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LES PUBL1CISTES LAÏQUES CONTRE LES BIENS DE L EGLISE

Sur la nature des propriétés de l'Eglise et la nécessité de les aliéner, une dissertation très-solide est fournie par

1 lii-S" de 88 pages, Bihl. Dat. Lb38 GS1.

l'auteur anonyme des Principes de gouvernement simplifiés (1).

Ces biens, en passant dans les mains des ecclésiastiques « n'ont point changé de nature ; ils ne les ont point acquis ni gagnés ; il les ont reçus en dépôt pour le soulagement des pauvres, et non pour subsister dans l'oisiveté et dans les vices qu'elle engendre » ; encore moins pour maintenir des cultivateurs en servage.

L'État, « tuteur des pauvres », a d'autant plus le droit de disposer de ces biens qu'ils dépérissent entre les mains de l'Eglise. Usufruitiers, les ecclésiastiques ne songent qu'à jouir ; tout projet d'amélioration diminuerait leurs jouissances au profit de possesseurs inconnus. Leurs baux, renouvelables au changement du titulaire du bénéfice, sont aléatoires. Us causent tant de procès qu'il a fallu instituer auprès des tribunaux des conseillers-clercs, des prêtresjusticiers, qui jugent scandaleusement dans leurs propres affaires. A chaque mutation de bénéficiers, il y a des potsde-vin à verser, dépense sans date fixe qui rend impossibles les avances nécessaires à la culture. Le laboureur sur terre d'Église n'ose y rien faire que d'une année pour l'autre : faute de sécurité, il végète sur un sol sans cesse dépérissant.

Le Jugement du Champ de Mars, « rendu le peuple assemblé, les laboureurs y séant», et le Fanal du Tiirs- Etat, par l'auteur du Jugement (2), deux des brochures les plus répandues à la fin de 1788 et au commencement de 1789, ne visent pas à anéantir la noblesse et le clergé, mais seulement à « les corriger ». Car les gens des deux premiers Ordres « ont besoin d'une bonne correction ».

Le Juge, — le Peuple, — tient sur le clergé un long discours, dont voici les traits principaux :

(1) In-8», 124 pages, Lb39, 769.

(2) Letellier, avocat, ln-8°, 53 et 60 pages, Bibl. révolutionnaire du Louvre, carton 160.

L'INSURRECTION DKS CURÉS 139

« L'Évangile nous l'apprend, notre divin législateur est né dans une étable... Son royaume, suivant lui, n'était point de ce monde. Il enseignait et pratiquait la communauté des biens. Ses disciples se firent longtemps un devoir de l'imiter. Tous les fidèles ne formaient qu'une famille ; ils étaient alors frères.

« Que les temps sont changés ! Si Jésus-Christ apparaissait maintenant dans nos temples, qu'il arrivât au moment où nos pontifes, assis comme des idoles dans un fauteuil posé sur une estrade surmontée d'un dais, se laissent déshabiller et revêtir, comme une poupée, des habits pontificaux ; qu'il entendit cette musique bruyante qui ressemble plutôt à un opéra qu'à la célébration de nos saints mystères ; n'en doutez point, prenant un fouet à la main, il tomberait sur eux à grands coups et les chasserait comme il chassa autrefois les juifs qui étalaient des marchandises dans la maison du Seigneur. . .

« Profanes, leur dirait-il, je n'avais pas de quoi appuyer ma tète ; et vous, vous n'êtes qu'embarrassés de choisir sur quoi vous reposerez la vôtre !

« Je n'avais qu'une couronne d'épines ; et vous, vous avez emprunté des Phrygiens, peuple voluptueux et idolâtre, l'ornement de la mitre d'or !

» Je n'avais qu'une robe de laine ; et ^ous, vous êtes couverts de draperies de soie, de broderies et de dentelles; vos doigts sont chargés de diamants !

» Je n'avais qu'un roseau ; et vous, vous avez un bâton précieux que vous appelez crosse !

» Je marchais nu-pieds ; et vous, vos pieds ne peuvent pas vous porter ; vous vous faites traîner dans des chars brillants !

».ïe n'avais pour monture qu'un àne; et vous, vous avez dans vos écuries et dans vos haras de superbes coursiers et des étalons !

» Je vivais frugalement avec ceux qui suivaient ma doctrine ; vous, vous vivez avec sensualité, vous donnez des festins !. . .

» Je n'avais qu'une chaumière : cl vous, vous avez des palais, des châteaux, des jardins, des paies !...

» J'étais le père des pauvres et je me faisais honneur d'être le premier pauvre ; et vous, qui possédez loules les richesses, vous méprisez les pauvres... peut-être même gardez-vous une partie des aumônes qu'on vous conlie pour eux !

