‹ Les cahiers de Madame de ChateaubriandChapitre 38 sur 66 · Cf. p · texte numérisé non relu

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humbles, charitables et surtout très indulgents : il faut d'abord qu'ils laissent les honneurs à ceux qui n'ont point de remords; on peut douter delà conversion de ceux qui ne veulent pleurer leurs péchés que sous la pourpre et dans le palais des rois, assis à une table chargée de mets exquis ou plongés dans les délices d'une voiture bien suspendue : je n'aime point les prédicateurs couverts d'or

Pourquoi les saints du jour et quelques si

intolérants aujourd'hui, étaient-ils si doux, si soumis, si tolérants sous Bonaparte^ persécuteurs des Jésuites (sous le nom de Pères delà Foi) geôlier du Pape et usurpateur du trône de saint Louis? Ils répondaient alors qu'on leur reprochait leur soumission coupable: « Il faut se soumettre à la puissance, on ne doit point obéissance au Roi qui a quitté son royaume-. Et puis le Pape est venu lui-même sacrer Napoléon, il est donc notre Roi; quoiqu'assurément, il ait bien tort de persécuter Pie VII » (ceci se disait le plus bas possible). Et en fin pour les Pères de la Foi, il y avait une réponse, qui était fort bonne dans ce temps mais qui serait tout aussi bonne aujourd'hui : c'est qu'on a des

1. « Ou distingués assassins du duc d'Engliicn. » (Note de l'Auteur.)

2. « Opinion de Clausel [de Coussergue]. » (Note de l'Auteur), '

paroisses qui suffisent pour prêcher, assister et catéchiser les fidèles et que les Jésuites feraient mieux, puisqu'ils prétendent être soumis a l'ordinaire, d'aller remplir des cures dans les paroisses de campagne où les pauvres paysans manquent de messe et meurent sans confession, que d'élever des jeunes gens qui, s'ils ressemblent aux élèves qu'ils faisaient avant d'être chassés en [1764]*, pourraient bien nous conduire à une seconde Révolution ; car enfm, comme on l'a déjà remarqué, la classe élevée, à l'époque de la Révolution, était la plus impie et la plus philosophe; et par qui avait-elle été élevée ? Par les Jésuites.

Clergé. — On n'attaque pas les prêtres des paroisses ; prêtres soumis sous Bonaparte, remuants et intolérants sous Charles X, pourquoi ? — On voit bien rarement attaquer les prêtres de paroisses; ils prêchent, ils confessent, ils administrent les sacrements sans que jamais il s'élève un cri contre

1. Un éJit royal de 1764 avait dissous la Compagnie de Jésus que le pape Clément XIV supprima en 1773. Pie VIF, en 1801, annula ce bref, puis rétablit l'institut le 7 août 1814. Tolérés en France, les Jésuites ne purent s'y établir légalement qu'à partir de 182'2. Chateaubriand était Fadversaire des Jésuites, qui combattaient sa politique et interdisaient la lecture de certaines de ses œuvres, notamment du Génie du Christianisme; il voulait qu'on leur appliquât les lois du royaume sans se donner la peine de formuler des dispositions spéciales à leur sujet. [CL Castella.ne, t. II, p. 2-2.)

eux. Les bons paroissiens pratiquants les aiment et les honorent ; les autres n'en parlent point. Ceci n'est cependant pas sans exception; mais il y a aussi des curés qui mettent une âpreté dans leur prédication, qui va quelquefois jusqu'à la personnalité. Mais enfin, le premier de nos pasteurs, M^"^ l'archevêque de Paris ^ ne prêche -t-il pas chaque année tous les vendredis à Notre-Dame ? Eh bien, quel reproche fait-on à ces pieuses exhortations? Les uns en sortent convertis, les autres satisfaits et tous édifiés. La véritable piété, la piété sans hypocrisie, la piété charitable plaît à tout le monde même aux impies. On me répondra par le pillage de l'Archevêché, mais ce n'est point d'après ces sermons qu'on le persécuta, mais d'après cette malheureuse parole de son discours à Charles X au Te Deum d'Alger. « Vous avez remporté une première victoire, vous allez en obtenir bientôt une autre.... etc», on crut qu'il connaissait les Ordonnances .

