STATISTIQUE COMPARÉE DU CLERGE FRANÇAIS EN 1788 ET EN
Au point de vue ecclésiastique, comme au point de vue douanier, la France, avant 1788, se divisait en anciennes provinces et en provinces dites « d'étranger eflectif. »
Le clergé étranger comprenait la principauté d'Orange et leRoussillon, au Midi; la Franche-Comté, l'Alsace, la Lorraine et les Trois-Evêchés à l'Est ; au Nord, l'Artois, la Flandre, le Hainaut et le Cambresis. II différait du clergé de France : 1° en ce qu'il participait, sous diverses formes, aux impositions générales établies dans les provinces « nouvellement conquises (1);» 2e en ce qu'il n'était point lié par le concordat de 1316 et jouissait d'immunités très-étendues sous les règles de la chancellerie romaine, non reconnues en France (2).
Mais ici et là, et partout dans le monde catholique, le clergé formait et forme encore une hiérarchie d'hommes soi-disant « séparés du monde, » chargés de conserver le dogme, de prêcher la morale, d'administrer les sacrements, « intermédiaires nécessaires entre l'homme et Dieu. » Cette hiérarchie, reconnaissant pour chef spirituel le souverain pontife, « vicaire du Christ, » comprenait et comprend essentiellement (3) les évoques, les prêtres, les diacres, plus un certain nombre de ministres inférieurs, tous ensemble formant le clergé séculier.
(1) V. l'Administration des finances de Necker.
(2) L'abbé D. Mathieu, Y Ancien régime en Lorraine, in-8°, 1879, p. 117.
(3j Ibid. p. 97.
Le clergé régulier, qui ne date pas, comme l'autre, de l'origine même du christianisme et qui n'est pas indispensable au service divin, embrasse tous les clercs qui ont prononcé les trois vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, et qui vivent en commua sous des règles spéciales.
Les uns sont contemplatifs et tirent leur origine des saints qui, dans les premiers temps, se réfugiaient au désert. Les autres, institués depuis le douzième siècle, sous prétexte d'aider les séculiers dans le ministère apostolique, mais principalement pour combattre l'hérésie, sont actifs. II y en a d'autres, enfin, qui sont mixtes, unissant l'action à la contemplation.
Les ordres féminins sont également de trois sortes : contemplatifs, bienfaisants et mixtes.
D'après les calculs très-minutieusement établis par M. H. Taine (1), la France avait, en 1788, un total de 131, iOO ecclésiastiques, se subdivisant ainsi :
1° Dans le clergé séculier, 71 ,400, — dont 2,800 archevêques, évèques, coadjutcurs, vicaires généraux et chanoines des cathédrales; 5,600 chanoines des collégiales; 3,00(> piètres sans bénéfice; 60,000 curés et vicaires;
2° Dans le clergé régulier, 60,000, — dont 37,000 religieuses peuplant 1,300 couvents, et 20,000 moines appartenant à vingt-huit ordres différents, distribués dans 2,489 maisons, plus environ 3,000 pères de l'Oratoire, frères de la doctrine chrétienne et autres, voués à l'enseignement public.
Les ordres monastiques les [dus nombreux étaient alors ; les Bénédictins (1,806 à Citeaux, 1,672 à Saint-Maur, 612 à Saint-Vanne, 298 à Cluny); les Capucins (3,720 membres); les Récollets, (2,238); les Cordeliers (2,018) ; les Dominicains (1.172); les Chartreux (1,144); les Grands-Carmes (833) ; les Grands-Augustins (694) ; les Minimes (684) ; les
(1) I, p. 16 et 530.
Génovéfains, les Carmes déchaussés, les Prémontrés, les Franciscains, les Mathurins, les Petits-Pères, les Hospitaliers de Saint-Jean-de-Dieu, les Pères de Nôtre-Sauveur, les Feuillants, les Trappistes, et une demi-douzaine d'autres ordres indépendants possédaient des établissements importants. Il existait de plus certaines maisons diversement dénommées, soumises « à l'ordinaire, » c'est-à-dire sous la direction des évèques.
La plupart des ordres monastiques que nous venons de nommer et qui tous furent abolis en 1792, ont reparu chez nous, avec des ordres nouveaux suscités principalement par les jésuites en vue de dissimuler leur action propre et de se mettre à l'abri d'une suppression toujours maintenue, en principe, dans le droit français.
Suivant les chiffres officiels de 1876, le clergé séculier est redevenu en France presque aussi nombreux qn'en 1788. 11 a, y compris les élèves des séminaires, 63,000 membres.
Le clergr régulier a possédé dans 8,000 établissements, 136,000 membres.
Ce qui donne un total général de 221,000 ecclésiastiques pour une population de 37 millions d'habitants, — tandis qu'il y en avait, à la fin de l'Ancien régime, 131,000 pour 23 millions: — soit un peu plus de 3 pour 100 jadis, et presque 6 pour 100 de nos jours.
Les congrégations ont repris un accroissement prodigieux depuis la loi de 1830. Dj la liberté individuelle et corporative de l'enseignement elles ont abusé pour ressusciter sous toutes les formes, même les plus contemplatives, les plus inutiles sous le rapport social.
Elles devaient à la protection du régime du coup d'Etat, — au mépris des lois générales, — d'avoir atteint, entre 1861 et 1863, les chiffres de 18,000 religieux et 90,300 religieuses, ensemble 108,300 (1).
(I) D'après le dénombrement ordonné eu 1861 et achevé en 1864, M. Rouland étant ministre de la justice et des cultes.
12 LES CAIIIEItS DES CLKES
La réaction clérico-monarchique de 1871 les a fait arriver aux totaux de 1 13,730 religieuses — dont 14,000 non autorisées— et de 42,000 religieux — dont 7,300 sans autorisation (i).
Le total général de 135, 730 est presque le double de celui de 1788. Il n'est pas de 3,000 inférieur à celui donné, [tour 17 Ci, par l'abbé Expilly (2).
Si les décrets du 29 mars 1880 n'étaient intervenus, l'Ancien régime se lût trouvé restauré par un de ses cotés les plus haïs et les plus méprisés de nos pères.