» J'étais le serviteur des serviteurs ; et a nus, vous éles des monscigneurs, des éminences, des grandeurs, des révérendissimes et cxeellentissiines !

» J'avais le sang en horreur ; et vous, aous êtes hauts, moyens et bas justiciers ; vous avez des piloris, des fourches patibulaires ; vous chassez et tuez la bète fauve !

» Je ne m'occupais que de la conduite des âmes. . . Vous l'abandonnez à des mercenaires ; vous ne songez qu'à intriguer et faire des cabales. . . Vous vous intitulez évêques par la grâce de mon père, et chacune de vos actions est un blasphème contre son nom !. . .

» Le jour de ma vengeance est arrivé; la voix du peuple est ma aoîx ! »

L'auteur du Jugement considère que « ce n'est point renverser le clergé que de le ramener à son origine ». Il nie l'utilité de tant d'êvêques qui ne résident pas ; de, tant de chapitres, de collégiales, de couvents et de prieurés, « qui ne sont que des retraites pour l'oisiveté et qui nuisent à la propagation. »

— Des curés, « des pasteurs, Voilà tout ce qu'il nous faut !» s'écric-t-il.

Et il conclut qu'on ne saurait ramener l'Église à son état primitif, rendre le service de Dieu conforme à l'Evangile, qu'en dépouillant le clergé de ses richesses illégitime-,

l'wsurrection des curés 141

Serait-ce un attentat à la propriété f Non. Le clergé n'a rien ; les biens dont il jouit ont été donnés à l'Église ; ce sont donc les fidèles qui sont propriétaires. Les fidèles forment le corps de la nation ; donc les biens de l'Église appartiennent à l'Etat (I). »

Le Fanal insiste. Il conteste que les prélats, princes, ducs, comtes, malgré leur vœu d'humilité, fassent un bon emploi de leurs richesses. « Je croirai, dit-il, aux charités des prélats, quand je les verrai retrancher leur table, diminuer leur train. »

Il prouve que le dogme n'est nullement intéressé à ce qu'il y ait un plus petit nombre d'évéques au lieu d'un trop grand nombre de prélats, ayant chacun de 10,000 livres à un million de rentes. Rigoureusement, pourquoi les ecclésiastiques seraient-ils admis aux États-généraux '? On devrait les en exclure « parce qu'ils sont morts au monde » (2). Et il pose en principe (3) : « L'Église est dans l'État et non pas l'État dans l'Église. »

D'après ce principe, — que d'ailleurs, l'ancienne monarchie avait maintes fois reconnu et pratiqué, — il parait tout simple à la presque totalité des publicistes de 1788- 1789 :

Hue les Etats-généraux seront absolument libres d'employer les biens d'Église au mieux des intérêts nationaux, et d'autre part, de réformer de fond en comble l'organisation ecclésiastique elle-même, suivant la Constitution nationale.

Dans Le grandcoup 'le filet des Étais-<j<'n>'raux (4), ondémoutre que l'or des temples a tout corrompu », et que, s'il faut que « le clergé vive de l'autel », le clergé français

(I) Ibid. p. 24.

■2 Ibid. p. 27.

:i Ibid. p. 22.

1 ln-8° de 46 page?, Bilil. rév. du Louvre, carton 12.j.

n'aura pas à se plaindre si les archevêques sont réduits à 20,000 livres de rentes, les évoques à 10,000, les grands vicaires à 3,000, et les pasteurs utiles pauvres reçoivent 2,400 livres, les vicaires 1,200, et les troisièmes prêtres de paroisse, où il en sera nécessaire, 600 livres. Ces services assurés, la nation utilisera, au mieux des intérêts généraux, des richesses stériles qui, selon l'auteur, absorbent au moins le quart des revenus de la France.

Plusieurs des publicistes qui poussent à l'aliénation totale des biens de l'Église et à l'anéantissement de la propriété de main morte pour le solde du déficit et le relèvement du travail national, se livrent à des comptes fantastiques. Par exemple celui qui a écrit « Le clergé dévoilé ou l'iniquité retombant sur elle-même » évalue le revenu annuel de l'Église, casuel et droits féodaux compris, à 2 milliards (1).

Mais l'économiste, naguère attachéaux bureaux de ïurgot, qui publie Le clergé soumis à la corvée (2), émet l'estimation la plus juste, confirmée par les rapporteurs des Assemblées nationales, vérifiée de nos jours (3), lorsqu'il parle de 300 millions de rentes en biens fonds, dîmes et casuel, représentant un capital total de huit milliards.

(1) Brochure in-8° de 39 pages, Bibl. rév. du Louvre, carton 125.

