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chargé de couronnes, car Héloïse et Abélard sont les vrais saints du peuple de Paris. Il n'est pas un couple amoureux qui ne fasse un pèlerinage à leur tombe. Le soir, on demandait devant moi à une grisette qu'est-ce qu' Abélard et quelle idée elle s'en faisait : « C'était un amant, répondit-elle. — Oui, mais qu'étaitil d'ailleurs?^ que faisait-il r* — Ah! repritelle, c'est un homme qui dans son temps a eu des malheurs, parce qu'il était pour le peuple et qu'il rappelait à la liberté. » Et voilà comment les personnages se transforment dans la légende populaire.
Mérimée a réussi dans sa Guerre sociale, et il a échoué dans son Catilina. Dans le premier sujet plein d'actions coupées et de guerres, il s'est vile jeté dans les montagnes, il s'en est tiré. Mais dans l'autre ouvrage, il lui a fallu tenir Ic/orum, ce qui ne lui va pas. Il n'a sur-
tout rien compris à Cicéron, à cet homme dont on a dit magnifiquement qu'il éXdàx le seul génie que le peuple i^omain ait eu d'égal à son empire.
Nodier avait le don de V inexactitude. Comme érudit, il ne pouvait écrire deux lignes de suite sans qu'il y eût quelque erreur.
Les conceptions de Dieu vont changeant incessamment parmi les hommes. Ce qui sera le déisme des hommes de demain est athéisme à ceux d'hier.
Littré, malgré tout son mérite et sa science, est un esprit roide et rude, un peu agreste, tout d'une pièce. Il croit d'une manière absolue aux
résultats de la logique; il y croit en politique, en littérature, sans s'apercevoir qu'il faut à tout instant corriger et contrôler ces résultats, en politique par l'expérience, et en littérature par un sens vif, délicat , mobile , qui à chaque point remet tout en question ; et ce sens exquis s'appelle le goût.
S'il avait fait usage de ce dernier sens, il n'aurait pas poussé si loin sa traduction et parodie d'Homère en vieux gaulois. Il aurait compris que ce n'était là qu'un paradoxe ingénieux, bon à laisser à l'état d'aperçu, et il n'aurait jamais eu le courage d'en poursuivre l'application au delà du second ou du troisième vers, — tout au plus au delà du premier couplet. L'ennui, cette sentinelle vigilante du goût, l'aurait averti.
Condorcet, Turgot, Littrc, Tocqueville, sont de ces esprits qui vont jusqu'au bout de leurs
principes, et qui ne savent pas assez ce que c'est que Pennui en matière littéraire.
Cousin a peut-être l'esprit aussi rapide et aussi étendu que Leibnitz ; mais il lui manque ce que Rémusat appelle le plomb dans la ceinture^ ce qui affermit la course sans la ralentir.
Pascal, retiré, n'ouvrait plus ses fenêtres tous les matins, mais chaque fois qu'il les ouvrait, il ne pouvait s'empêcher de découvrir à l'instant quelque chose.
Beau mot de M. Thiers en causant et comme il n'en a jamais quand il écrit : « Lin-
justice est une mère qui n'est jamais stérile, et qui produit des enfants dignes d'elle. »
Et il citait Moreau qui, cruellement banni en 1803 pour un tort envers le Consul et non envers la France, revient en 1813 enfant ingrat. Il citait Dupont qui, durement puni pour son malheur à Baylen, devient ministre en 18 14, et alors bien véritablement coupable, et qui se venge.
J'ai entendu hier [2-] novembre 1847) M. Thiers causer admirablement et avec bien de la justesse.
u Croyez-vous, lui ai-je dit, à la philosophie de rhistoire, telle qu'on Ta entendue dans ces derniers temps î^ (Je pensais à Cousin.) Pour moi, je n'y crois pas.
— Il faut s'entendre, m'a-t-il répondu; voici une comparaison qui m'est familière sur ce sujet : je suppose un homme sur une
barque qui descend un fleuve ; il peut se laisser aller au courant, ou bien il peut ramer, remonter, croiser, composer en un mot avec le courant. C'est là ce que peut faire l'homme aux prises avec la force des choses, car il a le libre arbitre^,
(( On ne peut d'ailleurs se refuser à voir dans certains événements des rapports nécessaires, des lois. Prenez la Révolution française et la Révolution d'Angleterre; malgré toutes les différences de temps, de lieu, de doctrine, quel rapport frappant dans la marche ! Comparez Cromwell et Napoléon, Cromwell bien moindre, mais un grand homme aussi et qui a eu le mérite de durer. — On a dit de Napoléon qu'il était un Robespierre à cheval ; c'est faux de Napoléon, mais c'est vrai de Cromwell. La Révolution anglaise plus courte, plus resserrée, a permis à un même homme de faire
I. M. Thiers ne prend ici le mot de libre arbitre que dans le sens de volonté, sans préjuger l'explication philosophique de la liberté morale. (S.-B.)
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les deux rôles de destructeur et de restaurateur. L'Angleterre étant une île, la Révolution s'y est ramassée. — Eh bien, le lils de Cromwell, malgré tout, n'a pu tenir sur cette espèce de trône où était mort son père.
(( On a dit que si Napoléon avait gagné la bataille de Waterloo, il se serait maintenu, il aurait pu transmettre le sceptre à son fils. Pas le moins du monde. Il n'y a rien de tel que Vancienne possession pour durer. M. de Talleyrand a inventé le mot de légitimité à T usage des Bourbons; ce mot était bête comme eux (car ils étaient surtout bêtes), le mot était digne de ceux qui dataient en rentrant :... et de mon règne la vingt et unième. Mais le vrai mot, la chose vraie, c'est le droit à! ancienne possession. Voilà ce que respectent' les hommes, et c'est très-heureux qu'ils le respectent, car sans cela ce serait une mobilité perpétuelle. Être Jils de famille, c'est beaucoup.
(( Voyez le grand Frédéric. Dans la première partie de son règne, il a fait toutes les folies.
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tous les coups de tête imaginables, de même que dans la seconde moitié il a été un politique accompli. Dans la première il n'était encore qu'un grand capitaine. Les Autrichiens lui ont pris deux fois sa capitale, les Russes une fois. Croyez-vous que, s'il n'avait pas été un tils de famille, un tils de roi, ses ennemis n'auraient pas eu un prétendant tout prêt contre lui.^ Au lieu de cela, ils se contentèrent de lever une contribution sur Berlin et partirent, dès qu'ils surent qu'il levait le camp pour accourir au secours de sa capitale.
« Napoléon, en 1815, a dit une parole admirable : « Si j'avais été seulement mon petitce fils, je me serais relevé même du pied des «Pyrénées. » Il se résigna avec ce profond jugement des choses. Un butor à sa place, entendez-vous bien.^ un butor se serait obstiné et aurait peut-être gagné encore une bataille, et qui ne l'aurait avancé en rien. C'est égal, on a toujours raison de gagner une
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bataille quand on peut, et de faire preuve de son libre arbitre contre les choses...
