LE SUPREME EFFORT DES CURES POUR OBTEMR DES DEPUTES
L'épiscopat noble, les chefs des ordres religieux, les gros décimateurs, épouvantés de l'organisation du clergé inférieur, ont épuisé tous les moyens avouables et inavouables pour la briser. Il n'est pas d'intrigues à la cour, de séductions et de corruptions dont ils n'aient usé pour empêcher ce renversement de la hiérarchie religieuse et de l'ordre social : De misérables roturiers, fils de bourgeois, fils de paysans, siégeant dans des assemblées politiques au même rang que les descendants des croisés ; des curés à « portion congrue », des vicaires en soutane déchirée admis à discuter avec les prélats et les abbés à crosse d'or !
Mais le minisire Necker, qui, d'ailleurs, est protestant et genevois, n'est sensible ni aux flatteries ni aux menaces de l'aristocratie cléricale française. Les intérêts qu'elle défend sont l'obstacle principal aux projets financiers qu'il poursuit, et il cherche naturellement appui dans le tiers-état ecclésiastique comme dans l'autre.
Sous la très-vive impression des brochures de l'abbé Sieyès, les curés cessent tout-à-fait d'avoir peur de leurs supérieurs et des moines ; ils associent de plus en plus intimement leur cause à celle du Tiers-Etat ; la fureur même de certains archevêques leur prouve qn'il se sont trop compromis pour espérer leur salut personnel autrement que dans la Révolution.
Au milieu du mois de janvier 1789, leurs syndicats multiplient les publications afin de leur conquérir le droit électoral.
Ici parait une Pétition des curés (1), appuyant les résolutions populaires : Le tiers-état toujours doublement représenté, le vote par tète, tous les Ordres réunis dans l'intérêt général, renonciation aux privilèges pécuniaires, égalité de l'impôt. Elle indique que « tout serait empêché si le haut clergé avait la majorité » et adjure le gouvernement d'accorder la moitié de la députai ion ecclésiastique au bas clergé. — « Nous sommes membres du clergé, mais aussi les protecteurs des pauvres ; donc, nous réunissons nos vœux à ceux de la Nation. »
Là, se répand un Mémoire en faveur des curés [2] où l'on rappelle que les curés « sont institués de droit divin» et s'asseyaient jadis aux conciles « avec les évêques». On demande qu'ils soient reconnus et avoués comme pasteurs immédiats, successeurs et disciples de Jésus-Christ ; qu'ils aient place dans toutes les assemblées ecclésiastiques et politiques, comme les évêques et bénéficiera; qu'ils forment la moitié des assemblées où se répartissent les décimes, les impositions spéciales an clergé ; qu'ils siègent au même titre dans les assemblées provinciales et aux États généraux, « leur ordre uni aux autres ».
A travers toutes les provinces se lit et s'approuve une « Très humble requête au roi, présentée par les curés et « les prêtres chargés du ministère pastoral en France, où « ils exposent combien il est à propos que leurs représen- » tants aux Étals-Généraux soient égaux en nombre à ceux « du clergé supérieur et des bénétîciers ou autres ecclésias- << tiqu -s qui n'ont point charge de peuple (3). »
« Témoins et confidents des maux du peuple », écrivent les requérants, ils ont senti qu'ils pouvaient être utiles
(1) Brochure de 13 pages in-18, carton 90 de la Bibliothèque révolu ti'-nunire du Louvre.
(2) Iu-80 de 20 pages Lb M, 1218, Bihl. nationale.
(3) In-18 Bihl. nat. Lb39, 1310.
L l\Sl RRECTION DKS CURÉS 16."»
« aux grandes opérations de la bienfaisance » royale. Pleins de zèle pour la cause de « la patrie qui souffre », ardents à « seconder les vues du roi », ils se croiraient « coupables s'ils ne réclamaient le droit de porter leur suffrage dans l'assemblée de la nation. »
S'il existe en France 200,000 personnes d'église, il y a bien 40,000 curés et, si l'on compte leurs vicaires, leurs secondaires et les divers clercs attachés aux paroisses, on peut compter 120,000 prêtres « participants au ministère pastoral, qui forment environ les trois cinquièmes du clergé.» Mais ils sont loin de posséder les trois cinquièmes des biens de l'Eglise ; leur part dans les revenus ecclésiastiques ne dépasse guère les deux cinqirèmes.