(2) Brochure in-8° de 26 pages. Bibl. nat. Lb:,!\ 1053.

(3) Voir lr« partie de cet ouvage.

ï.'lNSMRRECTIOX DES CURÉS 143

LES PUBLICISTES LAÏQUES CONTRE LES ÉVEQUES ET LES MOINES, POUR LES CURÉS.

Servan (1) était avocat général au parlement de Grenoble dès l'âge de 27 ans. Ami de d'Alcmbert, de Diderot et de Voltaire, sur son siège même il se posa, par des réquisitoires célèbres, en réformateur de l'odieuse justice criminelle de son temps. Démissionnaire de sa cliarge, il publia, en 1788 et 1789, une dizaine d'écrits d'une simplicité admirable qui exercèrent beaucoup d'influence dans les provinces du Sud-est (2).

11 lance durant l'automne de 1788 une Exhortation pressante aux trois Ordres de la province de Languedoc, alin qu'ils imitent les Dauphinois (3). »

« Ne cesserez-vous pas de trembler, prosternés devant vos évèques "?... Vous êtes la fable de l'Europe et l'objet de la pitié du reste delà France. . . Réveillez-vous et devenez libres sous l'égide des lois ! . . . Voulez-vous n'être que des chrétiens ? Déjà vous en avez la pauvreté. Mais demandez donc à vos évoques de suivre au moins cet exemple, qu'ils auraient dû vous donner ; demandez-leur de ne pas prêcher (si jamais ils prêchent) une religion dont leurs richesses et leurs actions ne sont qu'un démenti public... »

(1) Joseph-Michel-Antoine, né à Romans, le 3 novembre 1737, mort à Saint Rémi, le 4 novembre 1807.

(2) Nommé aux Etats-généraux par deux bailliages, il s'excusa sur la faiblesse de sa santé. En 1793, il faillit sortir un instant de sa retraite volontaire : il s'offrit pour plaider la cause de Louis XVI, devant la Convention.

(3) Brochure de 44 pages in-8° reproduite dans ses Œuvres.

I ii « :ks CAHIERS w:s ci uks

« Jamais, non jamais, je no, pourrai croire que des hommes qui ont lu seulement quelques pays de dos écrits immortels sur les droits du citoyen, puissent supporter

sans colère l'idée de voir fouler, écraser leurs tètes par i

poignée d'hommes étrangers à leur province, quelquefois étrangers au royaume même, tous choisis par l'intrigue à Versailles et consacrés par l'avarice à Rome. »

L' « ancien magistrat » met en garde les bons citoyens contre les séductions que les privilégiés emploient ou pourront employer afin de maintenir les vieux usages, de conserver dans les États particuliers la division des Ordres et la supériorité aristocratique. N'a-t-on pas vu l'archevêque de Narbonne, M. de Dillon, se poser en défenseur ardent du Tiers ?

« Et si, pour la première fois il a parlé pour vous, hommes du Tiers-État, n'est-ce pas afin qu'aujourd'hui vous n'éleviez pas la voix contre lui-même ?. . .

« Bientôt, à son exemple, vous verrez nos évêques marcher par toutes les voies, prendre toutes les formes, essayer tous les tons : insinuants, flatteurs avec les uns, ils jetteront des fleurs à pleines mains sur les fers qu'ils vous ont donnés ; menaçants et fiers avec les autres, ils leur feront apparaître le fantôme de l'autorité, rempliront leur bouche du nom du monarque, de sa volonté, de sa protection, de sa puissance ; serpents, renards et tigres tour à tour, ils feront tout pour ne pas cessser d'être vos maîtres. Vous les verrez tour-à-lour mettre l'hypocrisie de la justice et du patriotisme à la place de l'hypocrisie de la religion, qui, chez eux, n'exciterait plus que la risée ; ils ne parleront plus que du bien public ; vous les entendiez gémir sur les misères du peuple, déclamer les premiers sur les abus, proposer eux-mêmes des sacrifices. Ils en feront peutêtre... pourvu qu'ils conservent la forme de leurs États, et vous ne serez jamais que des esclaves dont ils ont laissé quelques moments allonger la chaise. »

l'issurrectiox des curés 14î>

A la fin du mois de décembre 1788, Scrvan écrit des Conseils au clergé de Provence, où il lui reproche de mettre obstacle à l'organisation d'États provinciaux sur le modèle de ceux du Dauphiné, les trois Ordres réunis. Si les évoques qui oppriment l'Ordre entier s'obstinent dans leur opposition, que les curés des villes et des campagnes, dit-il, prennent en main la cause du peuple, s'unissent entre eux, fassent une requête au roi. « Il est temps que les curés... cessent d'être avilis dans l'ordre politique; il faut qu'ils jouissent des droits de citoyens et ne restent pas sous la domination des évêques. »

Le clergé — lisons-nous dans une brochure très sérieuse en dépit de son titre comique, le Parchemin en culotte (1), — le clergé se divise en trois classes bien marquées :

« Il n'y a dans la première que les archevêques et les évêques.

