XXXI V INTRODUCTION
les faits généraux et les dates étaient seuls cités ^ ; peu à peu, M'"^ de Chateaubriand dut prendre goût aux souvenirs qui se réveillaient en elle; les résumés s'amplifièrent, des incidents particuliers vinrent en rompre la monotonie; et les mémoires, tout au moins la première partie, furent composés. Ces récits sont parfois délicieux, même, si on les compare aux passages analogues des Mémoires d'Outre- Tombe, l'expression, moins travaillée, n'y est jamais banale; elle fait image sans recherche aucune : mais leur composition même marque toute la différence entre le génie d'un écrivain et un talent très réel. Alors que, chez celui-là, l'œuvre n'est la plupart du temps que l'écho extériorisé de son imagination, elle consiste chez celle-ci dans la notation très exacte, très précise, d'une infinité de petits faits qui, en s'amalgamant, produisent
1. On lisait dans ces résumés : « Ordre du jour bien remarquable en date du 16 novembre 1797 pour annoncer au Directoire tout ce que Bonaparte envoie en France en tableaux, argenterie, etc., fruits de ses victoires en Italie. Le 1*' décembre, toutétant conclu, Bonaparte annonce aux ministres français qu'il considère sa mission comme finie et, le 5 décembre, il arrive incognito à la petite maison de la rue Chantereine à laquelle la Municipalité, par une délibération spontanée, donne le nom de la rue delà Victoire.» Ce fragment, donné ici à titre d'exemple, est écrit sur un petit morceau de papier : il est entièrement de la main de M™* de Chateaubriand, comme du reste toutes les versions des Cahiers.
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une impression de vivacité originale. Pour Chateaubriand le détail est accessoire ; il renforce la pensée, l'actualise, la rend plus vivante ; pour sa femme, le détail fait le fond même du récit et la généralisation s'opère seulement dans l'esprit du lecteur. Un exemple, choisi entre mille, précisera ces différences : en contant l'entrevue de Saint- Denis en 1815, M'"^ de Chateaubriand écrit: « Il (son mari) aperçut en sortant, M. de Talleyrand appuyé sur le bras de Fouché. Il se traînait dans l'ombre vers la chambre de Sa Majesté. Ils y entrèrent et la porte se referma sur eux et Dieu seul fut témoin de l'alliance formée entre le fils de Saint-Louis, un prêtre renégat et un régicide.» On lit d'autre part dans les Mémoires d'Outre-Tombe : « Tout à coup, une porte s'ouvre : entre silencieusement le vice appuyé sur le bras du crime, M. de Talleyrand marchant soutenu par M. Fouché. La vision infernale passe lentement devant moi, pénètre dans le cabinet du Roi et disparaît. » Rien ne diffère : mêmes incidents, même lenteur, même horreur, peut-on dire ; le drame est tout entier et identique dans chacun des passages, mais combien plus impressionnant dans les Mémoires cVOutre- Tombe ! N'est-ce pas parce que M^"^ de Château-
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briand raconte le fait brutal avec une vérité précise, alors que son mari, amplifiant sa pensée, évoque à la fois le passé des acteurs et, par ces mots vice et crime, le rapproche de la circonstance actuelle sans tomber dans la phraséologie du temps qui perce dans ces mots fils de Saint-Louis, régicide? Ce ne sont plus des hommes qui entrent chez Louis XVIII : c'est la Révolution, dans ce qu'elle a, pour un royaliste, de plus horrible, de plus scandaleux et de plus sanguinaire, qui force la porte du frère de Louis XVL On mesure à ces considérations le caractère original, mais si différent, de des deux œuvres. Le parallèle ne peut donc, quoi qu'on fasse, s'établir pour le style ; mais il est intéressant de l'essayer pour le fond.
Des similitudes apparaissent dès l'abord, puisque la même personnalité est au premier plan des Mémoires et des Cahiers. Tout comme la femme, le mari a voulu élever un monument aère lyerennius à la gloire et aux rancunes de Chateaubriand, mais que de différences dans la manière. Chateaubriand apportant dans les affaires publiques l'imagination qu'il déployait dans ses œuvres littéraires, l'ampleur de ses jugements en augmentait l'imprécision et un simple blâme lui