GASCOGNE ET COMTE DE FOIX
Dans les Landes, le pays des Basques, la Chalossc, le Bigorre, comme dans le Condomois et l'Armagnac, les élus sont des curés. Mais ce n'est pas à dire que les cahiers, contenant toutes les revendications du clergé inférieur contre le haut clergé noble, soient libéraux dans le sens général du mot.
Celui d'Ustaritz;l) débute par une profession fanatique d'orthodoxie, par un appel « au glaive formidable de nos rois ». 11 contient la demande du rétablissement des curés « dans les droits attachés à leur état ; »plus ce vœu général : « que les curés puissent s'assembler lorsqu'ils jugeront nécessaire, sous la présidence de l'évêque diocésain ; et, sur son refus constaté, sous celle du plus ancien d'entre eux, à la réquisition du syndic du diocèse. »
Même demande dans le cahier de Lectoure et l'isle Jourdain (2).
(1) Arch. Parlem. III, 423-42o.
(2) Ibid. II, 64-69.
214 LES CAHIERS DES CUIlÉS
Mais si, au bailliage de Labourt, l'évèque de liayonne avait consenti à signer, dans la sénéchaussée d'Armagnac, l'évèque de Lectourc, président, frappe d'interdit « une proposition contraire aux lois du royaume et aux décisions particulières du gouvernement. »
A Dax, Saint-Sever et Bayonne (1), toujours malgré l'évoque, reparait le même article, avec cette réflexion : Gomment les curés n'auraient-ils pas la faculté de s'assembler, <( ainsi que l'ont les religieux, les corps réguliers, les chanoines ? » On signale « l'état de langueur qui menace les ordres religieux d'une dissolution prochaine » et l'on propose que « leur sort soit décidé par le premier concile national qu'il plaira à Sa Majesté de convoquer. » On tonne contre la philosophie, on réclame les peines les plus sévères contre les auteurs de mauvais livres, on exige «l'unité du culte » pour la seule vraie religion, la catholique, à laquelle « la monarchie doit son établissement et ses jours de splendeur. » Et cela n'empêche pas de s'écrier : « Les ecclésiastiques de la sénéchaussée des Landes rendent de très humbles actions de grâces à Dieu des regards de miséricorde qu'il a bien voulu jeter sur la nation française, en inspirant au Roi de repousser loin du trône les séductions du pouvoir absolu, pour s'entourer de ses sujets, les rappeler tous à la régénération de la chose publique, et ne régner sur eux que par l'amour, la confiance et la persuasion. »
Les curés de Mont-dc-Marsan (2) partagent les espérances populaires, à la condition que les Étals généraux n'oublient pas que « depuis treize siècles, l'autel est le plus ferme appui de la nation et du trône. »
A Tarbes, siège épiscopaL un curé est nommé, mais
(1) Arch. pari. III, 87-93.
(2) Ibid. IV, 31-33.
après la lutte la plus ardente, dont les traces restent au cahier, entrecoupé des protestations des gros décimateurs et du procureur fondé de l'évêque absent (1).
L'un des douze commissaires rédacteurs de ce cahier du clergé de Bigorre y ajoute un supplément contresigné par un grand nombre de curés (1). Alexis Doléac, curé de Baudéan, soumet au roi onze observations ou réclamations « qui ont été constamment repoussées malgré la volonté générale, et uniquement parce qu'on n'a jamais pu obtenir que les voix fussent recueillies. » Le haut clergé a empêché d'insérer cet article: « Qu'une loi nationale défende atout Français, sous peine d'être réputé infâme, de faire ni directement ni indirectement la traite des nègres. »
C'est, dit l'abbé Doléac, malgré les curés qu'a passé l'article favorable aux couvents, sur les vœux à dix-huit ans.
« Une bonne demande à faire au roi et à la nation, et qui va à la société générale des individus c'est de solliciter, pour tous les corps religieux, leur réunion au clergé séculier. » — Nulle part cette pensée intime de l'immense majorité des curés de 1789 n'est exprimée aussi bien.
