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L ORIGINE DES BIENS ECCLESIASTIQUES

Un livre fut composé en 1789 et publié en 1791, dans le but d'expliquer et de légitimer les décrets de l'Assemblée constituante unifiant la propriété et rendant les biens de main-morte à la circulation.

L'auteur de la Véritable origine des biens ecclésiastiques (2J Rozet, rappelle que le christianisme, tant qu'il fut persécuté, <( pratiqua la pauvreté, l'humilité, l'abnégation de toutes choses ». L'évèque vivait de l'autel; mais, imitant l'apôtre,

(1) 2 vol. iu-18, Paria.

(2) T. V de ses Œuvres complètes, éd. Arago-O'Couuor p. o33.

il se contentait du vêtement et de la vie (1), il n'était que l'administrateur du fonds commun, « patrimoine des pauvres ».

Dès que l'Eglise triomphe, elle se fait combler de richesses par les empereurs romains, puis par les chefs barbares. La communauté primitive des fidèles cesse; l'épiscopat reçoit, prend de toutes mains des immeubles, des trésors, des exemptions et immunités féodales. A travers l'invasion et l'anarchie, il usurpe la puissance temporelle dans les villages où il réside, souvent sur le diocèse entier. Les couvents, à mesure qu'ils se fondent, obtiennent des domaines et des privilèges; de gré ou de force ils prennent rang dans la féodalité.

Mais déjà les biens d'Eglise, accaparés par les hauts dignitaires, n'assurent plus le service divin. La dîme sur tous les produits de la terre est généralisée à l'effet de garantir aux paroisses l'instruction des fidèles et le soulagement des pauvres. Elle ne tarde pas à être elle-même presqu'en totalité accaparée par les seigneurs ecclésiastiques, et quelquefois saisie par les seigneurs laïques qui Y inféodent.

Saint Eloi disait au roi Dagobert : « Mon prince, donnezmoi la terre de Solignac, afin que j'en fasse une échelle par laquelle vous et moi nous puissions monter au ciel. »

Dès lors, abbés et évoques ne cessèrent d'exploiter la piété, la peur et la vanité des grands. Les plus exécrables forfaits s'effaçaient au moyen d'une donation à l'église ou au monastère. On pouvait acheter la canonisation, passer saint à l'aide d'un bon testament. Depuis des honneurs spéciaux à la messe solennelle, jusqu'à l'inhumation sous les dalles du temple, depuis des éloges publiés au prône de son vivant jusqu'à des prières périodiques après sa mort, l'absolution immédiate ou à temps, la délivrance du Pur-

(1) Saint-Jérôme, ép. 2.

gatoire et l'assurance du Paradis: tout s'obtenait moyennant finance suffisante.

L'anathème servait à la fois pour acquérir et pour garder. Les usurpations par corruption ou violence, les fabrications défausses chartes et de faux titres (1), furent, durant de longs siècles, facilitées et par l'impuissance des juges civils et par l'omnipotence de l'Eglise, excommuniant quiconque osait toucher à ses biens, inviolables propriétés des saints et de Dieu.

Les Croisades ne servirent pas peu à augmenter les richesses du clergé. Les moines qui les prêchaient avaient persuadé à ceux qui couraient délivrer le tombeau du Christ qu'ils devaient confier à l'Eglise la garde de leurs domaines et lui en abandonner la succession s'ils ne revenaient pas de Palestine.

L'inquisition et l'extermination des hérétiques rapportèrent aussi d'énormes biens, notamment aux évèqucs du Languedoc, devenus les plus nombreux et les plus riches de France depuis l'effroyable guerre des Albigeois.

Des naïvetés et terreurs populaires, — surtout à l'époque de l'an 1000, annoncées coin me devant être la fin du monde, — on lira ce qu'on voulut, jusqu'à l'abandon de populations entières en un servage, que l'Eglise put maintenir, jusqu'à la nuit du 4 août 1789, sur plus d'un million de Français (2).

La vente en gros et en détail des indulgences, dont le scandale fut une des causes de la Réforme au seizième siècle, était d'un trop bon profit pour ne pas être reprise,

(1) Uue fabrique défausses chartes s'était régulièrement établie à Saint-Médard de Soissons; le moine Guernou s'eu confessa avant de mourir, mais les nombreux monastères enrichis grâce à lui s'abstinrent de rendre, et la prescription ratifia l'escroquerie.

(2) Gh.-L. Chassin, VEglise et les derniers serfs, 1880, chez Dentu.

LES TROIS CLERGÉS 3i>

après l'orage, sous des formes plus ou moins dissimulées. Le commerce des rosaires, scapulaires, médailles, cordons et ceintures pieuses, est, depuis des siècles, organisé sur la plus large échelle dans les couvents.

Leur esprit industriel s'est de longue date appliqué même aux choses profanes, aux élixirs et parfums pour les dames, aux confitures, épiceries, apothicaireries et liqueurs digeslives pour tout le monde.

Le mercantilisme clérical s'exerçait sur toutes les natures de fabrication et d'échange. La faillite du jésuite Lavallette, au dix-huitième siècle, en révéla l'universelle extension.

On en était alors indigné. Devant les moines mendiants, offrant des images et des chapelets, se fermaient les portes des paysans du siècle dernier. On n'eût guère, sous Louis XVI, osé monter des pèlerinages tels que ceux de La Salette, de Lourdes ou de Paray-le-Monial.

On riait des religieux de Citeaux disputant à deux autres ordres le vrai « saint prépuce de Notre-Seigneur ; » de la « larme du Christ, » qui rapportait 3 à 4,000 livres de rentes au couvent de la Charité; des cinq ou six tètes de saint Jean-Baptiste, adorées ici et là; du « saint nombril, » que l'évèque de Châlons dut interdire, après avoir fait ouvrir le reliquaire et constaté qu'il ne contenait rien du tout (1).

Sans doute, les menus profits de l'Eglise avaient beaucoup diminué à la fin de l'Ancien régime, grâce au septicistne des classes éclairées et aux haines rurales. Mais le casuel proprement dit devait encore être d'autant plus considérable que tous les actes de l'état civil relevaient du clergé exclusivement et que l'immense majorité des pasteurs des paroisses, réduits, comme nous le verrons, à de

(1) Voir le chapitre xxxvi de Rozet et le Traité des superstitions, par l'abbé Thiers.

très insuffisantes « portions congrues, »ne pouvaient vivre que dès profits extérieurs de l'autel.

Apprécions modestement à 2o millions le casuel et les quêtes en argent et en nature; rappelons les chiffres les mieux établis précédemment: 123 millions pour les dimes, 124 millions pour les biens-fonds et comprenons-y, avec une impartialité qui ne manque pas d'exagération, les cens féodaux. Nous obtenons le total de 272 millions.

Ce revenu annuel capitalisé donnait, constate M. Taine, pour les biens 4 milliards, pour les dimes 3 milliards et demi. Représentons la valeur du casuel par un demi-m.illiard. Nous arrivons à 8 milliards (i).

Notez bien que les 8 milliards devraient être triplés pour représenter leur valeur actuelle.

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