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LE CASIT.I. ET LA LUTTE POOB LA VIE

Dans une dps brochures les plus brèves, les plus simples et les plus vives publiées par les curés à la veille des élections de 1789 (3), lamisère des « congruistes » est expliquée en chiffres irréfutables.

11 est de notoriété publique, disent-ils, que les cures sont, parles décimes, imposées à « au moins le dixième, et que la plupart des canonicats ne sont pas même imposés au trentième; il y en a qui ne sont taxés qu'au quatre-vingtième. »

Avant le dix-septième siècle, les décimalcurs donnaient aux desservants des paroisses « ce qu'ils voulaient, presque rien. >» C'est malgré eux que des édits royaux, depuis Louis Xlll, en 1629, jusqu'à Louis XVI, en 1786, ont élevé la portion congrue à 300, ;ï 500, à 700 livres.

(1) Bosc, Mémoires pour servir à l'histoire du Ronergue, 3 vol. in 8<>, 1797, I, 122; II, 243.

(2) V. le « Plan de mémoire pour un vicaire savoyard qui ne possède avec sa cure que 001) livres de rente, » Grenoble, 1789, in-8°.

(3) Réclamations des curés du royaume contre les injustices du haut clergé, 39 p. in-8°, Bibl. nationale, Lb'w 1212.

Mais, s'écrient les curés réclamants, « un valet d'évcque n'a-t-il pas plus? »

De 700 livres, ôlez les décimes, il reste 620 livres. Retranchez la gouvernante, ses gages et sa nourriture, il reste 360 livres. Comptez le chauffage, la hoisson, il reste 260, 160 livres.

Et l'un n'a pas parlé du pain! soit 180 livres. A la fin de l'année, le curé congruisle aura touché 20 livres de moins cpie ce dont il avait besoin.

Le casuel a été laissé en dehors du compte. Mais « l'indévotion du siècle et la dureté des temps ôtent même aux prêtres de campagne la ressource des honoraires des messes. »

D'ailleurs, le casuel leur répugne, et ils savent qu'il n'a jamais été perçu qu'en violation manifeste et du droit canonique et du droit civil ancien.

L'un des capitulaires par lesquels Charlemagne rendit la dime obligatoire pour tous les habitants dans toutes les paroisses, le capitulaire de l'an 801, porte qu'elle doit être appliquée à trois choses : l'entretien et l'ornement de l'église, le secours aux pauvres et aux voyageurs, la subsistance des prêtres et des clercs; et que, d'autre part, L'administration des sacrements sera gratuite (1).

Mais, de même que l'accaparement parle haut clergé des biens donnés à l'Église avait forcé d'instituer la dime, la captation de celle-ci et l'insuffisance des portions congrues avaient ramené l'usage des « droits casuels », quoique le chancelier de l'Ilospilal eût fait rappeler dans l'ordonnance de lo60 la gratuité des sacrements (2).

Dans Y Institution au droit canonique, l'abbé Fleury déclare « la simonie le plus grand des crimes après l'hé-

t Lat'errière, Histoire du droit français, t. III, p. 273.

2) Laferrière, Essai sur l'histoire du droit français, t. II, p. 60.

résic. » C'est, dit-il, « simonie de vendre ou acheter la prédication ou l'administration des sacrements..., de refuser d'instruire, baptiser, donner l'absolution des péchés, sinon à un certain prix.» Cependant, ajoule-t-il avec .quelque embarras, « il n'y a point de simonie à recevoir ce qui nous est offert volontairement, même à l'occasion de nos fonctions. » Car, saint Paul l'a dit, « qui annonce l'Évangile doit vivre de. l'Évangile. »

D'après cette doctrine, les ecclésiastiques commeadataircs étaient doublement simoniaques, jouissant des revenus de l'autel sans le servir et forçant les piètres qui le servaient à revendre encore aux fidèles les sacrements surabondamment payés par les biens d'Église et par les dîmes.

Au lieu de pouvoir, comme l'ordonnaient les canons, faire l'aumône du quart du revenu paroissial, le curé se trouvait obligé de se faire faire l'aumône à lui-même, par ses paroissiens.