Le cahier s'est prononcé pour le maintien des officiaux. Au contraire, le clergé paroissial « demande au roi et aux États généraux que la juridiction ecclésiastique soit désormais purement spirituelle, et que le contentieux soit remis aux justices séculières. »
Les riches inutiles qui refusent l'augmentation des portions congrues aux curés et la restitution des dimes aux paroisses, l'abbé Doléac les flagelle en ces termes : « La raison qui est imprescriptible veut que le luxe et la décoration paraissent au dernier rang dans l'Église de Dieu ; l'utilité est dans le sanctuaire la considération première, et toutes les dignités stériles et presque sans emploi, le dernier de
(1) Arch. Pari, II, 354-359.
tous les titres. Les gros décimateurs ont, n'importe comment, dans leurs mains, les biens des églises ; ils doivent s'empresser de les vider et de les sacrifier à l'essentiel... savoir, encore une fois, les pasteurs, les églises et les pauvres. Les autres établissements, quels qu'ils soient, ne peuvent venir qu'à la suite. »
Le Supplément au cahier de Bigorre rétablit l'article par lequel les curés, « vrais pasteurs », réclamaient de redevenir « seuls prédicateurs efficaces, au lieu des moines et religieux. » 11 maintient que « la meilleure manière de faire cesser les scandales qui font gémir l'Église et triompher l'incrédulité, c'est... de rendre aux pasteurs des paroissetoute la prépondérance de leur état. »
Le cahier de Pamiers (1), rédigé sans doute par un professeur, est principalement consacré aux « réformes nécessaires dans les collèges royaux. »
Les « plaintes », ajoutées par le vicaire de la cathédrale, sont tout-à-fait opposées au clergé dominant.
Autres vives « doléances des prébendes du chapitre de Lombez », dans les pièces annexées aux élections des pays et comtés de Comminges et Nébouzan, où deux curés sont élus, sans cahier (2). Les chanoines inférieurs se plaignent des gros dignitaires, < qui, au nombre de douze, tandis qu'ils sont vingt-quatre, mangent les deux tiers des revenus du canonicat. Ils demandent qu'il n'y ait que des chanoineégaux dans un chapitre et que les revenus soientégalemcnt partagés entre tous ceux qui célèbrent l'office. Il en est ainsi, ajoutent-ils, dans la plupart des églises du royaume ; « il serait vrai de dire qu'il y a un tiers-état dans le clergé, les prébendes des chapitres, les curés congruistes et les vicaires qui, les uns et les autres, étant seuls chargés du plus
(1) Ibid. 1Y, 279-2S0.
(2) lbid. 11, 351-354.
grand poids qu'offrent les devoirs pénibles du ministère, ont cependant des revenus si minces qu'ils ne peuvent pas donner de quoi vivre, contre cette belle métaphore de l'Ecriture : non ligabis os bovi tritnranti. »
L'évèque d'Oloron parvient à se faire nommer dans le pays de Soûle. Seulement il lui faut laisser passer dans le cahier de Mauléon (1) toutes les réclamations des curés, y compris celle « d'une maison presbytérale avec grange et grenier.»
Plus forts vis-à-vis d'un clergé inférieur épouvanté et séduit, les évèques de Conserans et de Perpignan, — ce dernier, avec son vicaire général, — enlèvent la députation et suppriment les cahiers. C'est aussi, sans cahier, que l'évèque de Bayonne, qui n'a pu se faire nommer à son siège, passe en Navarre.
L'évèque de Montauban obtient de même son élection hors de chez lui, à Rivière-Verdun. Mais, comme son confrère d'Oloron, il est forcé de subir un cahier (2) trèscontraire au clergé supérieur et où l'on confie non pas àl'épiscopat, mais « à la nation le soin d'améliorer le sort des curés et vicaires. »
Le cahier ecclésiastique de la sénéchaussée d'Auch (3) est signé par l'archevêque et très-manifestement rédigé sous son inspiration, sous sa dictée. Des griefs et vœux des curés, il n'est question que tout à la fin et sous cette forme très-sèche : « Demander aux États généraux l'amélioration du sort de messieurs les curés, à opérer par des moyens locaux le plus proinplement qu'il sera possible. — Demander que messieurs les curés soient en droit de nommer leurs députés au bureau diocésain et de les y avoir en
(1) Arch. ParlA. III. p. 20.
