LE VICAIRE SAVOYARD DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU
Ce n'est pas ici le lieu d'exposer « la religion naturelle et civile, » telle que .lean-Jacques Rousseau la croyait devoir et pouvoir être imposée par le peuple souverain dans une démocratie selon le Contrat social (1). Notons sculc-
I V. Cli.-L. Chassin, le Génie de la Révokttion,i. 11. p. 212, 247.
ment que les idées «lu citoyen de Genève eurent une influence considérable sur notre première Assemblée nationale, imposant la constitution civile du clergé catholique, et sur la Convention décrétant le culte civique de l'Être suprême.
Notre illustre maître et ami Henri Martin (1) considère la Profession de foi du vicaire savoyard comme « la plus grande des choses que nous ait léguées le dix-huitième siècle. » Pour la raison pratique, explique-t-il, Rousseau fit autant que Descartes pour la raison pure. Son affirmation île la conscience, « à la portée di^ simples, l'ut le Discours de la méthode de la philosophie du sentiment. »
La Profession de fui du vicaire savoyard alla droit an cœur du peuple ; l'action immense qu'elle exerça s'aperçoit à chaque page des Cahiers de I78'J, et, plus encore que dans ceux du tiers-état, dans ceux des assemblées ecclésiastiques où les curés se trouvèrent en majorité. Nous l'anah serons donc, car il ne suffit pas d'en rappeler le titre. On ne la relit guère aujourd'hui, quoique Y Emile, qui la contient, soit encore, pour nous-mêmes, d'importance capitale : foyer toujours allumé, d'où est sortie la régénération de la race par l'allaitement maternel, qui a suscité l'éducation active, expérimentale de l'enfant, afin qu'il se Easse homme libre, citoyen convaincu et inventeur perpétuel.
Le Vicaire savoyard représente, pour son interlocuteur, « la vertu sans hypocrisie, l'humanité sans faiblesse, des discours toujours droits et simples, et une conduite toujours conforme à ses discours. » Emile ne le voit point « s'inquiéter si ceux qu'il aide vont à vêpres, s'ils se confessent souvent, s'ils jeûnent les jours prescrits, s'ils font maigre, ni leur imposer d'autres conditions semblables, sans lesquelles, dût-on mourir de misère, on n'a nulle assistance à espérer des dévots. »
1 Histoire de France, t XVI, p 101.
Il le montre plaignant et secourant, autant que faire se peut, « les pauvres qui gémissent sous le joug des riches, les riches sous le joug des préjugés, » d'autant plus « compatissant aux faiblesses humaines qu'il a le profond senliment des siennes. »
L'histoire de ce vicaire est celle de beaucoup de pauvres recteurs, desservants, curés à portion congrue de son temps. Né paysan et destiné à cultiver la terre, il a été poussé par ses parents dans le « métier de prêtre ».
« J'appris, explique- t-il, ce qu'on voulait que j'apprisse, je m'engageai comme on voulut. . . Mais je ne tardai pas à sentir qu'en m 'obligeant à n'être pas homme, j'avais promis plus que je ne pouvais tenir. . . »
11 a eu son « aventure de jeunesse », qu'il n'a pas su se faire tout de suite pardonner à force de bassesse, ou étouffer criminellement. Il a été exilé pour cela, et, comme sa sagesse est redevenue exemplaire, durant de longues années, « il se flatte de rentrer en grâce auprès de son èvêque et d'en obtenir quelque petite cure pour y passer le reste de ses jours ».
Ce n'est point un théologien raffiné, un sectaire ambitieux, ('/est un <( homme simple et vrai », qui aime se-semblables, qui a cherché Dieu naïvement et qui a foi en l'éternelle Justice, lia foi en l'immortalité de l'âme, mais il ne croit guère à l'enfer: « L'enfer est, dès cette Aie, dans le cœur des méchants. »
L'histoire lui a appris que, chez tous les peuples, « parmi tant de cultes inhumains et bizarres, parmi cette prodigieuse diversité de mœurs et de caractères », on trouve partout « les mêmes idées de justices et d'honnêteté, partout les mêmes principes de morale, partout les mêmes notions du bien et du mal. » Il a reconnu « au fond des âmes un principe inné de justice et de vertu ». qu'il appelle conscience.
C'est cet << instinct divin », c'est ce « guide assuré d'un être ignorant et borné, mais intelligent et libre » ; c'est « ce juge infaillible du bien et du mal » qui constitue « l'excellence de la nature de l'homme et la moralité de ses actions. » Que la conscience existe, chacun le sent, mais ce n'est pas assez, il faut que tous l'entendent et la suivent, et tout a été fait pour empêcher les hommes de comprendre « la langue de la nature. »
Or, les religions, loin d'éclaircir les notions « de la conscience et du Grand-Être », les ont « embrouillées et a\ilies » par « des mystères inconcevables », par « des contradictions absurdes », qui ont rendu «l'homme orgueilleux, intolérant, cruel, et, au lieu d'établir la paix sur la terre, y portent le fer et le feu. »
Le Vicaire Savoyard conteste la nécessité d'une « révélation » pour apprendre « la manière dont Dieu veut être servi ». Si, dit-il, « on eût écouté ce que Dieu dit au cœur de l'homme, il n'y aurait jamais eu qu'une religion sur la terre. »
Dieu ne demande que « le culte du cœur, et celui-là. quand il est sincère, est toujours uniforme. » Pure vanité que de s'imaginer le Grand-Être, le Juste, « prenant intérêt à la forme de l'habit du prêtre, ta l'ordre des mots qu'il prononce, aux gestes qu'il t'ait à l'autel, et à toutes ses génuflexions. » 11 est absurde de confondre « le cérémonial avec la religion, » et, « si le culte extérieur doit être uniforme, c'est purement une affaire de police. »
La raison du Vicaire Savoyard, qui n'a pu « se soumet- Ire, faute de raison », répugne aux prétendues preuves surnaturelles, aux prophéties, aux miracles. « Quant aux dogmes qui n'influent ni sur la religion ni sur la morale, et dont tant de gens se tourmentent, il ne s'en met nullement en peine. Il regarde toutes les religions comme autant d'institutions salutaires qui prescrivent, dans chaque pays
Oi LES CAHIERS DES CURÉS
une manière d'honorer Dieu par un culte public et qui peuvent toutes avoir leurs raisons dans le climat, dans le gouvernement, dans le génie du peuple, ou dans quelque autre cause locale qui rend l'une préférable à l'autre selon les temps et selon les lieux. « Il les estime toutes bonnes, quand on y sert Dieu convenablement » ; c'est-à-dire « d'un cœur sincère >>.
