L ANARCHIE DES BROCHURES
Nous avons expliqué comment se prépara, se développa, se généralisa l'agitation des derniers curés de l'Ancien régime. Notre simple récit n'a-t-il pas déjà prouvé, pour une classe spéciale de « sujets » aspirant à devenir « citoyens », combien fut spontané d'abord et ensuite raisonné le grand mouvement national de 1789 ?
Cependant en 1797-1798, un jésuite français, l'abbé Barruel, publia des Mémoires pour servir à l'histoire du Jacobinisme (1). 11 prétendait démontrer que la Révolution française n'avait été qu'une conspiration impie, ourdie parles sociétés secrètes.
Celte folle assertion fut presque aussitôt réfutée par Mounier, l'un des promoteurs de la pacifique insurrection dauphinoise, émigré en mars 1790, libéral bourgeois que l'explosion de la démocratie épouvanta, mais qui n'en resta pas moins fidèle à ses idées constitutionnelles de 1788 et 1789.
Son très-intéressant ouvrage parut en 1801, à Tubingen, sous ce titre : * De l'influence attribuée aux philosophes, aux francs-maçons et aux illuminés sur la Révolution de France (2). »
Sans doute, l'illuminisme du « philosophe inconnu », Saint-Martin, a retourné le mot de Luther : « Tous les chrétiens sont prêtres ! », en ce cri révolutionnaire: « Tous les hommes sont rois ! » C'est aussi la franc-maçonnerie qui a transmis à notre première République son antique devise : « Liberté, Egalité, Fraternité ». Le duc d'Orléans était grand maître du Grand-Orient de France, le duc de La Rochefoucauld-Liancourt était vénérable de la loge «les Neuf- Sœurs», La Fayette appartenait à la loge « la Candeur ». Organisée comme elle l'est actuellement, remplie de philosophes, dans la capitale et les villes principales, la francmaçonnerie ne dut pas peu servir à répandre les écrits patriotiques et égalitaires.
Mais il y a loin de cette propagande toute naturelle à la conjuration mélodramatique rêvée par les jésuites, les premiers conspirateurs du monde.
(1) lu -S, i vol, Londres.
(2) In-8 de 254 pages.
L Ilf Sl'RRKCTION DKS CURÉS i -JU
L'historien qui aie mieux étudié les causes lointaines et immédiates de la destruction de l'Ancien régime. A. de Tocqueville, se refuse, comme Mounier, à admettre que « la Révolution française, européenne, ait été produite par une conspiration >. Le changement des idées qui a fini par amener le changement des faits, expliquc-t-iKl >, « s'est opéré au grand jour, par l'effort combiné de tout le monde, écrivains, nobles et princes, tous se poussant hors de la vieille société, sans savoir dans quelle autre ils allaient entrer. •
Néanmoins les jésuites — jusque dans les cours faits à notre époque dans leurs collèges et facultés « libres », — ont soutenu la thèse pour la première fois établie en 17'Jj par leur brochure : « Le système gallican at- « teint et convaincu d'avoir été la première et la princi- « pale cause de la Révolution qui vient de décatholiser et « de dissoudre la monarchie très-chrétienne, et d'être auo jourd'hui le plus grand obstacle à la contre-révolution en « faveur de cette monarchie. »
Dans son livre de 18o9, l'Église romaine en face de la Révolution, M. Crétineau-Joly prend cette fantaisie pour son point de départ, s'abstient de plaindre l'ancienne monarchie, qui a mérité son sort parce qu'elle a expulsé les jésuites, et veut prouver que l'illuminé Joseph de Maistre a eu raison de prédire: « La Révolution française fut commencée contre le catholicisme et par la démocratie; le résultat sera par le catholicisme contre la démocratie ».
Si les jésuites, institués comme milice papale contre la réforme protestante au seizième siècle, combattant les églises nationales au dix-septième siècle, se donnent pour but, au dix-neuvième siècle, d'extirper les principes de 8(J, et accusent leurs ennemis soit politiques, soit religieux, d«'
1) Œuvres et Correspondance inédites, II. 183-180. Michel Lévy, éd.
conjuration antisociale, antidivine, Leurs ennemis religieux et politiques n'ont-ils pas le droit de retourner contre eux l'accusation et de les traiter en conséquence ?