— En effet, repris-je, les lois générales s'en tirent ensuite comme elles peuvent, et, si l'on a pu leur donner un croc-en-jambe, c'est tant mieux. »
Et comme il était en verve, il reprit : « Buffon a fait un admirable discours sur l'homme, il y a des observations profondes sur la vie, sur la mort, des choses éternellement vraies, mais c'est sur l'homme physiologique, non pas sur l'homme en société et dans l'ordre politique. Les animaux, une fois décrits, restent les mêmes; les mœurs des castors ne changent pas, mais l'homme qui a... » il allait dire, le libre arbitre, je l'interrompis pour lui dire : « qui a l'esprit de contradiction, » et il poursuivit :
« L'homme ne se comporte pas de même dans tous les temps et dans tous les pays; il y a une variété infinie dans son unité. C'est difficile à saisir. Cousin a dit autrefois là-dessus
des choses brillantes ; mais pour faire une vraie philosophie de Thistoire, il faudrait avoir étudié de près et avoir pratiqué les réalités politiques. Peut-être un jour un esprit qui aura la pratique consommée et qui sera assez généralisateur pourra établir des lois...
— A la bonne heure, repris-je, cette philosophie de l'histoire, telle que Machiavel l'entendait, et telle que vous la définissez là, fondée sur une observation précise et rigoureuse, je suis prêt à y croire. »
Je me fais quelquefois un rêve d'Élyséè; chacun de nous va rejoindre son groupe chéri auquel il se rattache et retrouver ceux à qui il ressemble : mon groupe, à moi, je l'ai dit ailleurs, mon groupe secret est celui des adultères (rnœchi) , de ceux qui sont tristes comme Abbadona, mystérieux et rêveurs jusqu'au sein du plaisir et pâles à jamais" sous une volupté
attendrie. — Musset au contraire a eu de bonne heure pour idéal l'orgie, la bacchanale éclatante et sacrée; son groupe est celui de la duchesse de Berry (iille du Régent) et de cette petite oAristion de VoAnthologie qui dansait si bien et qui vidait trois coupes de suite, le front tout chargé de couronnes. Kwpi y.cà (xaviat (A£ya/aip£T£... (Q4nthol. Palat.. vu, 223.)
Comment ai-je eu dès l'enfance une vocation littéraire si prononcée , mêlée à ma disposition rêveuse > Je me l'explique très-bien physiologiquement j quoiqu'en remontant je ne trouve rien de littéraire dans ma famille. Mais mon père avait fait de bonnes études, et depuis il avait toujours cultivé la chose littéraire avec amour, avec goût. Homme sobre et de mœurs continentes, il m'a eu à plus de cinquante ans, quand son cerveau était le mieux meublé possible et que toute cette acquisition littéraire
qu'il avait amassée durant sa vie avait eu le temps de se Jixer avec fermeté dans son organisation. Il me la transmise en m engendrant; et dès Tenfance j'aimais les livres, les notices littéraires, les beaux extraits des auteurs, en un mot ce qu'il aimait. Le point où mon père était arrivé s'est trouvé logé dans un coin de mon cerveau à Tétat d'organe et d'instinct, et c'a été mon point de départ.
(Le dimanche 19 décembre 1847). Thiers cause à mort sur l'avenir de l'histoire et du monde. Que d'idées, que d'enjambées ! quelles audaces de prédiction ! Ampère était là et Mignet, plaidant tous deux pour les traditions historiques, et le médecin Andral , qui, en physiologiste observateur, regardait cette orgie intellectuelle et ne disait mot. Thiers dit que c'en est fait de notre vieux monde, que le moment des grandes choses est passé pour la
vieille Europe, qu'elle a fait son temps, et que la décadence de la langue en France indique plus sûrement que tout autre signe la ruine commençante :
« Il n'y a plus que deux peuples jeunes, ditil, la Russie, là-bas; c'est barbare encore, mais c'est grand, et (Pologne à part) c'est respectable ; la vieille Europe aura tôt ou tard à compter avec cette jeunesse, car la Russie est une jeunesse^ comme dit le peuple. L'autre jeunesse^ c'est l'Amérique, une démocratie adolescente et enivrée , qui ne connaît aucun obstacle. L'avenir du monde est là, entre ces deux grands mondes. Ils se heurteront un jour, et l'on verra alors des luttes dont le passé ne peut donner aucune idée, du moins pour la masse et le choc physique, car le temps des grandes choses morales est passé. Il n'y a plus qu'un rôle en France que j'envierais, mais je suis venu cinquante ans trop tôt. Après Alexandre, il n'y avait plus en Grèce qu'un rôle, c'était d'être Philopœmen, de mourir avec
son pays en le défendant héroïquement. La France a encore ce grand moment à passer avant de finir sous les coups du Nord. Quant à l'Allemagne, elle est linie... »
On essaye de l'arrêter, de lui faire mille objections ; il n'en entend aucune et va son train. Ampère essaye de lui persuader que le monde, vu dans son ensemble, est jeune bien loin d'être vieux ; qu'à juger par analogie, l'humanité a encore un long espace à vivre, à se développer ; qu'à la comparer dans sa durée à la vie d'un individu, l'humanité n'a guère que sept ans. à peine Tâge de raison! On rit, on s'échauffe, on ne s'entend pas, et je linis par conclure que nous sommes entre la Russie et l'Amérique, ces àQwxjeunesseSy comme l'homme de la fable entre ses deux maîtresses. Tâchons de sauver le reste de nos cheveux. — A l'autre bout de la table, Duvergier de Hauranne, que Thiers regardait avec malice en l'appelant Vhomme du présent, n'entendait pas par bonheur toute cette débandade historique, qui nous
jetait si loin de la réforme électorale et du banquet de Rouen.
Que d'esprit! que de vues! que de bruit! quel torrent sans digue!
Entre la manière abondante, excessive, asiatique dé Lamartine dans ses Girondins et la manière nue, sèche et toute pelée {^ù.6z) de Mérimée dans son Don Pèdre, il y a certainement un milieu qui est la vraie voie romaine en histoire.
Le christianisme, de nos jours, a cessé d'être cru; mais il a été compris et senti : c'est ce qui le prolonge.
Rien ne meurt tout à fait dans ce monde, si on ne l'écrase violemment et si on ne l'as-
somme. Autrement, les vieilles choses durent et persistent indéfiniment, réduites à l'état de secte. Il y a encore des Juifs, il y a encore des Jansénistes, il y aura longtemps encore des Jésuites; il y aurait encore des païens dans les campagnes si quelque empereur violent n'avait rasé les petites chapelles ou n'y avait planté au sommet une croix. Du moment que les grandes choses sont décapitées et ont véritablement cessé de vivre en cessant de régner, elles peuvent végéter sans terme à l'état d'êtres inférieurs, comme des mollusques dont les morceaux font secte : il n'y a qu'une manière d'en finir, c'est de mettre le pied dessus, et c'est une vilaine manière qu'il faut laisser aux butors et qui répugne aux honnêtes gens.
