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CHAPITRE PREMIER

La Congrégation. — 1814 et 1815. — Le Conservateur. — Vaublanc et Pastoret. — Chateaubriand, ministre des Affaires Étrangères. — Mathieu de Montmorency. — M. de Damas. — Renvoi de Chateaubriand. — Dissolution de la Garde Nationale. — La presse et le ministère Villèle.

Expliquer comment la Congrégation s'est formée en France. C'est l'abbé Delpuits, père de la Foi^ qui avec de pieuses intentions commença cette association qui fit tant de mal. Son premier but fut de ramener les jeunes gens à la religion, et MM. de Montmorency, Alexis de Noailles, qui faisaient, avant la rentrée du Roi, partie de cette Congrégation, furent particulièrement chargés de

1. « Les Jésuites prirent (sous Bonaparte) le titre de Pères de la Foi. Ils eurent d'abord pour supérieur, à Paris, le Père Clorivière, de Saint-Malo. auquel succéda le père Barat, frère delà supérieure actuelle du Sacré-Cœur. » (Note de l'Auteur).

surveiller les jeanes gens, de les conduire dans les hôpitaux et d'en faire (pour la suite) des hommes d'État, auxquels on confierait, seuls, les destinées de la France. A la rentrée du Roi, la pieuse union se fortifia de M. de Polignac, Rivière et de plusieurs évêqnes, entre autres l'abbé de Latil. A la mort de M. Delpuits, M. Ronsin (jésuite) lui succéda ; c'était un homme pieux, voulant le bien, mais il n'a pu, comme dans toute association secrète, surtout quand elle a un but politique, éviter de recevoir dans cette réunion tous les ambitieux et les hypocrites, qui voyaient, dans les pratiques de dévotion et de charité qui leur étaient imposées, un seul chemin ouvert aux places et à la faveur ; [ils] s'y soumettaient avec un zèle trompeur et qui n'avait pas Dieu pour objet. Et voilà pourquoi nous voyons aujourd'hui compter au nombre des défenseurs du Trône et de l'Autel, des hommes dont toute la vie avait été un outrage à Dieu et au Roi. Ces pécheurs (vrai scandale de la terre) ont fait pénitence non sous la haire et le cilice, mais couverts d'honneurs, de places et d'argent : leur maître, M. de Montmorency, leur avait montré l'exemple.

^8H et 45. — Lors de la première Restauration, tout ce qui ne voulait pas, tout ce qui

avait desservi la maison de Bourbon fut appelé les défenseurs du trône parce qu'ils en usurpaient la faveur, et tous les hommes fidèles, les V..., furent éloignés, et lorsqu'ils voulurent faire entendre une plainte ou avancer que les exagérations

, ils furent des jacobins.

A Gand, on négociait avec Soult et Fouché, ils furent les grands.... Ces hommes ne parlaient que de despotisme et regardaient comme la cause de tous les malheurs de leur pays, la liberté de la presse qui parlait du passé. De ce moment, tous ceux qui croyaient qu'il était difficile de faire de l'eau claire avec de l'encre, furent des jacobins ou tout au moins des amis de la Charte, ce qui était pire encore ; mais, comme cela arrive toujours, quand on veut faire de l'eau claire avec de l'encre, on ne voulut plus de ces hommes qui redevinrent des libéraux parce qu'ils furent mécontents. On composa d'autres ministères où, à cause de la peur qu'on avait de la révolution, on fourra toujours bon nombre de révolutionnaires ; et ne croyez pas que ce fussent des hommes qui représentassent un parti : non, c'étaient d'anciens constitutionnels, des jacobins ou des bonapartistes méconnus jusqu'alors. Tous les ministères étaient composés (à leur dire) des seuls royalistes de France : ils n'en croyaient rien et le Roi,

la cour et quelcjaes niais en étaient persuadés. Tout cela était dit dans leurs journaux, qui toujours rappelaient qu'on ne pouvait gouverner avec d'autres journaux que les leurs et aussi [avec] tout ce qui était d'un autre avis que le leur; et voilà ce qui lit que, sous le ministère de M. Decazes, tous ceux qui écrivaient dans le Conservateur • et le M\ercure],