Un gallican, de nos jours dans un livre assez mal digéré mais fort curieux (1), raconte longuement :
En premier lieu, comment la Constitution Unigenitus, dictée au pape par les jésuites contre, la Déclaration de 1682 qui venait de consacrer les libertés de l'Église gallicane, prépara, durant un demi-siècle de troubles, la désorganisation morale du clergé français et le livra divisé, déshonoré, aux coups railleurs de la philosophie;
En second lieu, comment, expulsés des divers Étatseuropéens, chassés de France par arrêts des parlements et par edits royaux (1762-1777), à litre de banqueroutiers, de régicides, de conspirateurs politiques et d'éducateurs irréligieux, « tendant à détruire les préceptes de la loi naturelle, la foi des contrats, le respect des lois civiles et tous les liens de la société » (2), les jésuites conservèrent tout de même, leur influence à la cour de Louis XV et à celle du jeune Louis XVI, participèrent à l'avènement de Meaupeou brouille-tout, au renversement du grand réformateur Turgot, et firent arriver l'intrigant pourri, le cardinal Loméniedc Brienne, juste au moment où s'imposaient les États généraux, afin d'en employer la préparation à les rendre impossibles par la division générale ou à les faire avorter dans l'universelle anarchie.
Le gallican Jean Wallon prétend, sur inductions souvent très sérieuses, que Brienne et les jésuites exploitèrent l'arrêt du conseil du 3 juillet 1788 avec une perversité profonde. 11 les accuse d'avoir mésusé de la liberté provisoire de la presse pour lancer les idées les plus folles, présenter les
(1) Jean Wallon, Le Clergé de 83, in-18, 1876, Charpentier.
(2) Selon le compte-rendu du parlement de Bretagne cité par Monnier. p. 52.
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plans les plus radicalement absurdes, en particulier contre le clergé. Il réputé soudoyées par le cardinal-ministre, inspirées, écrites par la compagnie de Jésus, quelques-unes des brochures qui exaspérèrent l'esprit public. Par exemple, il met en suspicion celles des abbés publicistes qui, révolutionnaires en 1788, devinrent réactionnaires plus tard, et, ;iu premier rang, celles de l'intarissable Cerutti, jésuite en apparence défroqué, qui se glissa dans les loges maçonniques et s'insinua dans l'intimité de Mirabeau, dont il fit l'oraison funèbre. 11 y gagna de devenir membre de l'Assemblée législative, sans avoir renié l'Apologie des jésuites, par laquelle, professeur au collège supprimé de Lyon, il s'était fait connaître en 1762. Ce personnage mourut en 1702, professant encore les opinions les plus démocratiques dans sa Feuille villageoise.
Son vice originel d'avoir été jésuite nous empècbera de prendre en considération ici ses Idées simples et précises, ainsi que son Gouvernement sénati-clérieo-aristocratique . Nous laisserons de côté une cinquantaine de libelles anticléricaux, qui, ne répondant pas à la moyenne de l'état mental des esprits d'alors, par cela seul deviennent, pour la critique historique attentive, suspects d'inspiration étrangère, jésuitique.
Nous avons fait poser <« la question des curés » parles curés eux-mêmes.
Nous ne ferons intervenir dans la question générale de la réforme du clergé catholique, à la veille de son abolition comme premier Ordre de l'État, que des laïques incontestables, cherchant sincèrement le bien du peuple. Nous n2 dresserons le plan précis de la constitution d'une Eglise française, — dogmatiquement maintenue dans l'orthodoxie catholique — qu'à l'aide des brochures loyales.
Jamais nation ne se trouva, comme la nôtre en 1789, subitement mise en demeure d'écrire, d'imprimer son
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« examen de conscience. » Tout échoua do ce qui fut tenir afin de faire tourner cette « confession » à la confusion do ta Franco. Los intérêts divergents des pièces et morceaux d'une société, immobilisée par la monarchie absolue dans
l'antagonisme des privilèges, furent on vain jetés à travers les uns des autres. Ce. qui triompha, c'est la seule chose à laquelle ne croyaient pas les artisans de discoïdes: l'instinct du peuple, le bon sens inné des Français.
La vieille monarchie catholique se figurait régner sur des sauvages hébétés. Dès qu'elle laissa parler la nation, la sauvagerie s'évanouit et à l'hébétude des temps anciens succéda, sans transition, l'esprit libre des temps nouveaux. La raison du peuple traversa l'anarchie préméditée des brochures pour aller droit au splendide épanouissement des Cahiers.