(2) Ibid. V. 774-776.
(3) Ibid. t. V, p. 581-583.
(*) Ibid, t. II, p. 91-94.
proportion des députés des autres décimateurs. » On appelle « la protection particulière » du roi sur les ordres religieux, et l'on réclame que les vœux puissent redevenir valables à 16 ans pour les lilles et à 18 pour les hommes. On ne dit rien contre les droits et privilèges du haut clergé, mais on proclame que « les évèques, étant chargés du dépôt sacré de la foi, la connaissance et décision de toutes les matières qui peuvent avoir trait à la sainteté des dogmes et à la pureté de la morale » leur soit réservée « exclusivement à tous autres, comme les seuls juges en ce qui concerne la loi et la règle des moïurs. »
Cette déclaration est faite en vue surtout d'empêcher que l'Assemblée nationale n'accueille les vœux des curés et ne s'attribue l'autorité de procéder à la réforme complète de l'Église gallicane. Dans le but plus général d'empêcher les États généraux d'aboutir, Monseigneur insiste contre le vote par tète, pour « la conservation de l'opinion par ordre, comme conforme aux antiques usages de la monarchie, comme étant la seule vraiment constitutionnelle, la sauvegarde la plus sûre de l'autorité royale, de la dignité de la couronne et de l'ordre public. »
L'auteur du cahier ecclésiastique d'Auch semble aussi fanatique en 1789 que s'il eût parlé un siècle auparavant, au milieu des Dragonnades :
« Les rois de France, sire, comptent toujours parmi leurs titres les plus glorieux le titre de Roi très-chrétien, de Fils aîné de l'Eglise ; et la gloire du nom français tira toujours son principal lustre de l'attachement inviolable de la nation à la religion catholique et du zèle qu'elle témoigna dans tous les temps pour la défense de son culte, la pureté de sa morale et l'intégrité de ses dogmes.
« Un esprit de philosophie et d'impiété a répandu depuis plusieurs années dans tout le royaume un esprit de système qui altère tous les principes religieux et politiques,
qui a porte les atteintes les plus mortelles à la foi et aux mœurs, et relâché les liens les plus sacrés de la société; effet funeste de ce nombre prodigieux d'ouvrages scandaleux, fruits malheureux de l'amour de l'indépendance, enfantés par le libertinage et l'incrédulité, où l'on attaque avec une égale audace la toi, la pudeur, la raison, le trône et l'autel, livres impies et corrupteurs qui, circulant de toutes parts, ont semé le poison dans tous les Etats, et ont ôté au peuple français une partie de son énergie.
« Le vœu le plus cher du clergé est donc le rétablissement de la foi et des mœurs ; il charge en conséquence son député de supplier Sa Majesté de remettre en \igueur les lois si sagement établies par la piété des rois ses prédécesseurs contre tout ce qui peut porter atteinte à la bonne foi et aux bonnes mœurs et de donner une nouvelle forme à celles qui peuvent les faire fleurir
Cependant pas plus que son parfait coreligionnaire de Lyon, Marbeuf, l'archevêque d'Auch, Louis-Appolinaire de la Tour-du-Pin Montauban, ne fut nommé à la Constituante. Son clergé élut à sa place Cuiraudez de Saint-Mezard, docteur en théologie, archiprètre de Lavardens.
GLIENNE ET QUERCY
L'archevêque de Bordeaux s'était rendu très-populaire en ordonnant, le 14 février 1789, des prières publiques « pour demander au ciel l'heureux succès des États généraux. » Il avait publié des Instructions pastorales prêchant « aux grands le sacrifice, aux sujets la modération, à tous la concorde et l'amour de la patrie (I). »
Jérôme-Marie Champion de Cicé, évèque de Rodez en
(l) V. Ch.-L. Chassin, le Génie de la Révolution, t. 1. p. 255.