1. Hyacinthe- Louis, comte de Quélen (n78-1870), coadjuteui" du cardinal de Talleyrand, archevêque de I*aris, auquel il succéda 1,1822), pair de France, protesta contre les Ordonnance de 1828. A Foccasion de la prise d'Alger, il publia un mandement qui contenait la phrase que cite Fauteur, et dans laquelle Fon vit plus tard une allusion aux projets gouvernementaux. Chassé de son palais par le pillage de 1830 (Cf. infra. p. 281), son dévouement pendant le choléra de 1832, lui regagna vite la popularité dont il jouissait auparavant.

Congrégations opposées les unes aux autres. — Je ne vois point qu'on soit, en France, ennemi d'une congrégation religieuse ; vous avez d'abord à opposer aux Missionnaires de France, les Missions Étrangères'. Ce sont deux congrégations également religieuses et la dernière est très ancienne. Après cela vous avez à opposer aux Jésuites, les Lazaristes. Cette société est beaucoup plus nombreuse que l'autre : les Lazaristes prêchent, ils font des missions, ils ont des séminaires, ils ne sont point soumis à l'ordinaire et ensuite ils dirigent, depuis près de deux siècles, la communauté des fdles (comme eux) de l'institut de Saint-Vincentde-Paul, au nombre de plus de huit mille. Ces pieuses filles conservent l'esprit de leur saint fondateur, parce que leurs supérieurs (les Lazaristes) formés aussi par saint Vincent, ne se sont point écartés des règles qu'il leur avait données. Leur morale est ferme, mais douce et sincère: aussi

1. Pour eomljattrc « la propagande sceptique qui s'exerçait par les pamphlets et les journaux», le PèreRauzan réunit sous le nom de Société des Missions de France un certain nombre de prêtres qui allaient prêcher à travers les provinces. P^n plusieurs endroits, ces sermons donnèrent lieu à des manifestations, dont les polémistes s'emparèrent et auxquelles ils donnèrent un caractère politique bien plus que religieux. (Cf. G. de Grandmaisox, p. 238.i Les Missions Etrangères, fondées en 1663 par Bernard de Sainte- Thérèse, évèque de Babylone, supprimées en 1792 et rétablies en 1809, étaient destinées à former des missionnaires pour évangéliser les peuples lointains, particulièrement l'Extrême-Orient.

n'engendre-t-elle point les haines et les divisions. Les Lazaristes et les Sœur§ de la Charité enseignent aussi la jeunesse et ces enfants sont ceux des pauvres en général grossiers et méchants ; et cependant quels cris attirent- ils sur eux? Des cris de bénédiction !

Réputation des hommes appelés ultras et défendant le despotisme. — Remarquez quels sont les hommes que le parti dit ultra -royaliste appelle à sa défense: dans la Gazette de France c'est: MM. de Courchamps, un , Benaben, Linguay, Lourdoueix^;

dans le Drapeau Blanc, Martainville^ qui, en 17....,

1. Jacqiies-Honorc Ldai^ de Lourdouelx 1,1787-1860), employé sous Napoléon à la préfecture d'Anvers, collabora à divers journaux (1814). Chef de la division des Beaux-Arts, des Sciences et des Lettres, président du bureau de la censure (1827), il démissionna à la chute de Villèle. Attaché à la Gazelle de France depuis 1828, il en devint le directeur à la mort de Genoude (1849).