La nature veut qu'on jouisse de la vie le plus possible et qu'on meure sans y penser. Le christianisme a retourné cela.
Si l'on connaissait bien la race (physiologiquement), on aurait un grand jour sur la qualité secrète et essentielle des esprits; mais le plus souvent la race est obscure et se dérobe.
Il faut étudier tout individu distingué, s'il est possible, dans ses parents — dans la mère — dans la sœur — dans le frère — dans les enfants même; il s'y retrouve des linéaments essentiels qui sont souvent masqués dans celui qui les combine en lui et les rassemble ; le fond se retrouve plus à nu et à Tétat simple dans les parents. — Ceci est très-délicat et demanderait à être éclairci par une multitude d'exemples que j'ai amassés; je développerai peut-être cela un jour. — Toute une méthode littéraire naturelle en sortirait. — J'écrirai, s'il le faut, cette philosophie de ma critique (1847).
Je lis le discours de Montalembert à la Chambre des pairs (15 janvier 1848) et je suis
témoin de l'enthousiasme sans exemple que ce discours excite dans les salons et qui n'est qu'un reflet affaibli de celui qu'il a excité dans la haute Chambre; il faut ajouter l'éloquence au nombre de ces puissances trompeuses dont Pascal a parlé après Montaigne. Il y a un trèsgrand talent dans ce discours et beaucoup de choses vraies, si l'exagération peut être vraie; mais comment tout cela se tient-il > Quoi! monsieur, vous voulez la liberté entière et absolue, et vous parlez contre les résultats mêmes de cette liberté ! Ce n'est donc que ce résultat moral de la parole que vous cherchez > Mais est-ce là le propre d'un homme politique? Qu'est-ce qu'un résultat moral qui ne se réalise point par des actes > La liberté, la liberté entière, répétez -vous, au moment où vous en dénoncez les excès. — Mais a-t-on jamais dit à un général : « Restez en plaine, n'occupez aucune hauteur en face de l'ennemi, ne prenez aucune précaution, aucune garantie, surtout pas de défilé, pas de position défendue
à l'avance, ni de fort retranché; laissez faire, laissez déborder en tous sens, mais tenez bon pourtant et restez en plaine. » — Montalembert est éloquent, il a le sentiment du juste et de l'injuste comme un homme qui va tout droit devant lui et qui ne voit qu'un côté; mais en fait de vraie théorie sociale, c'est un enfant, un écolier.
Une des choses qui m'ont donné le moins de confiance dans le goût du public, c'a été de voir comme depuis le jour de ma nomination à l'Académie, j'ai été compté par des gens qui la veille comptaient à peine avec moi ; car enfin la veille je ne valais pas moins, et en général, dans ces années de seconde et vive jeunesse, je valais mieux que depuis. Mais les hommes pour la plupart ne savent par eux-mêmes quel jugement porter; ils ont besoin d'une marque extérieure qui les rassure.
Ces hommes, Guizot, les doctrinaires et leurs disciples, et en général les phraseurs ou les philosophes de tribune, perdent la France ; avec leurs grands mots de justice, à! ordre, de civili' sation. ils méconnaissent ce qui fait la vie des nations; ces grands mots seraient bons à dire, mais il faudrait savoir, en les disant, qu'il y a encore autre chose à faire pour maintenir la grandeur et l'avenir d'une patrie. — Les nations, les unes à l'égard des autres, nont d'autre règle que leur intérêt bien entendu. — A force de répéter ces mots de tribune, on persuade à la nation qu'il n'y a pas d'autre règle politique. Passe encore sij Ton était vertueux envers et contre tous. Mais on garde toute sa vertu et toute sa grandeur d'âme pour régler sa conduite avec les autres puissances; à l'intérieur et dans le ménage politique on se réserve d'être double, fourbe, et de mettre à profit la corruption. Puis, dès qu'on est en face de M. de Metternich ou de lord Palmerston, on se conduit comme un sage ou comme un saint.
On garde toute sa rouerie et son dessous de cartes pour le dedans, mais au dehors, dès qu'il s'agit de stipuler pour les intérêts du pays devant des puissances jalouses, on affiche la loyauté et la galanterie même. Mazarin ou Walpole au dedans, on se retrouve M. Turgot (ou M. de Broglie) au dehors. C'est un peu gauche et à contre-sens.
La peur, la platitude, les intérêts privés et l'absence complète de sentiment national se couvrent sous ces grands mots de civilisation chrétienne et d'ordre européen. Voyez Villemain; il est certainement celui qui joue le mieux de ce mot de christianisme en politique. On tend à établir que la guerre n'est plus possible et que Tère de la paix perpétuelle selon l'abbé de Saint-Pierre a déjà commencé. Puis le jour viendra où la nation corrompue au dedans^ énervée par ses mœurs pacifiques et gorgée de sophismes philanthropiques j se trouvera en face d'un ennemi armé, puissant y égoïste. Comment
soutiendra-t-elle alors la lutte formidable^ ? (janvier 1848.)
Gardons-nous de Tironie en jugeant. De toutes les dispositions de l'esprit, Fironie est la moins intelligente.
24 février 1848. — Quels événements! quel songe! Je m'attendais à bien des choses, mais
I. M- Clicramy me fait remarquer le rapprochement suivant entre les paroles prophétiques de Sainte-Beuve et celles d'un grand tacticien du xviii^ siècle, le comte de Guibert, celui même qui inspira une si violente passion à mademoiselle de Lespinasse : n ... Mais supposons qu'il s'élevât en Europe un peuple vigoureux de génie, de moyens et de gouvernement; un peuple qui joignît à des vertus austères et à une milice nationale un plan fixe d'agrandissement; qui ne perdît pas de vue ce système; qui, sachant faire la guerre à peu de frais et subsister par ses victoires, ne fût pas réduit à poser les armes par des calculs de finance : on verrait ce peuple subjuguer ses voisins et renverser nos faibles constitutions comme l'aquilon plie de frêles roseaux... » {Essai général de tactique, précédé d'un Discours sur l'état actuel de la politique et de la science militaire en Europe , par le comte de Guibert, Liège, 1773, Discours préliminaires , p. 13). J. T.
pas sitôt ni de la sorte. Que la sagesse de tous les prétendus sages paraît petite maintenant ! que la prudence des prudents est vaine ! Je suis tenté de croire au néant de tout jugement, du mien en particulier, moi qui me mêle de juger les autres et qui suis si débile de vue. — Je suis tenté de briser pour jamais cette plume qui écrit et qui se flattait d'être quelque chose.
Ce 2p février (fragment de lettre)... « J'ai vu Thiers il y a trois jours, il est très-bien, et acceptant la situation lui et ses amis. Ils reprendront leur place naturelle dans une Assemblée...
(( Enfin l'avenir dira ce que nul ne sait. Il ne faut plus parler sagesse ni prudence ordinaire, elle a été trop en défaut. Et ce Guizot, l'historien philosophe, s'est trouvé en définitive plus bête qu'un Polignac. L'utopie, au contraire, et le rêve du poëte est devenue un fait
et une réalité. Je pardonne tout à Lamartine; il a été grand dans ces journées, et il a fait honneur à la nature poétique...»