1770, était devenu en 1781 archevêque deBordeaux.il avait l'ait partie de l'Assemblée des Notables en 1787. Après avoir été des premiers de son Ordre à se rallier au tiersétat, il devait devenir, après la prise de la Bastille, garde des sceaux, se compromettre vis-à-vis du pape jusqu'à contresigner la promulgation des lois et décrets relatifs à la Constitution civile du clergé, puis, renvoyé du ministère, en novembre 1790, comme suspect de trames contre-révolutionnaires, être destitué de sa prélature pour refus de serment, émigrer et redevenir, en 1802, archevêque d'Aix, où il mourut en 1810.
11 fut élu sans contestation le premier des députés ecclésiastiques de la sénéchaussée de Bordeaux, fit arriver avec lui son principal vicaire général, et agréa pour compléter la députation de la capitale de la Guicnne les curés de Blaye et de Valeyrac.
Dans le cahier, remis à ces quatre représentants, les questions délicates sont évitées, ou des moyens, même contradictoires, de conciliation sont proposés. Ainsi, d'un côté, l'on dit (art. 4) que l'antique distinction des trois Ordres sera reconnue « inviolable et constitutionnelle. » D'autre part, on déclare (art. 23) « s'en référer aux États généraux quant au vote par ordre ou par tête. » Les intérêts du clergé inférieur sont pleinement satisfaits par l'article 32 : « Un des premiers soins des députés sera d'insister sur tous les moyens justes et convenables d'améliorer le sort des curés et des vicaires non suffisamment dotés (1).
Grâce aux sympathies dont l'archevêque de Bordeaux était honoré dans toute la province d'Aquitaine, son suffragant d*Agen passa sans peine, avec deux curés et un cahier assez libéral (2). A Gondom (3), les curés nommèrent l'un d'eux, et
{l)Arch. Pari. t. II, 392-394.
(2) Ibid. 1, 675.
[:!) Ibid. III, 33-36.
poussèrent leurs revendications jusqu'à réclamer le prompt rétablissement des conciles et synodes, ainsi que « la vérification des biens du clergé en chaque diocèse par ordre des Etats généraux. »
Cependant, battu au chef-lieu de son diocèse, l'évèque de Condom rencontra à Nérae des électeurs qui l'investirent d'un mandat libéral (I). L' « ordre des curés » s'affirme aussi bien là qu'ailleurs ; il exige notamment que si, comme en 161 i, les États généraux admettent les Agents-généraux du clergé, chargés de tous les intérêts ecclésiastiques, l'un de ces agents doive être un curé.
Dans le Périgord, la députation est formée d'un archiprètre et d'un curé de campagne, au détriment des évèqucs de Péri gueux et de Sarlat.
Les curés de Libourne choisissent un pasteur de village et demandent avec une netteté parfaite (2) : que les biens d'Eglise soient ramenés et réservés à leur destination ; que l'Assemblée nationale, « en son amour pour le bien » procure au clergé de France ce qu'il n'a pu obtenir malgré ses réclamations séculaires, la tenue des conciles « pour remédier aux abus qui se sont introduits dans l'administration ecclésiastique. »
A Tartas et à Castelmoron en Albret, [les curés remportent sans le moindre trouble.
A P.azas, l'évèque obtient la majorité ; il fait mettre au cahier : (3)« que les droits, honneurs, prérogatives et distinctions dont le clergé a toujours joui font partie de la constitution française », et — ce qui est rejeté par la totalité des curés de France, — « que le clergé conserve l'administration paternelle et bienfaisante de ses décimes. »
(1) Arcft. pari. t. 111, 503-506.
{2)Ibid. t. II. p, 266-267.
(1) Jbid. V, 551-554.
Cependant l'insertion de cet article conservateur de la domination et de l'exploitation du haut clergé n'empêche pas de passer la revendication des curés de s'assembler et de nommer des syndics, cor, disent-ils, • les soupçons injustes qu'on veut .former sur leurs desseins les humilient. »
A Rodez, chef-lieu du Rouergue, l'évêque noble, abbé de Sorrèze, s'empare de la représentation de son clergé : mais il est forcé d'abandonner à la majorité paroissiale la rédaction libre du cahier.