« La seconde comprend les abbés, les abbayes, les bénéficiers et les chapitres. Cette portion du clergé n'a d'autre fonction que de consommer les revenus ; assez puissante pour se garantir de la première et assezinjuste pour dédaigner et oppresser la troisième, composée des curés, vicaires et desservants.

« Ceux-ci sont le peuple ecclésiastique, auquel on laisse prêcher et souvent pratiquer les vertus sociales.

« On ne compte pas les mendiants; sans aucune mise dans la société que la honte d'y quêter, quels droits ont-ils à la vie nationale ? »

Les éléments fixés, conclut le Parchemin, le compte n'est pas difficile à établir : « Ramener la tète du clergé cà la religion, la haute noblesse à l'honneur, contrôler et surveiller sévèrement la première classe du Tiers (les financiers)... sans qu'à l'avenir on puisse citer une loi antérieure à 1789. »

1 Bibl. rév. du Louvre, carton 160.

Les brochures contre les moines sont innombrables (I).

Quelques-unes, la Capucinade, la Chemise levée à l'abbaye de Montmartre, Arlequin réformateur dans ta cuisine des moines, le Mandement de Val-Joyeux sur l'abjection présente de l'état religieux, le Remue-Ménage du Paradis, Dom Grognon ou le Cochon de Saint-Antoine, l'Histoire des moines décrite à la manière de Bnffon, l'Essai historique sur Robert d'Arbrissel, fondateur deFontevrault, « qui convertissait les filles en les embrassant ; » la Confidence monacale, dévoilant la paillardise « des réguliers très irréguliers », etc., etc., sont des drôleries qui se reproduisent chaque fois qu'il faut employer contre les congrégations renaissantes toutes les armes de l'ironie française.

Mais, sous le rapport de l'esprit et du style, nous les jugeons bien au-dessous de la Religieuse de Diderot et des Lettres persanes de Montesquieu. Au simple point de vue du mépris du moine mis à nu, ces légères feuilles révolutionnaires nous paraissent tout à fait fades, si nous les comparons aux petits et grands poèmes satiriques du douzième au quinzième siècle. Littérairement et religieusement, elles sont, du moins, une preuve de la persévérance de notre génie national dans cette longue bataille de la Nature et de la Raison, — qui étaient déjà les types français par excellence du Roman de la Rose, — contre l'anlinature monacale et l'antiraison mystique.

Un publiciste sérieux, qui, dès l'époque de la convocation des premiers notables, indiquait la réforme totale du clergé comme la première à tenter pourla régénération financière, morale et politique du pays, démontre dans ses Essais

(1) Nous en avons parcouru des centaines à la Bibliothèque révolutionnaire du Louvre, qui était de beaucoup la plus riche en cette matière. 11 eu reste un nombre suffisant dans les collections Labédoyère et Hcnnequin, acquises par la Bibliothèque nationale.

l'insurrection des curés 147

philosophiques et politiques (I), que le « monachisme est l'arme la plus redoutable qui ait jamais été forgée par la cour de Rome. » Il rappelle que Louis XIV, par VEdit de la juridiction en 1695, voulut remettre en vigueur les anciennes ordonnances de Charles IX à Louis XI11, soumettre toutes les congrégations à l'ordinaire. 11 explique et approuve les mesures prises depuis 1778 pour empêcher les biens de mainmorte de s'accroître et pour réduire le nombre des couvents. Mais il ne croit pas que les ordres royaux aient été bien exécutés. Il juge encore nécessaire « de contraindre les maisons religieuses à fournir un état circonstancié de tous leurs biens, tant d'ancienne que de nouvelle acquisition, afin de reconnaître les contraventions multipliées qui ont été faites aux arrêts et règlements ». 11 veut qu'on défende aux gens de mainmorte de faire de nouvelles acquisitions; qu'on interdise aux maisons religieuses de recevoir des dots monastiques, « lors des professions de nonnes, chose regardée comme simoniaque jusqu'au Concile de Constance ; » — qu'on force les maisons religieuses à remettre par des ventes leurs biens dans le commerce, au moins ceux de nouvelle acquisition. Qu'on vente les biens des maisons religieuses supprimées, celles des ci-devant jésuites et autres, estimés à huit millions de revenus, car la régie des économats, qui les administre, coûte vingt pour cent; et que les États provinciaux soient chargés des ventes et suppressions à faire, tel est l'avis qu'émet un « membre de la noblesse » à la fin de ses Réflexions sur la prochaine tenue des États généraux (2).