— Mais ce sont des folies que tout ce qui se passe, me dit madame... — Et à mon tour je réponds : Mais dites-moi donc ce qu'est cette sagesse qui, étant maîtresse de tout, ne sait prévoir ni prévenir le triomphe de ces folies.
Ce sont des folies, dites-vous. Mais qui donc aujourd'hui a le droit de parler de sagesse?
Si Louis-Philippe avait succombé, il y a quelques années à Fontainebleau, sous la balle de Lecomte, il n'y aurait pas eu assez de voix pour déplorer une telle perte, pour proclamer la nécessité dont il était pour le maintien de Tordre, de la paix publique, pour exalter sa
prudence, son courage, ses qualités de grand roi. — Cest ainsi que se font les oraisons funèbres, et celle-là eût paru assez fondée aux yeux de bien des gens. Venez donc croire après cela aux jugements des hommes ! Où est-il celui dont l'œil sonde les reins et perce les horizons }
Que doit penser en ce moment dans sa prison Abd-el-Kader, l'homme du Koran> Il se passe certes dans son cœur des pensées qui égalent l'éloquence d'un Bossuet sur la fragilité des choses humaines.
II y a longtemps que Solon l'a dit : Avant de prononcer d'un homme qu'il est heureux ou sage, il faut attendre sa mort.
Louis-Philippc disait : « Je puis tenir bon
dans mon système; la garde nationale sait trop bien son intérêt pour me chasser jamais. » — Une catin, qui savait le iin du jeu en toutes choses, madame de Tencin, disait : « Les gens d esprit font beaucoup de fautes en conduite, parce qu'ils ne croient jamais le monde assez bête, aussi bête quïl Test. » Louis-Philippe n'était qu'un homme d esprit.
Fragment de lettre à madame H. A. • . : — Vous m'écriviez l'autre jour de Guizot qu'il était bien habile; vous me parlez aujourd'hui de sa flexibilité. M. Guizot n'était rien de tout cela, et ce qui l'a perdu, c'est précisément, avec un esprit si supérieur, de n'être point habile, d'être roide, d'être antipathique, comme d'autres sont sympathiques ; de n'avoir à aucun degré le sentiment de l'opinion publique et populaire, et de l'irriter sans cesse. Il y a longtemps que M. Mole a caractérisé la politique de
Bo LES CAHIERS
M. Guizot une politique à outrance : nous en recueillons les fruits. — Les hommes que j'ai loués et dont j'apprécie tant le jugement (M. Mole, etc.) ne sont pas de ceux entre les mains desquels un État périt ; ils peuvent manquer de force et de fermeté; mais ils ne manquent certes pas de prévoyance ; et c'est la prévoyance qui de tout temps a fait faute aux doctrinaires, à cette secte douée entre toutes
D'une intrépidité de lonne opinion...
...Enfin la chose est faite, et l'on n'a plus le choix. Chacun a fait autre chose que ce qu'il voulait, et la plupart trouvent qu'ils ont trop réussi. On voulait pousser Guizot dehors et le mettre à la porte ; mais il s'est trouvé que cette porte où on le poussait était une fenêtre, et Ton a sauté de trois étages là où l'on ne comptait descendre que d'un ou de deux degrés. On est tout étonné du saut, et de ne pas s'être fait plus de mal. On se tâte, et l'on n'a qu'une forte commotion et un très-grand étonnement.
DE SAINTE-BEUVE. 8i
Nous qui sommes poètes, c'est-à-dire des oiseaux sur la branche et qui ne tenons à rien, nous acceptons le monde comme il tourne, et je ne conçois pas bien en quoi j'ai pu vous scandaliser...» (3 mars 1848.)
Tvryr:
— ii^ya
Fragment delettre à F...: « ...Voilà, en effet, de grandes choses faites, l'essentiel est de les tenir et d'avoir la suite comme on a eu l'élan. Je suis un peu vieux pour recommencer quelque chose, mais j'assiste avec intérêt et avec sollicitude. C'est aux jeunes à faire leur œuvre, et à nous consoler si nous regrettons, à nous raffermir si nous nous mêlions. Je crois que le monde en masse s'est amélioré, et que bien des choses sont aujourd'hui possibles qui ne l'étaient pas auparavant. On ne saurait pourtant se dissimuler qu'on a fait là un fameux saut en quelques heures. En 1830, le bon Ballanche me disait avec sa joue enflée et
sa parole un peu bégayante : a Je crois, monsieur, que nous avons franchi à la fois deux degrés d'initiation. » Ici on en a bien franchi trois d'un seul bond. Puisse notre sagesse se mettre vite au pas ! les intentions sont bonnes, les ■ cœurs assez généreux ; mais cette corruption contre laquelle on criait tant et qui était un peu réelle, ne va pas se dépouiller en un jour. Gare les intrigants et la curée ! gare... bien d'autres choses!...» (3 mars 1848.)
Rien ne ressemble comme les journées de Février à une déposition d'empereur romain dans un tumulte.
J'ai toujours dit que Guizot était un grand professeur d'histoire. Quelle leçon dernière il vient de nous donner là !
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Le pas:é est une prédiction de T avenir, a dit Mably. A quoi cela a-t-il servi à Guizot>
Si nous sommes destinés à expier à nos dépens et à redresser par expérience toutes les idées fausses qui ont cours sur la société et sur la nature humaine, nous en avons poui longtemps et Técole sera dure.
Nous sommes en mer, nous venons de nous embarquer pour un grand inconnu : trouveronsnous sur notre route une Amérique.^ En attendant, nous voilà emportés sans retour sur le grand Océan.
' Mars 1848. — J'ai en moi plusieurs senti-
ments contradictoires et comme des hommes divers qui se combattent :
Je suis curieux, et le spectacle des choses humaines m'amuse;
Je suis artiste, et les choses lestement faites, galamment troussées, me séduisent. Et quoi de plus galamment troussé que cette affaire-là >
Je suis lu fond Girondin et républicain par instinct; j'ai l'humeur populaire, et à chaque émotion publique le vieux levain se remue en moi.
Mais j'ai quarante-quatre ans; je suis délicat de santé, de nerfs ; raffiné en goûts littéraires et en moeurs sociales; je suis assis depuis des années, et mes habitudes sont en contradiction avec mes instincts.
Nous sommes dans la chaudière d'Éson.
La liberté, la propriété, le mariage même, tels que nous sommes accoutumés à les en-
tendre, ne sont sans doute pas des formes dérinitives de la société, et si ces formes sont destinées à subir quelque transformation profonde, ce ne peut être que par une suite de secousses du genre de celles auxquelles nous assistons. Nous ne sommes qu'au commencement.
Les politiques de ces dernières années jouaient une partie d'échecs et ne faisaient attention qu'à leur échiquier; mais la table sur laquelle posait cet échiquier, ils n'y songeaient pas. Or cette table était une table vivante, le dos du peuple qui s'est mis à remuer, et en un clin d'oeil au diable l'échiquier et les pions !