Mais, dans les villes seulement et pour les curés déjà pourvus d'honoraires plus que suffisants, le casuol, c'est-àdire l'ensemble des profits non tixes de la cure, avait une importance très réelle.

« On paye pour les bans, pour les dispenses, pour les fiançailles, pour le baptême, pour la première communion, pour l'extrème-onction, pour l'enterrement. On paye à l'évêque, au curé, à la fabrique, au vicaire, aux moines, sans compter ce qu'on envoie à Rome. Tout se paye, écrit l'abbé deVermont (t). «C'est surtout lorsqu'un malheureux a perdu sa femme, son enfant, ce qu'il aimait le mieux au monde; c'est en ce moment douloureux que le casuel, qui est toujours une injustice, prend le caractère de l'injure. »

1,1) Lettres déjà citée*, p. 11.

« La quittance des impôts sur les boissons qu'on donne aux barrières de Paris était moins longue, dit Condorcet, qu'une quittance de convoi... Les prêtres qui doivent réprimer L'orgueil cherchent à l'exalter.

« Ils ont. eu l'art de placer la vanité dans une foule de petites distinctions, de cloches, de cierges, d'ornements; ils vendent jusqu'au droit d'être enterré dans leurs temples et d'infecter après sa mort ses concitoyens... Si le mort n'a pas eu de confesseur, on permet quelquefois aux parents d'en payer un pour ne pas scandaliser ; d'autres fois, on leur refuse cette grâce pour les dénoncer au peuple comme gens suspects de manquer de foi. Cette alternative dépend du curé qui pèse (Dieu sait dans quelle balance!) lequel vaut mieux pour l'Église d'un écu ou d'un scandale. »

Dans les \illages, l'écu était impossible à arracher, et c'était plutôt en nature qu'en argent que se percevait le casuel, cause incessante des plus tristes démêlés entre le paroissien et le curé. Car « si les abus du haut clergé rendaient l'Église odieuse, ceux du clergé inférieur la rendaient méprisable (1). »

Le curé n'avait le droit de rien exiger pour les sacrements, si ce n'est pour celui du mariage. 11 était obligé de tenir gratuitement un double registre des naissances et des décès, dont un restait à la paroisse et l'autre était remis au greffe de la justice royale. 11 ne pouvait se faire payer que pour les extraits de son registre. Dans les enterrements, il ne pouvait tirer profit que de la messe chantée et du luminaire (2).

Ces très menus profits légitimes complétaient d'autant moins sa « portion congrue, » qu'il devait, pour une part fixe, entretenir son presbytère et son église en bon état.

L Œuvres complètes de Coudorccl, éd. Arago-O'Gonnor, t. V, p. 530.

(2) P. -A. Guéroult, Dict. de la France monarchique, v° curés.

A cet entretien étaient tenus de coopérer, pour d'autres parts déterminées : le seigneur ou patron de l'église, la communauté rurale, enfin les décimateurs.

Ce partage des obligations était une source perpétuelle de disputes et de procès entre le pasteur, la fabrique, le château, le prieur commendataire ou le curé primitif. Les choses s'étaient tant bien que mal arrangées dans certaines localités. Une parcelle supplémentaire de dime était réservée aux marguillcrs, ou bien les habitants versaient « des sous de paroisse » pour les vases sacrés, les ornements du culte, le luminaire, le pain et le vin des offices. Pour l'école et son maître, auxiliaire du curé, dans certaines localités se prélevait une dime spéciale, dite de «la troisième charrue, » parce qu'elle était due par le troisième des laboureurs, d'après l'importance de sa récolte (I).

Par corvées, les habitants devaient réparer la nef de l'église et tenir le presbytère en état extérieur convenable (21. La réparation et la reconstruction du reste de ces édifices incombait à des patrons, seigneurs ou décimateurs, qui le plus souvent ne résidaient pas dans la paroisse et contre lesquels les poursuites seraient devenues trop difficiles et trop onéreuses.

