LE BON CIRE SELON VOLTAIRE ET TIRG0T
• Bannir l'idée religieuse de l'Etat, où elle ne peut être qu'une cause de trouble et d'oppression, pour lui faire reprendre dans la conscience individuelle la place modeste mais sûre que lui assignent l'insuffisance de sa certitude et la valeur nécessairement hypothétique de ses affirma lions » : voilà, écrivait P. Lanfrey en I806 M), tout le génie «lu dix-huitième siècle et son but.
il U Église et, les philosophes, p. 373.
Turgot, qui fut la philosopliie au pouvoir, — où elle ne
fit que passer et d'où l'influence jésuitique la chassa pour le malheur de la monarchie, — Turgot professait ces deux \érités éclatantes, que quelques-uns réputent encore radicales de nos jours (1) :
« Si l'on n'enseignait aux enfants que des vérités, si ou ne leur parlait que de ce qu'ils peuvent entendre, il n'y aurait presque plus d'esprits faux. »
Donc, l'instruction laïque.
« La religion ne doit pas plus être l'objet des lois que la manière de s'habiller ou de se nourrir. »
Donc, séparation de L'Église et de l'Etat.
Sur le premier point, Turgot poussait la logique à tond ; il voulait l'éducation du peuple tout à fait séparée des opinions religieuses cl des cérémonies du culte ; car, disait-il, « la morale n'a été corrompue que par son mélange avec la religion ».
Mais, sur le second point, l'homme d'Étal retenait le philosophe dans l'application immédiate de ses idées.
Le philosophe n'admettait pas de religion dominante: il refusait à toute religion << d'autre protection que la liberté, » déniait absolument à l'Etat la faculté tyrannique de prescrire un dogme, de contraindre une seule conscience. L'homme d'État prenait peur de,- l'irréligion remplaçant tout à coup les pratiques superstitieuses au sein de populations ignorantes, assez sauvages encore pour croire aux sorciers, à défaut de curés, et ne,: pas cesser d'être fanatiques en cessant d'être catholiques.'
C'est pourquoi Turgot jugeait (indispensable un sacerdoce prêchant dans les villages « dés dogmes raisonnables, donnant aux paysans l'exemple de la probité, » mettant sous les yeux du peuple « l'abrégé de ses devoirs. »
(l) Voir sa Vie, par Condorcet, 1786.
Durant son intendance à Limoges, il considérait les curés, rapporte Dupontde Nemours (l), « comme ses sub-délégués naturels et assurait qu'on était trop heureux d'avoir, dans chaque paroisse, un homme qui eût reçu quelque éducation, et dont les fonctions dussent, par elles-mêmes, lui inspirer des idées de justice et de charité. »
Le premier des fonctionnaires royaux, lors de la disette • le 1770-1771, il adressa des circulaires officielles aux misérables desservants des villages, et les releva à leurs propres \cii\, les faisant les agents de l'autorité royale pour la distribution des secours aux allâmes, pour l'organisation ries bureaux et ateliers de charité, pour la contrainte morale et au besoin matérielle à exercer sur les propriétaires tenus de subvenir à la subsistance des cultivateurs jusqu'à la récolte prochaine (2).
Le curé — administratif — tel que le souhaitait ce ministre de Louis XVI, eût admirablement réalisé le type social, présenté, dans le Catéchisme du curé, par Voltaire.
Ce dialogue, entre Ariston et Théotime (3), mérite d'être en majeure partie reproduit, tant il est spirituel, cordial, et tant il reste actuel au bout de plus de cent ans.
« — Eh bien, mon cher Théotime, vous allez donc être curé de campagne?
« — Oui, on me donne une petite paroisse et je l'aime mieux qu'une grande. Je n'ai qu'une portion limitée d'intelligence et d'activité : je ne pourrais certainement pas diriger soixante-dix mille âmes, attendu que je n'en ai qu'une : un grand troupeau m'effraye, mais je pourrai faire quelque bien à un petit.
« J'ai étudié assez de jurisprudence pour empêcher, au-
(I) Œuvres lie Turgot, éd. Guillaumia, t T, p. M:i. l Voir les lettres circulaires aux cures, I. II «les Couvres de Turgot.
• Kiifmii dans le Dictionnaire philosophique.
86 LES CAHIERS DES CtfRÉS
tant que je le pourrai, mes pauvres paroissiens de se ruiner en procès. Je sais assez fie médecine pour leur indiquer les remèdes simples quand ils seront malades. J'ai assez de connaissance de l'agriculture pour leur donner quelques conseils utiles. Le seigneur du lieu et sa femme sont d'honnêtes gens qui ne sont point dévots et qui m'aideront à l'aire du bien. Je me flatte que je vivrai assez heureux et qu'on ne sera pas malheureux avec moi.