Ils oubliaient le dos de la baleine.
Nous allons tomber dans une grossièreté immense : le peu qui nous restait de la Trin-
cesse de Clèves (et Dieu sait qu'il ne nous en restait pas grand'chose) va s'abîmer pour jamais et s'abolir.
Cette révolution est comme la société moderne, toute positive ; rien de national, ou peu de chose; pas d'enthousiasme. La satisfaction des intérêts avant tout. Le premier soin au lendemain de la victoire est pour une question de salaire et de gros sous. — C'est respectable, mais c'est triste.
En voyant cette chute ignominieuse d'un roi qui avait pris la place d'un autre, et dont la race depuis le Régent n'avait reculé devant aucun crime ni devant aucune bassesse pour se substituer à la branche aînée, en voyant cette chute merveilleuse et facile enlevée en un tour de main, quelqu'un disait : • C'est le doigt de
Dieu. » — a Le doigt de Dieu! dites plutôt qu'il y a mis les quatre doigts et le pouce^ » repartit la spirituelle M'"® de V..., qui a un grain de l'esprit de M'"^ C...
— Oui, les quatre doigts et le pouce!
mais nous qui sommes derrière la toile, nous recevons, pauvrets, notre part du coup de poing.
La dynastie d'Orléans avait beaucoup de rejetons, mais pas de racines.
J"ai entendu Thiers et M. Mole séparément, .chacun exprimant son avis sur les grands événements où nous sommes. J'ai été frappé de la différence des deux jugements : M. Thiers, sombre, estimant tout perdu, la société s "écroulant dans l'anarchie, et le monde penchant à sa ruine; M. Mole au contraire plus serein.
avec je ne sais quoi de clair et de net qui, sans lui faire voir en beau les choses, dégageait pourtant sa perspective. Autant l'autre m'avait paru le front rembruni, autant je trouvais ici un certain air lucide qui se laissait voir dans toute la personne. Je me suis très-bien rendu compte de ces deux impressions si diverses chez ces deux hommes d'un bon esprit, d'un grand sens et tous deux jetés également de côté par la tempête. L'un, M. Mole, a sa carrière faite; il y perd peu d'avenir, et cet avenir que le vieil homme en lui ambitionnait peut-être, mais que l'homme de bon sens déclinait tout bas, il s'en trouve honorablement déchargé par la force des choses. Son passé s'embellit tout d'un coup par le contraste, et il se trouve que le ministère du 15 avril va être dans l'histoire le moment le plus serein et le plus calme de ces dix-huit années. 11 a enfin la secrète satisfaction de voir que c'est entre les mains de ses grands ennemis les doctrinaires que la partie s'est perdue. Thicrs a moins de sujets de
se consoler. Ce régime qui s'abîme était proprement le sien ; il s'était compromis à le fonder; il n'avait pu trouver l'occasion de le relever et de l'honorer comme il aurait voulu, par une administration un peu généreuse et nationale; il avait droit de compter que ce moment déjà manqué par deux fois (au 22 février et au i" mars) lui reviendrait entin et qu'il aurait son jour. Ce jour lui échappe et il voit la société rouler d'un seul bond sur des pentes où, avec ses habitudes d'esprit et dans son ordre d'idées, il ne peut plus guère espérer de l'atteindre ^ Ainsi je m'explique les différences
I. Sainte-Beuve ne pouvait prévoir, quand il écrivait cela, les événements de 1870-1871, qui ont remis les destinées de la France dans les mains de M. Thiers, et ont fait de lui le président-fondateur de la troisième République. Il a manqué à Sainte-Beuve d'assister à ces événements effroyables, qui ont rendu cette forme de gouvernement inévitable pour quiconque préfore le salut de son pays à sa ruine. Ce qu'il vient d'avouer plus haut qu'il était d'instinct en 1848, il eût été forcé de l'être de nos jours par devoir et par patriotisme. Le rang oii il était allé se poser de luimême, en dernier lieu, et par conviction, sur le terrain de l'opposition philosopliique au Sénat et dans le journal le Temps, était un poste d'honneur auquel il n'eût pas failli. Sa conscience le
d'impression et d'humeur de ces deux hommes, indépendamment des raisons mêmes qui tiennent au pur jugement. — Et y a-t-il jamais en nous de telles raisons tout à fait indépendantes de l'impression secrète et de l'intérêt intime?
L'opposition constitutionnelle est bien attrapée et confuse du résultat qu'elle a obtenu. Il faut convenir qu'il est dur de couver si longtemps une réforme pour mettre tout d'un coup
déliait envers l'Empire après Sedan : il eîît pris fait et cause pour la patrie. Il ne se faisait déjà plus d'illusion lorsqu'il dictait, en 1865, ce portrait des Césars de seconde classe et comme fabriqués, qui restent court et à bout de voie devant les quadrilatères {Nouveaux Lundis, t. XIII, p. 461). Lui qui avait à un si haut degré le sentiment de l'honneur national et militaire de la France, et qui l'a exprimé en des termes d'une si chaleureuse indignation dans une belle page sur les résultats de la victoire de Denain, contestes de nos jours par MM. Guizot, Topin et Villemain (Nouveaux Lundis, t. XI, p. 4.7), comment n'eiàt-il pas flétri la capitulation honteuse du dernier Napoléon? La révolution de 184.8, qui troublait lant à son moment les esprits rassis de la littérature et de la politique, n'avait pas du moins occasionné le démem brement de la France. J. T.
au monde une révolution. Ce nest pas la montagne qui est accouchée dune souris, c'est la souris qui est accouchée de la Montagne. — Puisse celle-ci ne pas être la Montagne, trop à la lettre !
Il arrive bien souvent que l'idée qui triomphe parmi les hommes est une folie pure; "mais, dès que cette folie a éclaté, le bon sens d'un chacun s'y loge insensiblement, l'organise, la rend \iable, et la folie ou l'utopie devient une institution qui dure des siècles. On en pourrait citer plus d'un exemple (le Christianisme et ce que nous voyons) .
Ce n'est pas ici une révolution politique, mais un avènement de classe. La classe aristocratique et cléricale avait été renversée par la classe bourgeoise; celle-ci à son tour a fait
son temps, et la voilà renversée par la classe ouvrière. Ce sont là nos maîtres du jour et de l'avenir. Car il y a toujours des maîtres.
Le quiproquo de Paris court l'Europe, la mystifie, et devient une immense vérité en la bouleversant tout entière. — O historiens, qu'en dites-vous? et toutes ces grandes explications du passé où il n'entre pas le plus petit mot pour rire, qu'en pensez-vous maintenant!^ Il y a longtemps, pour mon compte, que j'en pense ce qu'il faut : ironie et dérision universelle!