A Cahors, l'évêque, sufl'ragant de l'archevêque d'Albi, est nommé avec deux curés. Le désaccord entre le bas et le haut clergé, vivement accusé dans les conciliabules et les brochures, avant les élections, subsiste pendant et après. 11 y a deux cahiers (1), l'un des Abbés, chapitres, prieurs, etc., l'autre, des curés du Quercy.
Sur la question politique capitale, le premier dit: « Nous pensons, conformément aux droits constitutionnels del'Elat, qu'on doit voter par Ordre et non par tète dans l'assemblée des Etats généraux, donnant à cet effet aux députés les pouvoirs nécessaires et suffisants pour se présenter, aviser et consentir. » On lit dans le second : « Nous donnons à nos députés un mandat spécial d'opiner et délibérer par Ordre, consentant néanmoins qu'ils délibèrent et opinent par tète lorsque l'Ordre du clenjé le jugera «propos. * Lescurés n'ont pas osé contredire l'opinion inspirée par l'évêque, qui a obtenu la pluralité dans l'assemblée électorale. Us n'ont pu faire prévaloir— officiellement — les idées qu'ils émettaient, syndiqués entre eux. Mais ils savent qu'ailleurs leurs confrères l'emportent et que la majorité sera acquise dans la représentation du clergé à l'Assemblée nationale. Leur réserve, respectueuse pour l'épiseopat, ne saurait, ils en sont sûrs d'avance, entraincr aucune conséquence à leur détriment ni à celui de la cause populaire.
(1) Arc/i. pari. t. Y. p. 483 et 484.
Ils commencent leur cahier particulier en rappelant que « le corps des pasteurs de second ordre a été, pendant plusieurs siècles, négligé et livré en quelque sorte à un état d'avilissement et d'obscurité, quoique toujours utile et occupé de prèset journellement de l'indigence et de l'assistance du peuple, dont il connaît plus certainement les maux et les appréhensions. »
Ils donnent la plus large place aux doléances des paysans touchant l'impôt, le tirage au sort pour la milice, la justice qui, si elle ne peut être gratuite, doit au moins être expédiée « de la manière la plus prompte et la moins dispendieuse. » Après s'être élevés contre l'usure et avoir condamné le prêt à intérêt « comme contraire au principe de droit divin et canonique, » ils écrivent : « La liberté de chaque Français étant sous la protection des lois, aucune puissance ne peut le soustraire à la société par lettres de cachet ou autres actes du despotisme, sauf la poursuite du coupable devant ses juges naturels ; en conséquence le clergé de Cahors demande instamment, le rappel de ses membres exilés. »
Ce dernier trait indique qu'il y eut, en Quercy. des persécutions sous prétexte de jansénisme, qui se perpétuèrent jusqu'au moment de la Révolution. Assez contradictoire en apparence est l'article 8 du cahier : « Qu'on s'occupe incessamment de la réforme des études, dont l'état actuel fait regretter amèrement la société des Jésuites. » Mais les curés ajoutent aussitôt : « Un corps enseignant, soumis à l'ordinaire, pour cette partie paraît mériter la préférence. »
Contre la « commende, » ils prononcent une négation absolue.
Ils se gardent d'exprimer l'animosité que leur inspire l'épiscopat devant lequel ils votent. Omettant la moitié de leur pensée, ils écrivent : « Que les évoques absents de leur diocèse pour autre raison que les intérêts de
l'Église et de l'Etat s'occupent des min eus de pourvoir aux frais de voyage des ordinants ; — que la visite des évèques dans le diocèse soit laite sans aucune imposition sur le Clergé. » S'il subsiste des assemblées générales et des Chambres ecclésiastiques quelconques après la tenue des États généraux, qu'elles soient, disent-ils, « régénérées dans la forme suivante : les deux tiers de leurs membres seront pris parmi les curés et nommés par eux ; l'évêquc restera président né ; les membres ne pourront être maintenus dans leur exercice que pendant trois ans, à l'exception du syndic, si la Chambre juge à propos de l'y maintenir plus longtemps. » En tout cas, ils réclament, pour le corps des curés, dans toute réunion du premier Ordre, au moins la moitié des représentants, et, comme toujours, le pouvoir de sedonner un syndic pour défendre leurs intérêts communs.