<( — N'ètes-vous point fâché de n'avoir point de femme? Ce serait une grande consolation; il serait doux, après avoir prône, chanté, confessé, communié, baptisé, enterré, consolé des malades, apaisé des querelles, consumé votre journée au service du prochain, de trouver dans votre logis une femme douce, agréable et honnête qui aurait soin de votre linge et de votre personne, qui vous égaierait dans la santé, qui vous soignerait dans la maladie ; qui vous ferait de jolis enfants, dont la bonne éducation serait utile à l'État...
« — L'Église grecque a grand soin d'encourager les curés au mariage ; l'Église anglicane et les protestants ont la même sagesse ; l'Église latine a une sagesse contraire; il faut m'y soumettre. Peut-être, aujourd'hui que l'esprit philosophique a fait tant de progrès, un concile ferait des lois plus favorables à l'humanité; mais, en attendant, je ne dois pas murmurer.
« — Vous êtes savant, et vous avez une éloquence sage, comment comptez-vous prêcher devant les gens de campagne?
« — Comme je prêcherais devant les rois. Je parlerai toujours de morale, et jamais de controverse. Dieu me préserve d'approfondir la grâce concomitante, ht grâce efficace, à laquelle on résiste, la suffisante, qui ne suffit pas... 11 y a bien des choses que mon auditoire, n'entendrait pas, ni moi non plus. Je tâcherai de faire des gens de bien, et
de l'être, mais je ne ferai point de théologiens, et je le serai le moins que je pourrai.
« — Oh! le bon curé!... Dites-moi, je vous prie, comment vous en userez dans la confession?
« — La confession est une chose excellente, inventée dans l'antiquité la plus reculée... Elle est très bonne pour engager les cœurs ulcérés de haine à pardonner, et pour faire rendre par les petits voleurs ce qu'ils peuvent avoir dérobé à leur prochain. Elle a quelques inconvénients. 11 y a beaucoup de confesseurs indiscrets, surtout parmi les moines, qui apprennent quelquefois plus de sottises ;.ux filles que tous les garçons d'un village ne pourraient leur en faire. Point de détail dans la confession; ce n'est point un interrogatoire juridique; c'est l'aveu de ses fautes qu'un pécheur fait a l'Être suprême entre les mains d'un autre pécheur qui va s'accuser à son tour. Cet aveu salutaire n'est point fait pour contenter la curiosité d'un hommp...
« — 11 y a un point bien important qui m'embarrasse. Comment ferez-vous pour empêcher les paysans de s'enivrer les jours de fêtes? C'est là leur grande manière de les célébrer. Vous voyez les uns accablés d'un poison liquide, la tète penchée vers les genoux, les mains pendantes, ne voyant rien, n'entendant rien, réduits à un état fort audessous de. celui des brutes, reconduits chez eux en chancelant par leurs femmes éplorées, incapables de travailler le lendemain, souvent malades et abrutis pour le reste de leur vie.
« Vous en voyez d'autres devenus furieux par le vin, exciter des querelles sanglantes, frapper et être frappés, et quelquefois finir par le meurtre ces scènes affreuses qui sont la honte de l'espèce humaine. 11 le faut avouer, l'État perd plus de sujets par les fêtes que par les batailles. Comment pourrez-vous diminuer dans votre paroiss.1 un abus exécrable?
« — Mon parti est pris ; je leur permettrai, je les presserai même de cultiver leur champ les jours de fêtes après Le service divin, que je ferai de très bonne heure. C'est l'oisiveté de la férié qui les conduit au cabaret. Les jours ouvrables ne sont pas parmi les jours de la débauche et du meurtre. Le travail modéré contribue à la santé du corps et à celle de l'âme; de plus, ce travail est nécessaire à l'État.
« Supposons cinq millions d'hommes qui font pour dix sous d'ouvrage l'un portant l'autre, et ce compte est bien modéré; vous rendez ces cinq millions d'hommes inutiles trente-cinq jours de l'année, c'est donc trente-cinq fois cinq millions de pièces de dix sous que l'Etat perd en maind'œuvre. Or, certainement, Dieu n'a jamais ordonné ni celle perte ni l'ivrognerie.
« — Vous concilierez la prière et le travail.., Vous servirez Dieu et le prochain. Mais, dans les disputes ecclésiastiques, quel parti prendrez-vous?
« — Aucun. On ne dispute jamais sur la vertu, parce qu'elle vient de Dieu; on se querelle sur des opiniooa qui viennent des hommes.
« — Oh ! le bon curé! le bon curé! »