Le mot ennui avait un sens primitif très-fort qui s'est perdu et comme évaporé dans l'usage social et par l'abus qu'on en a fait. Il retrouve ce sens premier dans la bouche du peuple. Hier je rencontrai une charmante grisette de
dix-huit ans, née à Laon ; elle me raconta son histoire, elle n'avait pas mangé depuis deux jours ! et à toutes mes questions la pauvre enfant ne trouvait qu'un mot à dire pour toute plainte : Je m ennuie bien^je m'ennuie.
Une aiFreuse calomnie m'atteint (30 mars 1848^; : voilà donc le prix de tant d'années de discrétion, de délicatesse et de désintéressement. J'envoie au ministre ma démission (de
I. Il s'agissait de cette fameuse mention du nom de Sainte- Beuve, accolé à une somme de cent francs, sur une liste de fonds secrets. Sainte-Beuve en a donné plus tard une explication assez gaie en racontant, dans la préface de Chateaubriand et son groupe littéraire, qu'il avait fait faire autrefois une réparation à une cheminée dans le logement qu'il occupait à la Bibliothèque Mazarine, et que cette réparation avait coûté cent francs. Comme elle était à la charge du propriétaire, et que le propriétaire, en pareil cas, c'était l'État, on avait dû écrire tout simplement sur le mémoire présenté au ministère pour être acquitté : Sainte-Beuve, cent francs. Mais, dans le particulier, il^ donnait une autre explication, et il nommait fort nettement quelqu'un qu'il supposait capable d'avoir abusé de son nom. J. T.
bibliothécaire à la Bibliothèque oMa^arine)^ et à Jean Reynaud une note^
Je vais reprendre ma vie de peine et de labeur, mais aussi toute ma liberté, tout le sentiment de ma liberté.
Ce 9 avril 1848. Après bien des jours d'odieux ennui, je viens de lire quelques pages d'Hérodote, le premier livre, la prise de Sardes, la chute de Crésus : beauté simple, vérité éternelle! Des larmes me venaient aux yeux en lisant ces leçons de l'éternelle fragilité des fortunes humaines : Solon^ Solon, Solon! quelles belles paroles sur la clémence, la pitié, sur la paix, sur toutes choses vraies encore après des milliers d'années ! Oh ! cela élève le
I. Cette note a été publiée par nous, à titre de document biographique, dans le volume intitulé Souvenirs et Indiscrétions, p. 194. Elle est datée du 31 mars 1848. J. T.
cœur et fait l'effet d un bain délicieux dans un grand fleuve de Lydie!
C'était du temps de ce bon Gouvernement provisoire qui fit tant de choses et qui en laissa tant faire. La fortune de la France s'abîma tout entière en moins de quinze jours, mais c'était sous l'invocation de l'égalité et de la fraternité. Quant à la liberté, elle n'existait que pour les fous, et les gens sages se seraient gardés d'en user, a Les gros ont terriblement peur, i» disait ma portière ; mais les petits triomphaient et c'était leur règne. On ne parla jamais tant de l'organisation du travail, et jamais on ne travailla si peu. On se promenait tout le jour, on plantait des arbres de la liberté à tous les coins de rues, on illuminait bon gré mal gré, et l'on pérorait dans les clubs et sur les places jusqu'à minuit. La Bourse retentissait de désastres le matin, et elle était resplendissante de lampions
ç6 LES CAHIERS
et de feux d'artifice le soir. C'était l'anarchie la plus gaie pour le petit peuple de Paris, qui n'avait plus de police et qui la faisait lui-même. Les gamins couraient les rues avec des drapeaux ; les ouvriers sans ouvrage, et payés pourtant, faisaient une procession continuelle ; les catins avaient jeté leur bonnet, et sur les trottoirs on prenait sans se gêner la taille des plus honnêtes citoyennes : il faut ajouter qu'elles ne s'en fâchaient pas trop. Les grisettes, n'ayant plus de quoi manger, se donnaient pour rien ou presque rien, comme sous la Fronde :
0 Dieu! le hon temps que c'était A Paris durant la famine!...
l,a plus belle se contentait D'un demi-boisseau de farine.
(Bachaumont.)
On chantait à tout bout de champ le chœur des Girondins y et l'on se repaissait de discours. Ceux de Lamartine faisaient merveille comme eussent fait ceux d'Ulysse, et il était la sirène du moment. On riait pourtant et l'esprit fran-
çais se retrouvait : on disait que Louis Blanc faisait chou blanc. Il y avait de la bonne grâce populaire et de la gentillesse dans ces premiers jours de soleil du printemps le plus licencieux. Le mauvais goût s'y mêlait : le peuple de Paris en a quand il donne dans le sentimental. On avait de petits jardins grotesques qu'on arrosait soigneusement autour des arbres de la liberté. On mettait de ridicules inscriptions sur les bannières ; j'en ai vu une, portée en pompe par les cureurs d'égouts , où on lisait en grosses lettres : Les égoutiers de Paris, Mais il ne s'agissait pas de rire trop haut, et encore moins d'écrire et d'imprimer que tout cela allait fort mal. Le citoyen Girardin a failli en pâtir. J'ai vu des ouvriers acheter à la fois plusieurs numéros de La Presse et les déchirer à belles dents pour les détruire. Je demandai pourquoi : t oAussij me répondit-on, // a l'air de mépriser le Gouvernement provisoire. » Le petit peuple adorait son Gouvernement provisoire, comme jadis le bon roi
Louis XII, et plus d'une personne simple en parlait avec attendrissement : « Il faut avouer que nous sommes si bien gouvernés ! ils parlent si bien! » Tous les fous sortaient et se mettaient en avant, tous se portaient pour L'Assemblée nationale. En abordant les gens, il ne fallait pas demander : « Comment vous portezvous r* i> Mais : « Où vous portez-vous.^ » Toutes les tètes étaient à l'envers, et dans ce moment de grandes phrases et de flagornerie populaire universelle, rien ne m'a jamais mieux montré l'éternelle enfance de cette sotte humanité^ et que les Français, les Parisiens surtout, sont encore et toujours ce peuple fou et charmant, mobile, insouciant, amusé, peuple imprévu, dont chaque quiproquo fait le tour du monde; peuple d'enfants, de gamins et de badauds, tout comme du temps de Villon et de Rabelais; peuple léger, capricieux, orageux [fretis acrior Q/ldrice), qui veut avoir la maîtrise en tout, qu'un mot soulève ou apaise, qu'une parole dorée séduit, qu'enjole aujourd'hui Lamartine
et qu'a si bien connu Voltaire (2 avril 1848). Ces trois mois du Gouvernement provisoire ont été le règne de Lamartine.
Rien de plus prompt à baisser que la civilisation dans des crises comme celle-ci; on perd en trois semaines le résultat de plusieurs siècles. La civilisation, la vie est une chose apprise et inventée, qu'on le sache bien :
Inventas aut qui vitam excoluere per artes. (Enéide y VI.)
Les hommes après quelques années de paix oublient trop cette vérité; ils arrivent à croire que la culture est chose innée, qu elle est la même chose que la nature. La sauvagerie est toujours là à deux pas, et, dès qu'on lâche pied, elle recommence.