Si bien que souvent un curé de campagne ne savait où loger, où dire la messe. Tel jeune prêtre arrivant, en 17SS, prendre possession d'une cure de Touraine, province des meilleures, se voyait offrir pour presbytère une masure « lézardée, crevée, menaçant ruine, sans portes ni croisées qui tinssent. » Il réclamait les réparations de droit ; l'année 1790 arrivait sans qu'elles fussent faites. Et, s'il en était ainsi pour un curé, que devait-ce être dans une « annexe » ou « succursale » pour un simple vicaire ?

(1) L'abbé Mathieu, p. 145.

(2) luit d'avril 1695, art. 22.

Les tkois qlekgés ~'-i

l)e> desservants allaient chercher asile et subsistance liiez un curé iln voisinage. Il y âvàfl «les « secondaires •> à 3a » livres, qui mangeaient tantôt chez un confrère, tantôt chea un autre, ou quêtaient du pain et des pommes il).

La « lutte pour la vie » devenait fréquemment d'autant plus terrible pour le vicaire à 350 livres et le curé à 700 livres de portion congrue que les hauts décimateurs ne les versaient pas avec régularité, et qu'il fallait faire des poursuites des frais, pour leur arracher la maigre pitance des pasteurs des paroisses, dont ils dépensaient les dîmes en jouissances des moins religieuses.

D'autre part, ce que le pasteur eut pu obtenir des ouailles dévotes, auxquelles la nécessité le forçait d'avoir sans cesse recours, était périodiquement ramassé par les quêteurs et quêteuses privilégiés des ordres mendiants (2 .

Aussi voyait-on des vicaires et des curés allâmes « boire avec leurs paroissiens et leur vendre l'absolution. » En Auvergne, tousles dimanches, raconte Schmidt (3), aux prônes, il se crée des lieutenances et sous-lieutenances de saints. Si le paysan larde à mettre le prix, vite un éloge de saint Pierre, et les paysans de monter à l'envi. »

(lent autres exemples delà superstition hébétée de certaines populations, superstition qu'il plaisait au clergé supérieur de laisser, de faire exploiter par le bas clergé, pourraient être cités. C'est avec raison que M. Taine y voit une des principales causes des colères de 1789 et des fureurs de

Mais est-ce donc à la Révolution qu'il faut reprocher d'avoir recueilli la tempête que l'Église semait depuis plus de mille ans ?

1 Taine, I. p. 94 98 ; d'après Hippeau, t. VI. et les manuscrite des archives nationales, B. III et D. XIX. ■2 Taine, 1. p. 481.

:f Tableaux dp la Révolution, 11,7, cités par Taine.

Et si l'un des plus actifs ferments de la révolte générale •le la nation contre l'Ancien régime a été précisément l'exaspération des curés à portion congrue contre l'Ordre même du clergé, encore une fois, à qui la faute ? A l'Eglise, toujours à l'Eglise.

XVUI l'avilissement du bas clergé

Lorsque par hasard, et pour le service obligatoire de la Confirmation, l'évèque parcourait son diocèse, le curé, chez lequel il daignait s'arrêter, était contraint de lui donner un diner digne de Son Éminence. Le pauvre prêtre ne pouvait y dépenser moins d'une année entière de son revenu. Mais il y gagnait quelquefois, si le très haut seigneur avait bien digéré, d'être transféré dans une cure plus avantageuse. Cela ne se passait, on le pense bien, que dans les gros bourgs, où le prélat faisait venir tous les enfants à confirmer des villages des alentours. Quant aux curés, « un tas de manants, trempés dans l'encre, » il les contemplait de toute sa grandeur, ne se laissant approcher que par les trois ou quatre « qui pouvaient être de condition » (I).

Lorsque le prélat rentrait de tournée pastorale dans son palais de ville ou son château de campagne, il secouait sa robe violette et s'écriait galamment : « N'approchez pas de moi, mesdames, je joue le curé d'une lieue à la ronde (2)! »

Que quelque affaire amenât à l'évèché un curé de campagne, on lui faisait faire antichambre des heures entières.