(1) Deux brochures séparées. Les Essais politiques sur V autorité et les richessesque le clergé séculier et régulier ont acquises depuis leur établissement, forment à eux seuls un votuuie in-S° de 228 pages, Bibl. nat. Ld* 3019.

(2) Brochure de 54 p. in-8, Bibl. Nat. Lb39 1177, etc., etc. d'Houlières, d'après Barbier.

1 [8 i.Ks cahikhs i h; s CURÉS

L'auteur anonyme De la noblesse el des Moines(\) s'élève contre « ces hommes et ces femmes qui font vœu de slérilîtë » au mépris de l'Ancien et du Nouveau Testament. 11 cité la Genèse: « Croissez et multipliez, et remplissez la terre; » l'évangile selon Saint-Luc: « Que l'arbre qui ne l'ait pas de fruits soit coupé ! »

Les congrégations religieuses, rappelle-t-il, n'ont été que très lard admises dans la hiérarchie ecclésiastique. Les vœux solennels ne datent que du treizième siècle.

Les moines « forment une nombreuse milice dispersée à travers tous les Etats catholiques, dévouée au saint-siège exclusivement, souvent dangereuse pour les gouvernements par l'influence que leurs membres ont acquise, à titre tic directeurs de consciences, de régents de collège et d'accapareurs de successions par fraudes pieuses. »

L'auteur ne saurait trop insister contre les vœux de chasteté qui violent la nature, la religion même, et nuisent à l'intérêt de l'Etat. 11 montre les dangers nationaux et sociaux résultant du vœu d'obéissance à un supérieur étranger, à la cour de Rome. Le « bien politique » lui parait exiger que l'éducation des enfants soit enlevée aux moines. Il recommande à Louis XVI l'exemple de Joseph 11 ; il voudrait que tous les cloîtres fussent « ouverts ».

Non-seulement contre les couvents, — tombés dans le discrédit universel- et sur lesquels les défenseurs même du haut clergé n'osaient étendre leur protection, — mais contrele célibat ecclésiastique en général se prononce le futur maire de Paris, Pétion de Villeneuve (2) :

« Le clergé est fort respectable et remplit des fonctions augustes lorsqu'il se sert de la parole de Dieu pour réunir les hommes et former un peuple de frères ; lorsqu'il con-

(1) In-8 de 22 pages, Lb3' 1057.

(2) Avis aux Français sur le salut de la Patrie, 254 pages iu-8, Lb:w755, p. 101-102.

l'insurrection des cirés 149

sole le pauvre et prévient une multitude de désordres et de crimes secrets. .. Mais il est trop nombreux, il prend trop de bras au travail... Ce qui le met au-dessousdes autres Ordres, c'est que ses membresrenoncent à être hommes et citoyens, époux et pères... En se vouant au célibat, ils outragent les lois de la nature et de l'ordre social.»

Un disciple de Voltaire — « grâce à qui jamais plus les autels ne seront inondés de sang humain » — émet des Rc flexion s sur le clergé (i). Il ne veut pas supprimer la religion, il veut simplement extirper les abus ecclésiastiques, diminuer le nombre des ministres du culte » et supprimer les moines inutiles, divisés et scandaleux. »

Un gentilhomme L. P. d'Astori, dans une Lettre au roi(2), propose une « réforme des abus du clergé, d'après restitution même de l'Église, »

L'intendant de Bretagne, Bertrand de Molleville, dans ses Observations sur la composition des Étals Généraux (3), propose que le tiers des représentants du clergé soit choisi parmi les curés, « la classe la plus nombreuse et la plus utile de l'Ordre. »

Un avocat du parlement de Paris, Mole, dans le Vœu d'un citoyen (4), propose de convertir les dîmes en un impôt territorial perçu au profit de l'Etat. « Ainsi cesseront les débats scandaleux entre lesbénéficiers et les cultivateurs et pourront être dignement entretenus les pasteurs des paroisses, payés chaque trimestre. »

« Tout le monde sait », — dit l'auteur anonyme de V Ascendant aristocratique de lu noblesse '(ans le clergé (S),, — « tout le monde sait que le prêtre oisif à qui la loi demande

(1) Iu-8" de 10 pages, Lb391050.

(2) Du 30 janvier 1780 (20 pages in-8° .

(3) 66 p. m-8'\Llr'675.

Cn 16 p. iii-8°,Lb:,!l 601.

