des transes mortelles; aussi, dès que M. de Chateaubriand était sorti, j'allais prendre le manuscrit et je le mettais sur moi. Un jour, en traversant les Tuileries, je m'aperçois que je ne l'ai plus et, bien sûre de l'avoir senti en sortant de chez moi, je ne doute plus de l'avoir perdu en route ; je vois déjà le fatal écrit entre les mains de la police et M. de Chateaubriand arrêté ; je tombe sans connaissance au milieu du jardin, de bonnes gens m'assistèrent, ensuite me reconduisirent à la mai-

1. Chateaubriand raconte qu'à son retour d'exil à Dieppe, il traçait des pages « aussi agitées que les événements du moment,., lesquelles réunies devinrent ma brochure De Biionaparte et des Bourbons... Un imprimeur (Mame) avait consenti à risquer l'afTaire; d'après les nouvelles de chaque heure, il me rendait ou venait reprendre les épreuves à moitié composées selon que le bruit du canon se rapprochait ou s'éloignait de Paris. Pendant quinze jours, je jouai ainsi ma vie à croix ou pile » {Mémoires d'Outre- Tomhe, t. III, p. 371 et 379.)

son dont j'étais peu éloignée ^ Quel supplice, lorsqu'en montant l'escalier, je flottais dans une crainte qui était presque une certitude et un léger espoir d'avoir oublié de prendre la brochure I En m'approchant de la chambre de mon mari, je me sentais de nouveau défaillir; j'entre enfm : rien sur la table, je m'avance vers le lit, je tâte d'abord l'oreiller, je ne sens rien, je le soulève, je vois le rouleau de papier : le cœur me bat chaque fois que j'y pense : je n'ai jamais éprouvé un tel moment de joie dans ma vie. Certes, je puis le dire avec vérité, il n'aurait pas été si grand si je m'étais vue délivrée au pied de l'échafaud, car enfin c'était quelqu'un qui m'était bien plus cher que moi-même que j'en voyais délivré^.

i8H. — Dans son exil, Bonaparte disait que cette brochure De Buonaparte et des Bourbons avait fait plus de bien aux Bourbons qu'une armée de cent mille hommes. Qui croira donc qu'à la rentrée de ces mêmes Bourbons, elle fut un des prétextes dont on se servit pour payer, par la plus noire ingratitude, la fidélité de mon mari et les services qu'il venait de rendre à la Restauration ?

Page 1