2. A/phonse-Dieudonné Martainville (1776-1830), écrivit, sous la Révolution et l'Empire, des pièces et des chansons grivoises. Rallié aux Bourbons, il collabora à la Gazelle de France, à la Quolidienne, enfin il fonda le Drapeau Blanc, dans lequel il soutenait les idées ultra-royalistes avec une grossièreté qui le déconsidéra aux yeux de ses collègues et lui valut de nombreuses condamnations. L'auteur fait ici allusion à une chanson contre Marie-Antoinette que Martainville composa sous la Révolution et qu'il fit paraître, en 1801, dans un recueil intitulé Griuoisiana. Ses adversaires n'oublièrent pas cette composition et le Nouvel Homme Gris, (t. II, p. 424), journal satirique de 1819, menaçait de republier ce recueil pour en opposer la teneur aux idées défendues, à cette date, par le polémiste. Le couplet suivant, réédité en 1829 par le 'Corsaire, et composé par Martainville au moment de la naissance du Roi de

faisait.... et les chansons sur la Reine, etc.; dans le ... . Tabbé Mutin \ diacre marié et vivant encore avec sa femme et ses enfants: et voilà comme ils s'entourent, nos ministres du Seigneur I Ils pensent sans doute qu'il suffit qu'ils lavent pour qu'oa soit purifié (vous me laverez et je serai plus blanc que la neige).

^880. — Corbière, Villèle, etc. — Liberté de la presse. — Censure voulue par tous les hommes entachés. — Dans un siècle de lumière il n'y a que l'usurpation qui ne peut supporter la liberté de la presse. Avez-vous vu un homme craignant un reproche, aimer cette liberté qui n'est pour lui qu'une censure ? Le raisonnement de ces hommes, qui craignent les attaques des journaux, est bien

Rome, témoigne de la versatilité du fougueux pamphlétaire en même temps que de la valeur... littéraire de ses œuvres.

Ah ! quel bonheur ! Ah ! quelle ivresse ! Français, chantons, dansons, buvons !

Que dans ce beau jour d'allégresse Sautent les cœurs et les bouchons ?

Le Ciel comble notre espérance, L'air retentit des plus doux sons Pon, pon, pon, pon, pon !

Ratapon !

Les cœurs ont, dans toute la France, Compté cent un coups de canon !

C'est un garçon

1. Mutin (1765-1837), prêtre, émigré, rentra au 18 Brumaire et collabora au Journal des Débats ; à partir de 1816, il fut employé au ministère de l'Intérieur pour l'examen des écrits politiques.

simple. Ils disent : sous la censure, je me mettrai toujours du côté du pouvoir; alors je suis bien sûr d'avoir l'autorité pour moi. Soyons de bonne foi, sans cette chienne de liberté de la presse, Villèle ne se serait-il pas entendu reprocher ses

e aux colonies^ ; Gorbières, son bonnet rouge

à Rennes-; M. de Bourmont, son arrivée à Gand; La Bourdonnaye, son chant napoléonien; Martainville, ses horribles [pamphlets] ; Polignac, sa superbe bêtise, et les auteurs de la Gazette, leur honteuse vie, etc ?

il/J/. Polignac et Beugnot. — Voilà M. Beugnot président du Tribunal de Commerce ^ Pourquoi le ministère l'a-t-il mis là? G'est sûrement à cause de son amour pour toutes les légitimités. N'avonsnous pas, pendant quatorze ans, entendu M. de La Bourdonnaye se moquer de ce valet de toutes

1. Villèle passa plusieurs années de sa jeunesse à Tîle Bourbon ; il s'y était créé une certaine influence politique et eut à soutenir des luttes parfois sans pitié contre ses adversaires. M"* de Chateaubriand fait peut-être allusion aussi à des bruits défavorables au ministre, qui coururent, sans preuves du reste, au moment du règlement de l'indemnité de Saint-Domingue.

2. (Cf. p. 204) Corbières fit la plus vive opposition au ministère Decazes ; ses violentes polémiques à la Chambre des Députés, lui valurent à son retour à Rennes, en 1819, une réception mouvementée.

3. Beugnot avait été nommé, le 4 octobre 1829, président, non pas du Tribunal de Commerce, mais du Conseil du Commerce et des Colonies.

les Chambres? C'est ainsi qu'il le nommait. Où était M. Beugnot pendant que M. de Polignac était en prison? Certes il était ventre à terre chez Bonaparte. Aussi n'est-ce, ni parce qu'on estime M. Beugnot, ni parce qu'on en a besoin, qu'on le comble, mais parce que nos ministres, comme tous les hommes faibles et irascibles, obligent le premier venu seulement pour le plaisir de nuire à quelqu'un, aux premiers talents.