(5) 18 p. in-8°, Lb39, 1213.

de payer la portion congrue a conservé le titre de curé primitif, et que l'homme de labeur qui le reçoit n'est encore aux yeux de la loi qu'un vicaire perpétuel, que la reconnaissance du peuple honore du nom de curé, en l'absence du décimateur qui n'est plus connu que par les tributs dont il s'enrichit. »

Dans une foule de brochures laïques on décrit avec sympathie la misère du desservant « congruistc » à 3o0 et 700 livres par an ; on dénonce la scandaleuse opulence, la galanterie effrontée des petits et des gros abbés, des archevêques et des évoques, tous nobles, moins trois ou cinq.

Les publicistes les plus hostiles au catholicisme, comme le protestant Kabaut-Saint-Etienne (1) ou le libre-penseur Carra (2) revendiquent l'un la tolérance complète, l'autre la liberté entière des cultes. Mais ils s'abstiennent en même temps d'attaquer les dogmes de la religion, à laquelle ils ne croient pas, et ils ménagent avec une habileté profonde les curés de campagne. Ils ne se figurent pas que les masses populaires puissent d'un bond sortir de leurs habitudes, dépouiller des préjugés millénaires, s'émanciper l'esprit et la conscience. Ils sentent combien, dans l'ignorance générale, au moment de rédiger les Cahiers, peut être utile le curé de village, pour écrire les plaintes populaires. Beaucoup, d'ailleurs, sont persuadés que le curé bienfaisant de Voltaire et le vicaire philosophe de Rousseau se multiplieront à travers la bataille contre l'aristocratie épiseopalc et le monaehisme ou congréganisme, et que la réforme chrétienne de l'Eglise par le bas clergé deviendra d'une utilité décisive pour l'avènement de la démocratie.

(1) Considérations sur les intérêts du Tiers-État.

(2) Considérations, recherches et obsevations sur les Étuisgénéraux,

L'iNSURRECTION DES CURÉS loi

LA RESISTANCE DU HAUT CLERGE ENTRAVEE PAR LE CLERGE LUI- MÊME. — L'ABBÉ GOUTTES.

Convoqué en assemblée générale extraordinaire au mois de juin 1788, le haut clergé s'était associé aux parlements pour protester contre la Cour plénière de Brienne et réclamer les États-généraux. Mais, tout en évoquant « les anciens privilèges, les anciennes libertés », il avait tonné contre « l'esprit turbulent du siècle », contre la tolérance de tout autre culte que la religion catholique, apostolique et romaine. Son refus du « don gratuit » s'était aggravé de doubles Remontrances, les unes contre l'Édit de 1787, qui venait d'accorder l'état civil aux protestants, les autres « sur les droits, franchises et immunités du clergé de France. »

Dans ces dernières, il rappelait la phrase du serment du sacre, que Turgot suppliait Louis XVI d'omettre et que le jeune roi bredouilla :

« Je jure de m'appliquer sincèrement et de tout mon « pouvoir à exterminer de toutes les terres soumises à ma « domination les hérétiques nommément condamnés par « l'Église. »

Il revendiquait l'absolue inviolabilité de tous ses biens et revenus, de quelque nature qu'ils pussent être, jusques et y compris ceux des hospices et hôpitaux administrés laïquement.

a Nos immunités, écrivait-il, prennent leur source dans la consécration, la destination et l'affranchissement primitifs de nos biens ; ces biens sont voués, consacrés à Dieu, avec exemption de toute charge étrangère à leur destina-

tion. Ils sont destinés à la décence du culte divin, à la subsistance des ministres de la religion, à la nourriture des pauvres.

« C'est pour remplir ces vœux et ces charges que les biens du Clergé, par un consentement irrévocable des rois et de la nation, depuis l'origine de la monarchie, ont été réputés hors du commerce, sont frappés d'une substitution perpétuelle, forment un domaine inaliénable et sacré.

« Les ministres de la religion sont établis par l'Église et reconnus par l'État gardiens et dispensateurs des biens consacrés à Dieu, pour les employer à leur destination.

« Lorsque les besoins de l'État paraissent exiger des secours auxquels le clergé peut contribuer, il règle lui-même ce qu'il doit offrir à l'État sans faire trop grand préjudice à la destination essentielle des biens d'Église [Assemblée de 1729)... Nos dons ne sont permis qu'autant qu'ils seront libres et volontaires (Assemblée de 1750)... La liberté de nos dons et de notre administration est le point essentiel de nos immunités (15 juin 1788). »

Un arrêt du conseil d'État du roi, en date du a juillet suivant admet cette doctrine : « La liberté des dons du clergé et celle de son administration n'ont souffert et ne souffriront aucune atteinte. » — Moyennantquoi, l'Assemblée générale du clergé finit par accorder un « don gratuit » de quelques millions, misérable aumône qui ne diminua guère les enbarras de la cour et ne servit pas peu à surexciter les « congruistes » écrasés par les nouveaux « décimes » (1).