(1) Rozet, II, 169.

(2) L'abbé Laurent. Exsni sur la Réforme du derr;é, 1789, p. !'.!.

LÈS ÎKOIS CLERGES 7."i

A l'un <le ces solliciteurs, un jeune évèquc s'avisa un jour de demander :

— Combien y a-t-il de péchés capitaux?

— Huit, répondit-il.

— Nous n'en connaissons que sept. Quel est donc votre huitième?

« C'est, monseigneur, le mépris des évêques pour les prêtres (1). »

Jamais noble prélat n'admettait à sa table curé qui ne lût gentilhomme. On renvoyait les autre s « mangera l'office avec le reste des valets tonsurés (2). »

Lorsque l'évèque court, le soir, sur la route, emporté au galop de son élégante berline, le curé, qui rentre à son presbytère, « est obligé de se jeter à tâtons le long d'un talus pour se garantir des pieds et des éclaboussures des chevaux et peut-être du fouet d'un cocher insolent. » Puis, « tout crotté, son chétif bâton d'une main et son chapeau tel quel de l'autre, » il ne saurait manquer de « saluer humblement et rapidement, à travers la portière du char clos et doré, le hiérarque postiche ronflant sur la laine du troupeau que le pauvre curé va paissant et dont il ne lui laisse que la crotte et le suint. »

« Nous, » ajoute le narrateur de cette scène, « nous, malheureux curés à portion congrue, nous, dont le sort fait crier jusqu'aux pierres et aux chevrons de nos misérables presbytères... nous subissons des prélats qui feraient encore quelquefois faire par leurs gardes un procès au pau- \re curé qui couperait dans leurs bois un bâton, son seul soutien dans ses longues courses par tout chemin. »

Toute cette lettre d'un curé de 1789, à qui les élections aux États généraux permettent de révéler l'effet

(i) Rozet, II, 171.

(2) Condorcet, V, 527.

Tlî I.KS CAIIIKIIS liKS CtTflfÉS

flans le bas ctefrgé «les mépris cl fies exploitations du haut clergé, « toute cette lettre, dit M. Taine(l), est un long cri de rage; ce sont dos rancunes semblables qui feront les Joseph Lebon et les Fouché. »

De l'opulence, de l'impudicité et de l'irréligion de leurs supérieurs, les prêtres des paroisses n'ignorent rien. En percevant à grand'peine, soit leur tiers de dime, soit leur portion congrue, ils ont calculé ce que touche à leurs dépens le prieur ou abbé commendataire. Le curé de Sainte- Croix à Bernay, en Normandie, dénonce, par exemple, qu'il est sans presbytère; que son salaire fait, au total, !,050 livres et que l'abbé en commende titulaire de sa paroisse, où on ne le voit jamais, en tire '>7,000 livres de revenu annuel .

Ce qui bouleverse le prêtre de campagne, c'est que, vivant au milieu de misérables auxquels son devoir serait de distribuer l'aumône, il se trouve lui-même réduit à l'état de mendiant par « des richards oisifs » qui, pour parler comme M. Taine (2), « les poches pleines, l'envoient faire, avec des poches vides, un ministère de charité. »

Ce qui entretient sans cesse son irritation, c'est de n'apercevoir, sous un régime établi au rebours de l'Évangile qu'il enseigne, aucun moyen d'améliorer son sort, quelque mérite qu'il ait, quelque vertu qu'il prouve. « Nous sommes, soupire-t-il,des sergents et, comme nos pareils de l'armée, nous avons perdu l'espoir de jamais devenir officiers. »

En effet, c'est à peine si les plus maigres prébendes de quelques chapitres des collégiales sont accessibles aux curés vieux et infirmes. Sauf dans trois ou quatre petits « évèchés de laquais, » il n'y a pas d'emploi pour quiconque est sans aïeux. Le bas clergé est exclu des hautes places

(1) L'Ancien Régime, p, 98.

{2) lbid, I, 95.