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On causait hier (2 avril 1848) chez Thiers, comme dans le bon temps, de Cicéron, de César, de la République romaine. Cousin d'un côté pour César, Thiers et Mignet pour Cicéron. Thiers prétendait que Cicéron était l'homme sage, politique, le bon citoyen; Cousin disait que César avait vu que la République ne pouvait durer, qu'elle était morte, et que dès lors il n'avait pas hésité à prendre en main cette chose inévitable, l'Empire. Thiers lui opposait que César n'avait pas raisonné de la sorte, que c'était un grand coquin (le plus aimable des coquins), mais un coquin, le chef de la soldatesque, qu'il n'avait obéi qu'à son ambition; que Cicéron, au contraire, en s'interposant entre lui et Pompée, en tâchant de faire durer encore quelques années une République bien affaiblie il est vrai, bien corrompue, mais qui avait pour elle des siècles, avait été l'homme de sens et le politique patriote. On s'agitait, on s'animait de part et d'autre : Thiers se trouvait combattre le sys-
tème de fatalité historique qui veut, après coup, que les choses accomplies n'aient pu se passer autrement. « Quand les choses sont irrévocables, il est tout simple, disait-il, de venir raisonner de la sorte avec Montesquieu, avec Machiavel; mais le devoir de l'honnête homme vivant et du vrai politique est de lutter jusqu'au bout et d'essayer tout ce qui est possible. N'est-ce donc rien que de faire durer un régime défaillant quelque vingt années de plus.- Je vous assure que je me serais trèsbien accommodé que le régime de la monarchie constitutionnelle durât quelque vingt ans encore ^ « — Je me hasardai à dire : t II y a une inlinité de manières différentes dont une chose qui est en train de se faire peut tourner. Quand elle est faite, on n'en voit plus qu'une. Ce que nous avons vu en Février en est un grand exemple. La chose pouvait tourner de bien des manières différentes; dans cinquante
I. Ce que M. Thiers n'a pu faire de nos jours sous la forme d'une monarchie, il l'a ressuscité sous la forme républicaine. J. T.
ans, on soutiendra que c'était une nécessite. Il y a bien des délilés possibles dans la marche des choses humaines. » Cousin dit : « En hisrtoire, j'aime les grandes routes, je crois aux -grandes routes. » — Je répliquai : a Ces .grandes routes, c'est l'histoire le plus souvent qui les fait. » — « Oui, dit Thiers, on fait la .grande route en élargissant le défilé où l'on a passé. » — « Et aux dépens des autres défilés où l'on aurait pu passer, ajoutai-je, lesquels disparaissent et sont comme non avenus pour l'histoire. »
Thiers convint ingénument que Tévénement du 24 Février avait été pour lui la plus grande leçon d'histoire et avait modifié ses idées sur les lois absolues.
Différence des âges : en 1 830-1 832, je prenais ces émeutes, ces commotions sociales, très à la légère : j'étais amoureux, poëte, pas-
DE SAINTE-BEUVE. loj
sionné avec colère en politique; je sortais allègre à travers T orage, et je chantais. — Aujourd'hui je prévois, j'embrasse Tavenir qui pourtant ne m'appartient plus. Je vais le front baissé, et j'ai le deuil dans le cœur.
J'ai le deuil de la ci\ilisation que je sens périr. Oh ! comme on comprend mieux en ce moment que c'est une invention délicate et sublime !
Après cette révolution, chacun n'est occupé que du matériel, les uns de la peur de perdre, les autres du désir de posséder. Une aimable et belle étrangère qui est à Paris disait : « On n'aime plus. Que je serais donc heureuse d'être aimée comme les Français aiment leurs propriétés! »
24 juin. Horrible journée. Lamartine et ses collègues abdiquent; ils ont régné par Tanar-
chie; ils lèguent la guerre civile à la dictature. Ce régime Lamartine^ malgré quelques beaux jours, sera aussi méprisé dans l'histoire que le ministère Laffitte, Tout ce qu'a fait Lamartine depuis le lendemain de la journée du i6 avril est ce qui a amené ce que nous voyons.
On peut dire de la chute de cette Commission executive et en particulier de Lamartine : Le pied leur a glissé dans le sang; — c'est vrai à la lettre : dans des flots de sang.
Le samedi qui a précédé la fatale semaine, il y avait foule chez Lamartine, il avait Fair radieux. — De quoi donc M. de Lamartine pouvait-il être contenta se demandaient le lendemain quelques personnes de ses amis. L'un d'eux regarda l'autre : ■ Moi, je le sais bien. »
— « Et moi aussi. // était content de lui. b Voilà de ces mots que les amis seuls savent trouver.
Chacun a commis toutes ses fautes. Qui donc aujourd'hui a le droit de venir parler si haut de celles de l'ancien gouvernement > Lamartine, qui a poussé à le renverser, n'a-t-il pas les siennes plus graves et plus coupables > Il a laissé s'évanouir entre ses mains la plus magnifique situation, et dont il pouvait user pour le bien de tous.
Oui, j'ai connu Leroux, homme distingué; mais depuis il s'est fort gâté. Je l'ai perdu de vue, ou plutôt nous avons rompu. Il est devenu dieu, et je suis devenu bibliothécaire. Nous avons pris des carrières différentes.
vîo5 LES CAHIERS
Thiers juge trop sévèrement les hommes, ou du moins trop exclusivement : il est trop prompt à les déclarer bêtes. Sans doute bien •des gens, même d'esprit, sont bêtes en politique. A moins d'avoir un esprit très-ferme, très-étendu et très-varié, il y a bien des points où l'on est en défaut. L'homme d'esprit doit savoir ses limites et éviter d'en sortir, pour ne pas être surpris en train de bêtise. Le vrai reproche à faire à la plupart des gens, c'est de ne pas savoir à quoi ils sont propres, et de ne pas s'y tenir.
Que pensez-vous de Jérôme Paturot? — Pas grand' chose. C'est gai, spirituel et assez bien observé; mais c'est bourgeois et sans aucune distinction. J'en lirai volontiers, un jour de pluie, dans le bureau du coin, en attendant l'omnibus, quelques chapitres au pouce; mais je n'aurai jamais l'idée d'en faire mon livre
de chevet.
Liège. Année 1848, année folle et fatale. Puisque le monde est en démence, j'ai saisi ce moment aussi de faire mes folies; — et mes folies à moi, c'a été de venir ici (Liège) vivre toute une année avec les illustres et aimables morts,, Villehardouin, Joinville, Froissart, Commynes, Montaigne, tous en foule et à la fois jusqu'à BufFon et Chateaubriand; de les accueillir en moi, de les entendre, de les interpréter, de me mêler plus intimement que jamais à eux, et d'oublier, s"il se peut, dans leur commerce^ les sottises et les misères du présent.
Toutes mes idées politiques ont changé, du jour où j'ai été convaincu de ce résultat d'observation morale :
(( Les hommes sont une assez méchante et plate espèce ; il n'y a de bons que quelques-uns. et ceux-là il faut sans cesse les extraire et les
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entretenir par des soins continus, sans quoi ils se détériorent. »
M"^.. ressemble à une de ces journées qui ne sont pas rares à Paris, où il y a un soleil brillant, mais où Ton sent de l'aigreur dans l'air.