Après avoir fait si tière figure devant le roi, le clergé aristocratique fit la plus triste mine devant le peuple naissant. Les répliques qu'il essaya contre les brochures laïques et contre les manifestations des curés sont pitoyables. Il ne

(1) Les remontrances et l'arrêt de 1787 étaient réunis avec d'autres pièces sur l'opposition du haut clergé dans le carton 422 de la Bibliothèque révolutionnaire du Louvre.

l'insurrection des curés Io3

sait menacer ceux-ci, « s'ils écoutent les trompeurs, que de tous les malheurs en ce monde et de la damnation dans l'autre » (1). Aux autres, il aimerait certes à opposer la réfutation brutale du « bras séculier » ; — ne le pouvant, il se plaint de « l'intempérie des opinions », qui a produit une foule d'écrits où malheureusement une seule chose a été oubliée, » le seul véritable remède à tous nos maux, l'unique source du vrai bonheur delà société, même sur la terre. . . la Religion. » (2). — Mais, pour parler delà religion de façon à émouvoir et les fidèles et les ministres, il eût fallu y croire un peu ; ce n'était pas le cas chez les abbés de cour, chez les voluptueux prélats. (3).

Aux derniers Notables, puis contre le Résultat du conseil du 27 décembre, les archevêques ne savent que se mettre à la queue des Princes et faire cause commune avec l'aristocratie la plus réactionnaire. Dans l'énorme polémique, à laquelle donnent lieu, durant de longs mois, la question de la participation des privilégiés à l'impôt, puis celle de la représentation des Ordres aux prochains États-Généraux, enfin celle du vote par Ordre ou par tète, le haut clergé se met en travers de toutes les idées qui passionnent le peuple, entraînent la noblesse elle-même. Avec une àpreté déshonorante, il résiste à l'abandon des privilèges pécuniaires jusqu'au moment où, l'aristocratie laïque y adhérant de toutes parts, il voit l'impossibilité absolue de les maintenir intacts. Encore n'offre-t-il de payer à peu près ce que voudront le roi et la nation assemblée, qu'à la condition de « s'imposer lui-même, » comme par le passé, de demeurer

(1) V. par exemple la Lettre d'un curé retiré dans m famille à ses anciens paroissiens, II p. ia-8° (Bibl. révol. du Louvre).

(2) Projets rie doléances en faveur de. la religion aux États généraux de 1789, brochure in-8° de huit pages, Bibl uat. Lb3'-'

:: V. plus haut page 52 à 57.

« le premier Ordre », de garder l'administration de ses biens, sans en fournir l'inventaire et de s'en faire confirmer la propriété inviolable par les États-généraux.

Un grand exemple de générosité patriotique, — et d'intelligence des véritables intérêts de l'Église, — avait en vain été donné par l'évoque La Luzerne, offrant la moitié de son revenu pour servir à combler le déficit et, dans ses Avis sur la forme d'opiner (■!), se prononçant pour les deux Chambres, au lieu des trois Ordres.

Du sein même du clergé sortent contre le clergé les plus terribles accusations et ce sont des ecclésiastiques qui fournissent au tiers-état les suprêmes arguments delà Révolution. Un secrétaire de Monseigneur de Jarente, récemment mort, publie à Grenoble, « l'an de justice 1789, Haro sur laFeuille des bénéfices (2). »I1 y dévoile l'iniquité de la distribution des bénéfices, « rendus en quelque sorte héréditaires entre les mains de quelques familles nobles. 11 (léliit « la fureur des généalogies » qui domine dans la religion, où il n'y a que les vertus des siècles passés qu'on récompense : excellente méthode pour dispenser d'en avoir dans celui-ci. » Après avoir calculé que les biens du clergé, forment au moins le sixième des biens du royaume et que la moitié en est absorbée par les archevêques et évèques, abbés et prieurs commandataires ; que cet « accaparement » ne trouve « ses titres » ni dans « l'intention des fondateurs qui n'était évidemment pas d'enrichir un si petit nombre d'hommes », ni « dans l'utilité des services et bienfaits qu'en reçoivent les peuples », il établit que nul Ordre, nul corps plus que le clergé, n'a besoin de régénération, « qu'il doit se rapprocher de son but primitif cà proportion de ses écarts. » Cette « masse énorme de revenus ecclésiastiques,

(1) Brochure in-8°, collection Labédoyère, n0 6^1.

(2) Haro mr la F... des B..., 50 pages in-8° (par Beranger de Hauterive), Bibl. ?iat. Lb*' 4482.