1. En 1818, les journaux quotidiens étaient bridés par des lois restrictives, aussi les chefs des ultras déeidèrent-ils de fonder, sous le nom de Conservateur^ un ory,ane qui, ne paraissant pas à date fixe, échappait aux mesures prises contre les périodiques : ainsi en usaient les libéraux, depuis quelque temps déjà avec la Minerve. Le comte d'Artois fournit les premiers fonds (24.000 francsi et, autour de Chateaubriand et de Viti-olles, se groupèrent des écrivains de carrière et des gentilshommes : Fiévée, Lamennais, Castelbajac, Corbière, Villéie, Martainville, etc. Le premier numéro parut le 5 octobre 1818, avec l'article-programme rédigé par Cliateaubriand. Le Conservateur défendait « le Roi, la Charte et les Honnêtes Gens » comme rannonçait son épigraphe, mais en réalité Aisait à renverser Decazes, les ministres ne participant en aucune façon à Tinviolabilité royale. Le favori de Louis XVIII, à qui les ultras ne pardonnaient pas la dissolution de la Chambre Introuvable, était attaqué avec une extrême âpreté et souvent pour des faits analogues à ceux que signalaient les rédacteurs de la Minerve : Decazes et le système de « bascule » étaient vilipendés des deux côtés. Mais le Conservateur, en réunissant toutes les bonnes volontés, accueillait des collaborateurs nullement préparés au journalisme, ce qui le faisait accuser, non sans raisons parfois, de «gauclierie» et de « naïveté ». Néanmoins, pendant dixhuit mois, il rallia les ultras et leur donna ce point d'appui qui leur manquait: la révolution qu'il opéra fut « inouïe » dit Chateaubriand ; le fait est que, sans avoir le nombre d'abonnés que lui prêtait Vitrolles (25 à 30.000), il tira d'abord à 3.000 puis à 8.000 exemplaires, chiffre que la Minerve dépassait seule et de bien peu : les dix fondateurs obtinrent des bénéfices appréciables d'une œuvre où ils ne s'étaient engagés que par dévoïiement à leur cause. Après l'assassinat du duc de Berry et

Charles X lui-même, furent taxé de jacobinisme [et] traité de la manière la plus indigne dans la Correspondance Privée \ faite par ordre du ministère. M. Decazes tomba et dès lors il fut un jacobin parce qu'il passa dans l'opposition et dit tout le contraire de ce qu'il avait dit.

la chute de Decazes, le succès du jourilal n'était pas épuisé ; il aurait pu continuer en se prêtant à une coalition de la droite avec le nouveau ministère et en acceptant la censure restaurée après le crime de Louvel, mais, selon l'avis de Chateaubriand, une telle attitude était indigne ; chaque jour aussi s'accusaient plus fortement, entre les rédacteurs, des dissensions d'opinions. Le Conservdtcîir cessa donc de paraître en mars 1820. (Cf. Arch. Nat. F* 412 , Mcni. cVOutre-Tombs, t. IV, p. 132; Vitrolles, t. III, p. 263etsq.; RÉMUSAT, Correspondance, t. V;passim; Villèle, t. II, p. 312.)