Les fanatiques, les dévots ont une singulière manière de lire et d'écouter : ils découpent dans les choses tout ce qui leur convient et qui va à leurs vues. Ils se le mettent devant les yeux en se disant : tout le monde pense comme moi; puis ils s'endorment sur les deux oreilles.
Il y a des langues et des littératures ouvertes de toutes parts et non circonscrites auxquelles je ne me figure pas qu'on puisse appliquer le mot de classique : je ne me
tigure pas qu'on dise les classiques allemands.
Engendrée un matin à bord d'un vaisseau qu'elle n'a pas vu partir et qu'elle ne verra pas arriver, passagère agitée sur cette terre qu'elle ne dirige pas, l'humanité n'a pas de loi qui la lie nécessairement au grand système extérieur. Qu'elle se remue à fond de cale ou sur le pont, qu'elle se précipite à la poupe ou à la proue, cela ne change rien à la marche immuable : elle est, en un mot, comme une quantité négligeable par rapport à l'ordre souverain du reste de l'univers.
Raison de plus pour elle de mettre ellemême quelque ordre dans son petit monde, et de tâcher que la suite des générations qui la composent y passe les jours les moins troublés, les moins ouvertement à la merci de la fatalité et du hasard.
Jeune, on se passe très-aisément d'esprit
dans la beauté qu'on aime, et de bon sens
dans les talents qu'on admire. J'ai éprouvé cela.
(( La Révolution de 1789, telle qu'elle s'est faite, n'a été qu'une sanglante inutilité. Tous les bienfaits qu'on lui attribue, ses conséquences durables que mil ne songe à contester^ les droits et les garanties qui nous sont devenus comme une seconde vie, tout cela eût été obtenu graduellement, complètement, sans aucune des violences révolutionnaires...» Erreur profonde de Montalembert et dont il a fait le pivot de son discours de réception à l'Académie (5 février 1852).
J'ai passé par bien des journaux et je les connais, je sais l'esprit de cette espèce d'invention et d'organe moderne. Je vois des gens qui
se vantent et s'honorent dicVco. joiumalistes ; il n'y a pas plus à s'en vanter qu'à en rougir. J'aimerais autant qu'on se vantât d'aller souvent en chemin de fer : il y a du pour, il y a du contre, et c'est selon le but qu'on a, et le genre d'affaire et d'intérêt qui vous y conduit. D'ailleurs de nos jours, quand on écrit, on passe par les journaux, c'est à peu près devenu inévitable.
Le journal est une industrie. Si l'on y arrive avec trop de zèle, avec un désir de trop bien faire, de faire mieux que les autres n'avaient fait jusque-là et si l'on ne sert pas directement l'intérêt, la passion ou la vanité du chef, on s'aperçoit vite qu'on a tort ; et puis l'on a contre soi la conspiration sourde de ceux qu'on gêne dans leur routine, dans leur train de tous les jours, et qu'on va forcer par son exemple à se soigner davantage, à mieux faire, eux
aussi. On a beau être en état d'aider leur journal et d'ajouter à sa publicité ou à son éclat : ils vous aiment mieux loin que près ; s'ils vous supportent, c'est beaucoup. Ils se sentent comme piqués. Il n'y a rien de plus ordinaire chez les hommes établis que la haine du bien, la haine du mieux. J'ai éprouvé cela de la part de gens, d'ailleurs regrettables, que j'ai vus depuis célébrer comme de grands patrons et des amateurs de l'esprit : ils avaient plaisir à vous retarder, à vous décourager, à ne vous ouvrir qu'un jour insuffisant. L'intérêt politique ou l'intérêt commercial une fois hors de cause, on n'avait qu'à les laisser à leur penchant naturel, ils aimaient mieux qu'une bonne chose, une chose littéraire désintéressée, ne se fît pas. Aussi dans les rares exceptions que j'ai rencontrées à cette maligne disposition humaine, chez les directeurs des journaux où j'ai passé, j'en ai été reconnaissant.
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Si j'ai à faire de nouveau quelque article critique sur Cousin ou Villemain, commencer ainsi :
(( Il est un point dont il faut avant tout bien convenir , quand on a à parler de MM. Cousin et Villemain, comme lorsqu'on parle de M. de Lamartine : c'est le talent, l'immense talent dont ils sont doués, à tel point que deux d'entre ces trois peuvent sembler approcher du génie (à prendre le mot dans le sens moderne) et qu'ils le manquent de peu. Il doit donc être bien établi et entendu que toutes les critiques qu'on fera à leur sujet ne porteront point atteinte à ce grand fonds de talent antérieurement reconnu et seront en quelque sorte en deçà : reprehensio intra laudem sit! Cela dit, commençons et disons une fois de plus notre pensée, en ne craignant pas de la développer en toute franchise, etc., etc. »
Si je suis amené un jour, ce que je prévois,
à me défendre au sujet de Cousin, commencer par cette phrase de Duclos [Considérations sur les mœurs y dernier chapitre) :
(( Une défense ferme et décente contre un reproche injuste d'ingratitude est un devoir aussi sacré que la reconnaissance pour un bienfait. »
Une des maladies du siècle et qui date déjà d'assez loin est en tout de s'anoblir le plus qu'on peut, et de se faire passer pour ce qu'on n'est pas. Molière s'en est depuis longtemps moqué, et La Fontaine aussi; ceux qui, de nos jours, s'occupent de biographie, ont pu vérifier la remarque à tout instant. Sylvain, qui est Sylvain tout court, se fait appeler M. de Sylvain, et il trouvera au besoin des actes pour justifier de son de qui est tout nouveau. Tel qui était simplement gentilhomme et désigné dans les actes le C"" (chevalier) de... s'improvise le C^° (comte) de... C'est une manière de lire comme une autre. Vous êtes fils d'un honnête
DE SAINTE-BEUVE. us
médecin qui s'appelle Girard; mais ce Girard est un nom bien commun; prenez vite un nom de terre ou de pré : cela, si vous êtes poëte, vous rapprochera d'ailleurs de Despréaux. Il en va ainsi du petit au grand et du grand au plus petit. Le grand- père de cet artiste de rOpéra^ était un s\m-ple facturier de Montpellier, c'est-à-dire un ouvrier employé à fabriquer de la laine. Le biographe du grand chanteur, exact et scrupuleux d'ailleurs sur tous les autres points^ ne manque pas de le faire petit-lils d'un négociant. Le plaisant est qu'on n'en demeure pas moins démocrate, libéral et populaire, et qu'on se prévaut hautement de ses sentiments d'égalité. Un biographe du général républicain Hoche, écrivant sous l'œil de la famille, et avec des documents, n'a jamais osé dire qu'il avait servi d'abord dans les écuries. Le poëte républicain Lemercier vint faire, un jour, visite, rue de l'Ancienne-