Suivant le principe équitable, proclamé par le Résultat du conseil du 27 décembre, le roi reconnaîtra que les prêtres des paroisses ont incontestablement le droit de «députer » en nombre égal à tous les autres ecclésiastiques du royaume.
Cependant les curés revendiquent moins « leur intérêt particulier » que l'intérêt général, l'intérêt des pauvres et des malheureux confiés à leurs soins. Ils implorent « de la justice de Sa Majesté le pouvoir de défendre, au milieu delà nation assemblée, la cause de leurs pupilles ».
11 y a, dans le royaume, au moins neuf millions d'àmes, dont une partie est composée de ceux qui, incapables de gagner leur subsistance, ne vivent que de. la charité des pasteurs; dont l'autre partie, formée d'artisans qui n'ont que leurs bras pour tout bien, est réduite, dès que se produit un accident funeste, la disette, la maladie, la vieillesse, « à chercher des ressources dans le sein de leur curé ».
Les curés, « suppliants aux pieds du trône », sont les tuteurs des neuf millions de sujets les plus infortunés. Ils doivent être « leurs avocats » dans le grand conseil de la
nation ; eux seuls peuvent défendre leur cause avec autorité et succès, puisque seuls ils sont « les dépositaires des secrets douloureux des pauvres connus et de ceux qui cachent la honte de leur pénurie ».
Si les curés n'entraient pas aux États généraux, qui y représenterait les malheureux sans propriété ? qui y défendrait leurs intérêts contre ceux des propriétaires, cherchant à garantir le plus possihle leurs hiens de l'impôt et en laissant retomber la charge principale sur les consommations de première nécessité ? Les faibles, non soutenus, ne seraient-ils pas écrasés parles plus forts, « si les curés, leurs représentants naturels, ne se trouvaient point là pour rompre la violence d'un choc si dangereux ? »
En vain alléguerait-on qu'un tel rôle pourrait être rempli par les évoques et par les abbés des monastères. « Les pauvres des villes ne vont point au fond de la solitude exposer aux anachorètes les causes de leur indigence, et les pauvres des campagnes n'assiègent point le palais épiscopal pour faire entendre aux pontifes leurs secrets affligeants. C'est au curé que la loi a placé plus près d'eux, c'est au curé qui va les visiter dans leurs pauvres réduits et les soulager sur le lit de douleur, qu'ils ouvrent leur âme et qu'ils laissent voir à nu tous les chagrins dont elle est consumée. C'est donc à lui qu'il convient de les représenter aux États généraux et d'y découvrir la source de leurs maux cl les moyens d'en arrêter le cours. »
En voyant à l'Assemblée nationale, « ses protecteurs et ses pairs », la classe indigente ne recouvrera-t-elle pas « l'espoir qu'elle semble avoir perdu ? » Et ne sera-ce pas aussi une garantie pour la classe aisée qui regarde les curés comme « ses confidents et ses bons amis? »
Enfin les curés, « pour opérer le bien, ont besoin d'une estime particulière. » Us sont « des magistrats de paix, d'autant plus utiles, dans l'ordre public, qu'ils n'ont pas
d'autre glaive que la parole, d'autre manière de juger que
la conciliation. » lis perdraient une partie de la considération qui leur est indispensable, si on ne leur accordait pas des députés au conseil national.
Le ministre Necker a reconnu « qu'ilsdoivent être comptés parmi les membres de l'État les plus dignes de protection... Sa Majesté daignera exaucer leurs vœux, et les suppliants, prosternés ensemble au pied de l'autel du Dieu qui tient dans ses mains les destinées des rois, lui demanderont, avec une sainte ferveur, qu'il comble de jours et de félicité le roi bienfaisant, le 'Restaurateur de la patrie. »