L'iNSl'RRECTIOX des curés Ioo

s'écrie-t-il, ne peut rester sans activité. Point de milieu : elle sera nécessairement ou un moyen de salut pour l'État ou un principe de corruption. C'est à la nation d'opter ou plutôt il ne lui est plus libre de faire ce choix ; car les abus, si longtemps invétérés, lui démontrent le vice de l'ordre

établi, lui prescrivent le devoir d'y subsistuer un autre

Prétendre réformer l'usage des fondations, c'est, dit-on, porter la main à l'encensoir, c'est une profanation, c'est un sacrilège punissable, contre lequel les foudres de l'Église sont toujours prêtes ! Faut-il s'étonner, en effet, si ceux qui vivent si magnifiquement des abus mettent tant de zèle à les défendre '?. . . La réforme de l'Église doit être associée à celle de l'État, faite sur le même modèle. . . et ainsi munie de toute la force publique. »

Un prêtre inconnu, à la suite de Réflexions sur l'administration des biens de l'É'jlise (1), écrasantes pour « les abbés et prieurs commendataires inutiles et les moines corrompus » — mais respectueuses pour lesévèques, — pose toute une série de « questions à produire aux États généraux : La distinction du clergé noble et du clergé roturier estelle canonique ? L'Évangile en fait-il mention '?. . . La Religion est-elle intéressée à entretenir dans l'opulence et l'oisiveté des clercs sans fonctions '?... La qualité de seigneurs, de haut-justiciers convient-elle à des moines qui ont fait vœu de pauvreté'?... L'Église doit-elle souffrir qu'il y ait des religieux mendiants ? »

Du fond de sa cure d'Angilliers (sénéchaussée de Béziersï, l'abbé Gouttes, qui sera, à la Constituante, l'un des principaux auteurs de la Constitution civile, et deviendra en 1790 évêque d'Autan, écrivait des Considérations sur l'injustice des prétentions du clergé et delà noblesse, dont le succès fut considérable (2).

(t) Brochure iu-8° de 14 pages, Bibl. uat. Lb10 1055. J L'introduction an Moniteur cite cette brochure comme l'une

Si la monarchie elle-même n'y avait mis obstacle, surtout par l'Édit de 1749, l'Église, y lisons-nous, « aurait acquis toutes les propriétés du royaume, anéanti la nation et la monarchie. . . En examinant les intentions du souverain Législateur du christianisme, on ne conçoit pas sur quels fondements le clergé prétend et des immunités et des honneurs mondains qui lui furent expressément défendus par les lois du christianisme.

« Dans l'institut de cette religion sainte, Jésus-Christ n'établit aucune distinction de rang entre ses disciples, qu'il avait choisis dans la lie du peuple, pour leur montrer que l'humilité était la première vertu du christianisme. 11 leur recommanda la douceur et la charité envers les hommes ; de les appeler à lui par la douceur et la persuasion ; il leur ordonna de renoncer à tous les biens périssables de ce monde, pour ne s'occuper que de la prédication de sa loi, et persuader les peuples par la charité et l'exemple de la pureté de leurs mœurs.

« Les ecclésiastiques doivent se souvenir que Dieu leur a dit de rendre à César ce qui appartient à César et que leur royaume n'était pas de ce monde. Si en renonçant aux lois qui leur furent dictées par leur divin Législateur, ils ont abusé de l'ignorance crédule des rois et de la bonhomie des grands pour se faire donner des richesses, et de la faiblesse des gouvernements pour se faire accorder des immunités et des exemptions contraires à l'humilité chrétienne et au bonheur public, il est temps que la nation assemblée les rappelle à leurs devoirs primitifs et les assujettisse aux lois du royaume, aux charges et impositions, comme membres de la nation dont ils font partie, quoiqu'ils prétendent en ' aire une portion distincte, indépendante du gouvernement. »

de celles qui agirent le plus dans la préparation de la Révolution française. Quelques pages en sont données dans les Archives parlementaires p. 575-576. Nous l'analysons toute entière.

l'insurrection des CIRÉS Ib7

L'abbé Gouttes condamne la prétention des ministres d'une religion d'égalité aux titres nobiliaires, aux droits féodaux. Il réprouve le luxe de ces soi-disants successeurs des apôtres qui ont cent mille, un million de livres de rentes; il maudit ces abbés et prélats qui, ayant l'ait vœu de chasteté, « entretiennent publiquement des concubines. » 11 n'hésite pas à réclamer, dans l'intérêt de la nation et non moins dans l'intérêt de la religion elle-même, « la mise en vente et en circulation de tous les biens du clergé.» 11 propose que l'État fasse des ministres des autels des « ofliciers », des « fonctionnaires », appointés par lui et « amovibles (1) s'ils ne remplissent pas les devoirs que la religion leur assigne. »

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