« non-seulement comme inférieur, mais comme roturier 1). »

Cette situation avait été signalée comme déplorable et dangereuse, au milieu du dix-huitième siècle, parle père du grand Mirabeau, écrivant en ses Ephémérides du Citoyen : « 11 y a deux classes dans le clergé : l'une, tirée de la noblesse et de la bonne bourgeoisie, n'a que des prétentions sans vrai ministère ; l'autre, n'ayant que des devoirs à remplir, sans espoir et presque sans revenus..., ne peut se recruter que dans les derniers rangs de la société civile. »

Pour venir, au fond d'une campagne asservie et affamée, disputer sa vie aux dépens de paysans misérables; pour servir les intérêts, jusqu'aux fantaisies d'un seigneur ou de son procureur fiscal, avoir la responsabilité de l'état civil, se faire à tout propos, par ordre du roi, de l'intendant, du subdélégué, de l'employé du fisc, le sous-officier de la police, de l'administration et de la justice, et; dans ce métier compliqué, ajouté au ministère apostolique, ne trouver ni aisance ni honneur : un tel sort était évidemment inacceptable pour quiconque s'en eût pu procurer un autre.

La plupart des pasteurs, constatait Condorcet en 1781 2 , « élevés par des congrégations ignares et fanatiques, sont incapables d'éclairer leurs ouailles, de les soulager dans leurs maux, de les conseiller dans leurs affaires. » — La dernière classe de l'ordre sacerdotal, écrit en 1789 un capucin (3), est « formée de la balayure des écoles. » Les « prêtres de charité et de nécessité, » desservants, vicaires, « sont aussi grossiers et ignorants que les peuples. » Ils se livrent dans la chaire sacrée à « d'indécentes familiarités; » quelquesuns, dans leur vie privée, à des « désordres criminels. »

(i)Taine.I, 94. 97.

2) Œuvres, V, 530-532.

•3) Lettres à .V.V. SS. du clergé de France, Bibl. nal. Lb", 1215.

Mais ce capucin a pour les curés la haine et le mépris que les curés ont universellement, et depuis l'origine des ordres monastiques, contre les religieux. Il exagère la réalité

S'il y avait trop de vicaires et desservants de villages qui n'avaient pu être recrutés que parmi les paysans, « qui savaient à peine lire et n'entendaient même pas le latin de leur bréviaire (1), » il y avait, non-seulement dans les villes mais aussi dans les bourgs, beaucoup de curés instruits, honnêtes, appuyant leurs paroissiens et s'appuyant euxmêmes sur eux contre toutes les petites et grandes tyrannies ecclésiastiques, seigneuriales ou royales, et que l'immense examen de conscience nationale provoqué par la convocation des États généraux lit tout à coup émerger de leur néant.

Des curés que 1789 fit apparaître sur la scène politique, et en particulier des curés de Lorraine •— qui étaient moins pauvres et moins avilis que ceux de la plupart des autres provinces —l'abbé Grégoire (2) disait « qu'ils étaient communément l'inverse des évèques, » et qu'on aimait alors à citer le proverbe, « qu'on formerait un excellent clergé eu le composant d'évèques espagnols et de curés français. ..

L INFLLEXCi: Dl JANSENISME

Afin de bien comprendre le soulèvement général des curés

(1) Dht. Gué rouit au uiot « vicaire?. »

(2) Mvwoircs, II, 13.

t.KS TROIS CLERGÉS 79

en 178'J et l'esprit chrétiennement réformateur, qui traverse les brochures et les Cahiers pour éclater dans les derniers États-Généraux, il faut remonter jusqu'au dix-septième siècle et suivre dans les couvents, dans les séminaires, jusque dans les plus humbles cures de village, la lutte du jansénisme avec le jésuitisme [{).

Des innombrables persécutions dont le catholicisme a souillé l'histoire de l'humanité (2), la moins sanglante mais non la moins cruelle, la plus mesquine, la plus lâche, la plus honteuse, est celle qui fut exercée, durant une centaine d'années par la royauté française et par la papauté, contre « la secte » dont furent le grand Arnauld, Nicole et Pascal.