Mais si c'est l'intrigue qui forme les ministères comme le nôtre, c'est l'opinion qui les détruit. On dit que M. de Bourmont se retire, ce sera la deuxième fois qu'il aura reculé devant l'ennemi.

Janvier 'I8S0. — On a eu la charité d'attribuer à M. de Chateaubriand des articles du Journal des Débats faits par M. Salvandy', articles les

1. Narcisse-Achille comte de Salvandy il795-1856i, auteur de nombreuses brochures politiques ; collaborateur au Journal des Débats 11824-18311, il pastichait avec tant d'art le style de Chateaubriand qu'on félicitait Fécrivain des articles du polémiste. Leurs idées se rencontraient parfois, mais celles de Salvandy étaient plus intransigeantes. Maître des requêtes au Conseil d'État, démissionnaire en 1828, son véritable rôle politique commença sous Louis-Phili[)pe, dont il était le familier. C/est lui qui prononça à Toreille du duc d'Orléans, au cours d'une fête donnée au Palais-Royal en juin 1830, le mot resté célèbre : « Nous dansons sur un volcan ! » Député (,1830-1848i, ministre de l'Instruction Publique (1837 et 1845i, ambassadeur à Madrid (1841 1 et à Turin

moins semblables, pour le style comme pour les principes, aux écrits du noble pair. Cette pieuse méchanceté, faite pour tromper la pieuse imbécillité, devait mettre M. de Chateaubriand en contradiction avec lui-même. Ces articles, à entendre la Quotidienne et la Gazette de France, étaient dignes de damnation. Et, en effet, ils étaient assez mauvais de toute manière et on ne pouvait, sans une mauvaise foi insigne, sans la bêtise ou l'ignorance la plus complète, attribuer au défenseur constant de la religion et du Roi et à un écrivain dont le style à lui seul dit celui qui commence toujours par se nommer avant d'attaquer; on ne pouvait, dis-je, lui attribuer des articles impies, ennemis du Roi et écrits avec une plume qui n'avait rien de commun avec celle de M. de Chateaubriand. Mais enfin, ce même Salvandy, dont les principes au moins étaient bien connus par notre pieux ministère, n'a pas moins été remis par lui sur la liste des conseillers d'État. Ainsi il faisait dire les injures les plus atroces à celui sur le compte duquel il faisait mettre des articles, tandis qu'il récompensait l'auteur : et voilà en quoi consiste le système politique et religieux de M. de Polignac.

Janvier 48S0. — Qu'est-ce qui fait qu'aussitôt

que l'armée sainte arrive au pouvoir, on n'entend plus parler que de journaux infâmes, de cris séditieux, d'une France impie, de jacobins, etc. ! tandis qu'auparavant on était dans une paix profonde et le Roi était reçu dans toutes les villes du royaume avec des cris d'acclamation ^ Mais enfin, mettons que nos ministres actuels ont raison, et que la France soit mauvaise : ils se sont donc chargés du poids des affaires pour réprimer les désordres soufferts par leurs prédécesseurs, pour rendre saints, les impies et royalistes, les libéraux ! Qu'est-ce qui fait donc que, par une fatalité commune au parti Polignac comme au parti Villèle, à son apparition les cris de : Vive le Roi î cessent, les prêtres sont arrêtés dans les rues, les journaux ne sont plus royalistes, les hommes de gauche reviennent en foule à la Chambre des Députés I résultat tout contraire à celui obtenu par un ministère constitutionnel quelque peu habile qu'il fût. En vérité si, comme le disent les ministres actuels et les leurs, l'ancien ministère était composé de diables, il faut convenir que Dieu avait mis la main à l'œuvre, tandis que le diable se mêle de la besogne de nos saints du jour. Mais je sais que voici une de leurs réponses :

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