1. Les partis politiques, annihilant ainsi les barrières élevées contre la liberté de la presse, faisaient insérer dans les feuilles étrangères, notamment au Tlnies, au Sund, au Courrier et à la Gazelle d'Augsbourg, « ce qu'ils n'auraient jamais osé dire dans les feuilles françaises ». On remarquait surtout plusieurs articles, inspirés, prétendait-on par Decazes, qui traitaient fort irrévérencieusement le comte d'Artois, ce dont les ennemis du ministre prirent prétexte pour insinuer à Monsieur « que son frère voulait lui fermer décidément la route du trône ». D'autres articles, sortis de la même source, tendaient à déconsidérer certains hommes politiques. Chateaubriand menaça le Timea de po-ursuites pour avoir reproduit deux lettres prétendant qu'il était « un des organisateurs d'une remontrance aux Puissances Alliées dâ fameuse Note Secrèle) rédigée par certaine ultra-royalistes (en réalité par Vitrolles îrous l'approbation du comte d'Artois) pour engager les puissances h ne pas retirer l'armée d'oecupalion des frontières" françaises ». Ces campagnes de presse, connues sous le nom de Correspondance Privée^ se prolongèrent longtemps et atteignirent leur maximum diiilensité sous le ministère Decazes. (Monileur, 6 juillet 1818; Pasquier, t. IV, p. 300; Remisât, t. 111, p. 291 et 293; Vitrolles, t. VI, p. 251 et sq.)

Enfin le règne de Villèle: il fît mille sottises mais il eut tort de faire croire au'il voulait le despotisme et dès lors tout ce qui lui était opposé fut jacobin. Enfin, lorsque tant de fautes ont amené la chute des Bourbons, quels sont les hommes qui lui sont restés fidèles? A coup sûr, la majorité? Non ! pas pour ceux qui avaient eu sans cesse à la bouche les mots de despotisme, de royalisme, de religion et d'ordre mais pour ceux qui, raisonnables sous tous les régimes, ont eu une constante opinion

Aussi voyez aujourd'hui ces MM. qui ne v

(entre autre M. P....^) qui ne vous parle que de la garder crainte de la République. Mais n'a-t-il pas été constamment un membre du côté gauche?

1 Les manuscrits de M""= de Chateaubriand étant reproduits intégralement ici, les passages laissés en blanc indiquent non pas des suppressions du fait de l'éditeur, mais les lacunes mêmes du texte.

2. 11 s'agit évidemment ici de Pierre Cdslmir-Périer (1777-1832i, fondateur d'une banque sous l'Empire, député de la Seine sous la Restauration ; il prit rang dans l'opposition libérale dont les efforts aboutirent à la Révolution de 1830. Nommé président du Conseil, au lendemain des troubles de 1831, il se préocupa de pacifier les esprits ; le clidléra le terrassa au milieu de ces efforts. M"^* de Chateaubriand juge quelque peu injustement cet homme dEtat ; son mari l'avait mieux apprécié quant, à plusieurs reprises, il avait conseillé à Charles X de confier à Casimir-Perier un portefeuille, notamment lors de la première dissolution de la Chambre en 1830. iCf. Mém. d'Oulre-Tombe, t. V, p. 265 et sq.)

Ne Ta-t-il pas même été assez longtemps pour en connaître les dangers et les suites ? Eh bien I alors pourquoi ne prêchait- il pas pour le gouvernement établi, les mêmes principes qui auraient, à son avis, consolidé ce gouvernement? et pourquoi aujourd'hui traite-il si mal des élèves? Car enfin tous les jeunes gens qu'il appelle du... Seulement ils sont fâchés d'êlre maltraités par leur maître et de le voir recueillir tout seul les fruits de leur commun labeur.

Faisons donc remarquer aux étrangers jue depuis dix-neuf ans, il y a eu un système de gouvernement funeste surtout par son hypocrisie et sa bassesse. Nous voulons plaire, plaire même à nos ennemis et, pour cela, nous sacrifions l'honneur de la France et calomnions les Français. Que les étrangers, s'ils ne veulent pas de révolution en France, ne s'y trompent pas. Mais il y a deux manières à prêcher de révolutionner la France : la première est d'exprimer

1815 ou 1816. Des hommes préférés par les Bourbons \ — Lorsque M[ontesquiouJ quitta le minis-

1. Ce paragraphe est écrit sur une feuille libre, au revers de laquelle on lit : « Notes Vaublanc et Pastoret. »

tèrede rintérieur en 1815 ou 1816, plutôt que de prendre M. de Chateaubriand, on écrivit à M. de Yaublanc' à Metz. M. de Yaublanc, il est vrai, avait été abominable, à l'Assemblée Nationale : il s'était couvert devant le Roi. Il fut préfet de Bonaparte de 1806 à 1814. M. Pastoret a été aussi et continue à être comblé des faveurs des Bourbons, lui qui a demandé la mort pour les princes et les émigrés, qui a servi Bonaparte, s'est sauvé et a pris un des premiers la cocarde tricolore aux Cent-Jours. Enfin c'est Dudon le Voleur - qui est leur coryphée.