Quand la monarchie absolue proscrivit les solitaires de Port-Royal qui, dégoûtés du despotisme du prince et du prêtre, s'étaient réfugiés sous le despotisme de Dieu, flans la méditation et le travail ; quand elle fit raser la maison des Champs où de pieuses femmes « pures comme des anges, entêtées comme des démons » cherchaient le ciel par d'autres voies que les sentiers tortueux du prohabilisme jésuitique, priaient de l'âme et non des lèvres, sans égrener un rosaire, sans se livrer aux pratiques immondes et païennes de la communion fréquente et de l'adoration d'un cœur ensanglanté; la pénitence sincère, la science, la vertu, la dignité humaine et le véritable amour de Dieu furent du même coup condamnés et étouffés.

En dirigeant ses foudres contre les cinq propositions de Jansénius et les cent et une maximes de Quesnel, l'infailli-

(1) Voir surtout Port-Royal, par Sainte Beuve, l'Église et les Philosophes, par Pierre Lanfrey ; voir aussi les livres II et NI et tome I de V Histoire de la Révolution, par Louis Bl;«nc, V Église romaine en face de la Révolution, par Crétineau-Joly ; puis, enfin, le Clergé de 89, par Jean Wallon, 1876.

2) Comme nous l'avons déjà expliqué dans le Génie de la Révolution, 1866, t. II, p. 20S-206.

bilité pontificale nia on même temps la charité, la grâce, la liberté et la justice; elle anathématisa, dans les textes faussés des prétendus .novateurs, les doctrines fondamentales de saint-Augustin, de saint Paul, de Jésus-Christ; « elle effaça, comme disait Edgar Quinet(l), la lettre et l'esprit de l'Évangile pour se débarrasser des hérésies; nonseulement elle poignarda le christianisme, mais l'idée même de la religion et de Dieu. »

Cette absurde persécution du jansénisme à coups « de billets de confession » et « de lettres de cachet » iit la place nette à la philosophie qui, ne rencontrant plus un christianisme acceptable, chercha la vérité et la* morale hors (\u christianisme, fonda le droit hors des religions.

D'un autre côté, les derniers chrétiens du catholicisme, désillusionnés, exaspérés, tombèrent dans la folie des miracles, dans la furie des convulsions. Ils livrèrent ainsi à une époque sceptique et clairvoyante le secret des accès de maladies nerveuses et mentales, que la naïveté des peuples enfants acceptait pour des prodiges divins.

Par la faute de leurs persécuteurs, les jansénistes ne recouvrèrent la raison que pour porter à la compagnie de Jésus un coup qui ne fut mortel qu'en apparence, préparer de longue main le soulèvement du bas clergé contre l'aristocratie bénéficiaire et provoquer la tentative d'un retour vers le christianisme primitif — ou plutôt idéal — avec le concours de la nation française, si l'Église romaine, pourrie, se refusait à la réforme sans schisme.

Dès la première moitié du dix-huitième siècle, au plus fort de la mêlée cléricale et parlementaire causée par la Bulle Unigenitus, l'esprit janséniste inspira de mystérieuses Lettres, dans lesquelles, avec une irréfutable logique, se, démontrait l'absurdité des privilèges ecclésiastiques cl se

(l) Le Christianisme et la Révolution française.

prouvait Ja nécessité de les supprimer pour rendre le clergé chrétien.

Lorsque, en 1749, il fut un instant question de tirer profil des Liens d'Église pour le Trésor royal et d'appliquer au clergé et à la noblesse, comme au peuple, l'impôt du Vingtième de tous les revenus, lurent lancées de très véhémentes Hemontrances au second ordre du clergé, où les humbles vertus de l'Évangile étaient mises en contraste flagrant avec la corruption et l'irréligion des évèques de cour et des abbés rie ruelle (I).