Aussi conseille-t-il de demeurer dans celle où on est né. Quant à lui, il peut pratiquer et enseigner la religion catholique, dont il est prêtre, sans se trouver en contradiction avec « la religion naturelle », que sa conscience lui a inspirée, que sa raison lui a démontrée.
Sur sa manière de célébrer la messe ponctuellement et même avec omtion, quoiqu'il n'attache pas d'importance aux mystères et rites, le Vicaire savoyard devait susciter de vives. objections de la part des prêtres jansénistes, qui voulaient réformer, sans schisme, et concilier la foi complète aux dogmes et aux cérémonies catholiques, — moins ce qu'ils taxaient d'hérésies jésuitiques, — avec la rénovation de la discipline ecclésiastique, avec la régénération sociale et politique. L'abbé Grégoire, par exemple, (I) ne pardonna jamais à Jean-Jacques, auteur des Confessions, cette « hypocrisie » du Vicaire savoyard.
Néanmoins la majorité des réformateurs laïques de la religion et de la société, et sans doute aussi beaucoup des malheureux curés opprimés et avilis qui se soulevèrent, en H89, contre les injustices et les immoralités du haut clergé, acceptèrent la ligne de conduite indiquée par le Ficaire Savoyard.
L'on considérait généralement, à la veille de la Uévolution, comme parole d'Évangile, la déclaration finale du pasteur à la fois pratique et idéal de Rousseau, qui, en
j,i Mémoires, t. Il, |>. :<.
LES TROIS CLERGKS <)3
restant à son humble place ot dans son rôle, ne voulait pas prononcer la damnation des infidèles et dire : « Hors «!<■ l'Eglise point de salut ! » qui se refusait en même temps à blasphémer contre la justice et à « mentir contre le Saint- Esprit. »
Le curé que les politiques désiraient, que les philosophes acceptaient et que les prêtres plébéiens aspiraient à devenir était bien celui qu'eût voulu être le Vièaîre savoyard, s'écriant :
« Je ne trouve rien de si beau que d'être curé. Un bon curé est un ministre de bonté, comme un bon magistrat est un ministre de justice... Oh! si jamais dans nos montagnes, j'avais quelque pauvre cure, de bonnes gens à desservir ! ... je serais heureux ; car il me semble que je lerais le bonheur de mes paroissiens.
« Je ne les rendrais pas riches, mais je partagerais leur pauvreté; j'en ôterais la flétrissure et le mépris, plus insupportable que l'indigence. Je leur ferais aimer la concorde et l'égalité, qui chassent souvent la misère et la font toujours supporter. Quand ils verraient que je ne serais en rien mieux qu'eux et que, pourtant, je vivrais content, ils apprendraient à se consoler de leur sort et à vivre contents comme moi .
« Dans mes instructions, je m'attacherais moins à l'esprit de l'Église qu'à l'esprit de l'Évangile, où le dogme est simple et la morale sublime, où l'on voit peu de pratiques religieuses et beaucoup d'oeuvres de charité. Avant de leur enseigner ce qu'il faut faire, je m'efforcerais toujours de le pratiquer, afin qu'ils vissent bien que tout ce que je leur dis, je le pense.
« Si j'avais des protestants dans mon voisinage ou dans ma paroisse, je ne les distinguerais point de mes vrais paroissiens en tout ce qui tient à la charité chrétienne, je les porterais tous également h s'entr'aimer, à se regarder
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comme frères, à respecter toutes les religions, et à vivre en paix chacun dans la sienne. . . En tout pays et dans toute secte, aimer Dieu par-dessus tout et son prochain comme soi-même est le sommaire de la loi; il n'y a point de religion qui dispense des devoirs de la morale ; il n'y a de vraiment essentiels que ceux-là. . . Ce qui importe à l'homme est de remplir ses devoirs sur la terre, et c'est en s'oubliant qu'on travaille pour soi... L'intérêt particulier nous trompe ; il n'y a que l'espoir du juste qui ne trompe point. »
Que ce dernier mot de Jean-Jacques Rousseau serve de conclusion à l'exposé que nous venons de taire de l'état social et politique, moral, religieux et mental où se trouvaient les trois clergés formant l'Église de France au moment où éclata la Révolution !
Les iniquités absurdes de l'organisation cléricale allumèrent « l'espoir du juste » dans le bas clergé. Elles firent des curés, exaspérés par des misères terribles, par des humiliations inouïes, les apôtres, les tribuns d'une révolution qui aurait pu rester chrétienne si le catholicisme avait été capable, sinon d'opérer, sur lui-même, une réforme générale, au moins d'accepter une réforme gallicane faite civilement et ecclésiastiquement, selon les préceptes de l'Évangile idéal interprété par la philosophie.