1. Vincent-Marie Viennot comte de Vauhlanc (1756-1845), député à TAssemblée Législative, élu au Conseil des Cinq-Cents, député au Corps Législatif (an IX i, se rallia à Napoléon qui, le nomma préfet de la Moselle, commandeur de la Légion d"Honneur, baron ll804-1812}. En 1814, il accueillit les Alliés avec transports et leur livra Metz sans résistance. Maintenu à son poste par Louis XVIIl, il abandonna la ville à l'annonce du débarquement de Xapoléon dont il craignait les représailles, rejoignit le Roi à Gand, devint conseiller d'Ktat, ministre de l'Intérieur dans le cabinet Richelieu (1815i. Mais il « épura » si violemment l'administration et témoigna d'opinions ultra-royalistes si exagérées que le président du Conseil dut se séparer de lui. Député du Calvados (1820-18241, il soutint Villéle; après 1830 il abandonna la politique.

2. Jean-François-Pierre- Cécile Dudon i1778-18d7i, engagea l'armée des Pyrénées-Orientales, em[)luyé au ministère des Relations Extérieures, substitut près le tribunal de la Seine (1804t, intendant général de l'armée d'Espagne (1809i, fut chargé en 1814 de faire rentrer au Trésor, l'ai'gent et les bijoux emportés par Marie- Louise ; conseiller d'État, député de l'Ain 1 1820-1827^, son opposi-

LE CAIlIlvK VERT 1<39

Pastoret est un homme sans illustration comme sans aïeux, porté... sans échelons que ceux d'un rigoureux antécédent, des derniers rangs de la société aux honneurs dus et refusés à la fidélité. Pastoret n'avait même pas à opposer à sa nouvelle faveur le prestige du talent, ni ses services, si ce n'est ceux qu'il a rendus à tous les gouvernements. En révolution, on prend des hommes de l'opposition, mais c'est quand ils deviennent une nécessité parleurs talents, les services qu'ils peuvent rendre et le rang honorable qu'ils tiennent dans leur partie

tiou violente aux libéraux Tavait lait surnommer le CosaqueduDon. Exclu du Conseil d'I-'tat par Martignac, réélu député (1830), sa nomination comme ministre d'État fît baisser la Rente de 80 centimes, au dire de Castellaxe (t. II, p. 32*3 et 347.) Il se retira S3US la Monarchie de Juillet.

L'épithète dont M"'^ de Chateaubriand accompagne son nom, est inspirée par la façon dont il aurait rempli les fonctions de membre de la Commission chargée d'allouer et de vérifier les sommes payées aux Puissances Alliées par suite de la convention du 20 novembre 1815. Au reste les journaux satiriques de 1830 ne se privaient pas de faire des insinuations contre Dudon ; le i^Vf/an), par exemple, lui décochait presque chaque des allusions parfois cinglantes; on lit, le 22 février 1830: « M. Dudon est arrivé ces jours derniers à Nantes; on assure qu'il a dîné chez le receveur général; M. Dudon ne se met jamais en roule sans prendre quelque chose »; ou encore le 22 mai: « M. Dudon comptait sur le portefeuille que vient de prendre M. de Peyronnet; M. Dudon prétend que c'est un vol qu'on lui a fait ! vmlà le monde retourné »; ou enfin le 13 juin : « Qu'ils sont heureux les pigeons, disait M. Dudon, on ne les voit pas voler » et ainsi de suite.

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