Durant les vingt-cinq années qui précèdent immédiatement la Révolution, le jansénisme semble avoir disparu dans le triomphe que lui ont procuré les parlements sur les jésuites expulsés, dans la lassitude des persécutions mesquines de l'administration royale, jésuitique avec ou sans jésuites, et aussi dans le ridicule énorme dont la philosophie a couvert les derniers » miraculés et convulsionnaires. »

Cependant, épuré de toute extravagance mystique, il entretient dans certains ordres monastiques, dans beaucoup de séminaires et collèges, les méthodes et les vertus de Port- Koyal. Il répand, au sein du clergé inférieur, un assez grand nombre de prêtres croyants, savants et honnêtes. Ces curés, dont l'éducation a été faite le plus souvent chez les pères de l'Oratoire, » comprennent dans le même amour ce que la religion inspire de plus parfait et ce que le génie humain tente de plus hardi » (2).

Ce n'est pas l'obéissance aveugle et la soumission servile qu'ils pratiquent; c'est, au contraire, par la résistance au mal et l'activité au bien public, qu'ils veulent rendre au catholicisme, comme ils l'entendent, la grandeur qu'il a, selon eux, perdue depuis le seizième siècle. Avec plus ou

(1) Hist île la Révolution française, par Louis Blanc. 1. 1. p. 366.

(2) Noir la Notice de M. Mignet sur Daunou.

moins do patience, ils attendent, ils préparent une régénération qu'ils se figurent pouvoir maintenir orthodoxe en combattant tout ce qui tient de près ou de loin à ce que justement ils appellent l'hérésie jésuitique.

Us persistent à nier les innovations de la funeste Compagnie sur la grâce « suffisante, efficace ou non efficace »; il leur répugne, d'admettre que la religion de Jésus-Christ et de Saint-Augustin, leur grand saint, se puisse accommoder à toutes les philosophics, à toutes les morales, à toutes les politiques.

Contre l'infaillibilité du pape, ils demeurent « appelants» et « réappelants » au futur concile. La dévotion » aisée », la » communion fréquente », le chapelet machinal remplaçant la prière sentie, l'adoration erotique du Sacré-Cœur, se substituant à l'amour pur de Dieu; toute la religiosité païenne et impie des jésuites leur fait horreur. Ils réprouvent les restrictions mentales, les directions, les capitulalions de conscience; ils ont foi en l'identité de leur religion avec la morale humaine et ne veulent pas reconnaître la morale des jésuites.

L'église catholique, telle qu'ils la rêvent, ne se composerait pas de « bâtons dans la main d'un vieillard » dirigé par un général, successeur de Loyola, mais d'évèques et de pasteurs populaires, prouvant par la rigueur de leur conduite et le développement de leur intelligence que la grâce divine les inspire.

11 ne serait pasexact de dire que les curés qui lancèrent, de 1787 à 1789, les brochures préparatoires des Cahiers, qui dirigèrent l'agitation considérable, grâce à laquelle le clergé inférieur obtint la majorité dans les assemblées électorales du premier Ordre, qui enfin voulurent révolutionner l'Eglise et du même coup christianiser la Révolution, étaient de purs jansénistes à la façon des hommes de Port-Royal. Mais ils avaient tous pour base de conduite celle des cent et une

propositions de Quesnel, que le jésuitisme haïssait le plus : * La crainte d'une excommunication injuste ne doit pas nous empêcher de faire notre devoir. »

Cette indépendance de la conscience, maintenue malgré la bulle de 1713 par leurs prédécesseurs, les jansénistes de la lin de l'Ancien régime l'exercèrent pour se réconcilier de mieux en mieux avec la philosophie.

Voltaire avait fini par apprivoiser « le tigre janséniste », et rendre tolérants les juges de Calas.

Jean-Jacques Rousseau, avec son Vicaire savoyard, très lu dans les séminaires, très répandu dans les presbytères, avait suscité un profond mouvement de démocratie chrétienne, qui ne servit pas peu à déterminer, au moment décisif de la rédaction des Cahiers, l'union d'intérêts et d'aspirations des curés à portion congrue et des paysans, contre les prhilé- ^iés nobles et ecclésiastiques, pour la revendication de l'égalité et de la liberté, pour la déclaration des droits de l'homme et du citoven.

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