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LES CURÉS A PORTION CONGRUE

La plupart des curés, — inamovibles en droit, incommutables en titre seulement — n'étaient point des bénéficier vivant d'un office, comme les autres ecclésiastiques, comme ceux que rentait l'Eglise sans qu'ils lui rendissent aucun service et qui souvent la déshonoraient. Us étaient officiers sans bénéfices, réduits à la portion congrue — ou plutôt incongrue — comme écrivaient couramment les curés publicistes et les électeurs de 1789.

L'abbé Fleury, à la fin du dix-septième siècle (1), pose encore en principe: «Les dimes sont établies pour donner la subsistance spirituelle. Elles doivent donc régulièrement être pa\ ées aux pasteurs de qui le peuple qui les paye reçoit l'instruction et les sacrements. » Il s'abstient de légitimer par l'admission d'un contrat quelconque les détournements de la dime commis au détriment des paroisses.

11 définit « la portion congrue » une « pension que l'évèque, ou le gros décimateur doit assigner au curé, en espèces ou en argent, pour son entretien. » 11 en est de même, ajoutet-il, « des curés primitifs à l'égard des curés perpétuels. Les derniers arrêts du Parlement de Paris avaient fixé la portion congrue à 300 livres; le roi a étendu cette règle a toute la France par la déclaration du 29 janvier 1686. »

(1) Institution au droit ecclésiastique, Ch. XIII.

Cotte pension, faite parle bénéficier, collatcur de la cure ou décimateur de la paroisse, devait, selon la loi royale, comme selon la règle canonique, être portée au chiffre indispensable à la subsistance du prêtre exerçant le saint ministère. Mais les justes réclamations des pasteurs des paroisses n'étaient entendues ni des possesseurs des bénéfices, des accapareurs des dîmes, ni des Assemblées générales du clergé. Ce fut toujours par force d'édit, ordonnance, déclaration du roi que la portion congrue fut élevée, en 1768, pour les curés à ;>00 livres, et pour les vicaires à 200 li\ res; en 1786, à 700 livres pour les premiers et à 350 pour les seconds.

Encore avait-il fallu, afin d'obtenir cette misérable dotation du bas clergé, toute l'influence des économistes, de ïurgot, de Le ïrosne, de Necker, — un protestant, — faisant aboutir un véritable soulèvement de la pitié publique provoqué... par Voltaire.

« Un curé, » s'écrie le grand ennemi de l'Eglise, le dénonciateur de toutes les injustices (1), — « que dis-je? un curé, un iman même, un talapoin, un brame dohV^voir honnêtement de quoi vivre. Le prêtre, en tout pays, doit être nourri de l'autel, puisqu'il sert la République...

« Je dis que quiconque exerce une fonction pénible doit être bien payé de ses concitoyens; je ne dis pas qu'il doive regorger de richesses, souper comme Lucullus, être insolent comme Clodius.

« Je plains le sort d'un curé de campagne obligé de disputer une gerbe de blé à son malheureux paroissien, de plaider contre lui, d'exiger la dime des lentilles et des pois, d'être haï et de haïr, deconsumer sa misérable vie dans des querelles continuelles qui avilissent l'àme autant qu'elles l'aigrissent.

(1) Dans le Dictionnaire philosophique, au mot « Curé de campagne. »

« je plains encore davantage le curé à portion congrue, ;'i qui des moines nommés gros décîviateurs osent donner un salaire de quarante ducats pour aller faire, pendant toute l'année, à deux ou trois milles de sa maison, le jour, la nuit, au soleil, à la pluie, dans les neiges, au milieu des glaces, les fonctions les plus désagréables, en somme les plus inutiles. Cependant l'abbé, gros décimateur, boit son vin de Volnay, de Bcaune, de Chambertin, de Sillery, mange des perdrix et des faisans, dort sur le duvet avec sa voisine et fait bâtir un palais. La disproportion est trop grande.

« Dans un pays chrétien de douze cents lieues carrées, dans tout le Nord, dans la moitié de l'Allemagne, dans la Hollande, dans la Suisse, on paye le clergé de l'argent du Trésor. Les tribunaux n'y retentissent point de procès entre les seigneurs et les curés, entre le gros et le petit décimateur, entre le pasteur demandeur et l'ouaille intimidée, en conséquence du troisième concile de Latran, dont l'ouaille n'a jamais entendu parler. »

Les curés avaient le choix entre la « portion congrue, » qui était une somme fixe d'argent, et le produit quelconque de la dime ou de la partie de dîme réservée à leur cure.

Les paroisses n'avaient pas été uniformément dépouillées par la brutalité féodale et par l'avidité du clergé noble de l'impôt en nature sur le peuple pour le service du culte.

L'hérédité quant aux dîmes inféodées, la division et la subdivision des bénéfices simples (sans charge d'âmes) quant aux dîmes ecclésiastiques, avaient, à travers les siècles, opéré, entre décimateurs, une variété infinie de partages des dîmes.

Celles-ci, de plus, se subdivisaient elles-mêmes en dîmes « grosses » sur les grains, les vins et les fruits principaux; en « menues et vertes », sur les herbages et les légumes ; <( de carnelage ou charnage », sur les bestiaux et

leurs produits; enfin en « novales » ou dîmes établies sur les terres nouvellement défrichées (1).

La « grange aux dîmes », — devant laquelle le paysan d'autrefois ne passait jamais sans laisser échapper un cri de haine ou un geste de fureur, — contenait parfois jusqu'à vingt-quatre parts réservées à des décimateurs différents !

Dans les moindres villages, la dîme se partageait souvent entre cinq ou six décimateurs (2), y compris ou non compris le curé. 11 n'était pas rare, qu'en dehors de toutes les dîmes courantes, le curé perçut une « surdime » spéciale qui, par exemple, en Franche-Comté, s'appelait « droit de moisson » et, ailleurs, « droit de bosselagc » (3).

En Lorraine et Barrois (4), d'assez nombreux curés augmentaient le revenu qu'ils tiraient soit de leur tiers delà dîme ordinaire, soit de leur « portion congrue », à l'aide d'un petit bien annexé à leur presbytère, dit le « bouvrot », — en Champagne « bouverot » — qu'ils faisaient cultiver par corvée ou qu'ils louaient pour une somme annuelle.

Ainsi arrivaient-ils à se constituer un revenu suffisant. Mais, dans la presque totalité du territoire, les curés étaient réduits à la « portion congrue » et encore ne leur restaitelle pas entière dans les mains, lors même qu'elle leur fût régulièrement payée.

« La daterie de Rome », écrivait un prêtre en 1786 », les compagnies financières qui nous dévorent, les Anglais dans l'Inde, les cannibales et les Caraïbes dans le continent de l'Amérique, ne sont pas plus avides, plus voraces, plus à charge à la terre que ne le sont les animaux à longues fou-

(1) Répertoire Dalloz, v. culte, n° 451.

(2) L'abbé Mathieu, p. 40

(3) Rozet, t. II, p. 37.

(4) Raconte l'abbé Mathieu, p. 138.

rures connus sous le nom de gros dccintateurs et que Jean Bodin appelait si bien imposteurs (I . »

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