Ils se refusent au paiement de toute rétribution épiscopale ou papale, pour cause de dispense ou autre. Ils proposent « l'irrévocable extinction » des annates. Leur gallicanisme commande aux députés de proclamer « que la couronne de France est indépendante de toute puissance étrangère, soit spirituelle, soit temporelle. »
ANGOUM01S, AII.MS ET SAINTONGE
A Angoulème, la députation fut remise à l'cvèque d'Albignac de Castelnau et à un curé. Le cahier esta la fois politiquement libéral et religieusement intolérant (I).
1) Arch.parl. t. II, 1,
LA LUTTE ECCLESIASTIQUE i^>
Les curés de la Rochelle, au lieu de leur évèque, nommèrent le curé de l'île de Ré. Leur lutte contre le haut clergé, dit le royaliste Montjoye I lut « pleine d'auimosîtés. » Le cahier a disparu, soit qu'il ait été confisqué par le bureau épiscopal, soit que le représentant n'ait reçu que des pouvoirs complets, sans motifs détaillés.
A Saint-.lean-d'Angély, où est élu un curé de campagne, le cahier (2) est d'une extraordinaire brièveté, en dsux articles. Il ne traite que des intérêts nationaux, depuis l'égalité de l'impôt jusqu'à « la liberté légitime delà presse. » Pas un mot ni delà religion ni du clergé.
Le cahier de Saintes (3; est, au contraire, épiscopal et monacal. Les députés sont l'évèque, un La Rochefoucauld- Rayers, abbé de Vauluisant dans le diocèse de Sens, et Labrousse deReauregard, prieur-curé de Champagnolles.
Mais, parmi les pièces annexées aux documents électoraux, se trouve (i), exprimant le sentiment du bas clergé vaincu, le Mémoire de l'abbé Pontes, curé de Saint-Palaislès-Saintes.
« Personne, » y lisons-nous, .< n'ignore que lors de rétablissement de la religion chrétienne, les fidèles portaient leurs offrandes aux pieds des apôtres. Ceux-ci les recueillaient pour fournir à leur entretien, à celui des disciples et à la table des pauvres veuves, à laquelle présidaient les diacres ijni furent institués à celte fin. Les Actes des Apôtres l'attestent
« 11 serait digne de la piété du Roi de rappeler l'Eglise à son esprit primitif: de faire observer les lois et canons de c 'tte mère commune, qui défend la pluralité des bénéfices, le faste et le luxe dans les ministres et à cette fin or-
(1) Hisl. de la Révolution de France, t. 1, p. 462.
(2) Arch. pari. t. V. 633-634.
(3) Ibi.l. 60O-660 .
(4) Arch. nationales, manuscrites, B III 130, f. 3, 631-640.
donner que les biens ecclésiastiques fussent tous réunis dans une caisse qui serai/ régie par une Chambre ecclésiastique.
« Sa Majesté verrait dans sa sagesse ce qu'il conviendrait d'assigner à chaque rang des ministres de l'Église. Par un tarif général elle fixerait la quantité due aux évêques et archevêques, aux curés de la ville et de la campagne, aux abbés commendalaires, aux chanoines des cathédrales, seuls à conserver, aux vicaires, aux instituteurs publics, aux moines et mineurs, aux religieux et religieuses, aux séminaires, hôpitaux, etc.
« Par cet arrangement, on trouverait de grandes ressources, pour l'État et les provinces ; on fournirait au clergé le moyen de payer ses dettes et l'impôt à la nation, de doter ses membres d'une façon convenable; on rendrait à l'agriculture ce tiers des biens ecclésiastiques qui sont négligés et presque en friche, on mettrait fin aux procès interminables qui existent entre les abbés et les moines, les évêques et les curés, etc. De là, plus d'exemptions ni pour les biens, ni pour la juridiction ; plus d'argent envoyé à Home ; plus de courses à la cour pour obtenir un meilleur bénéfice ; plus de rivalité ent'*e chanoine et chanoine, curé et curé, etc., tous étant à l'unisson ; plus d'administration entre les mains de filles qui sont souvent ruinées par leurs agents ou par leurs fermiers; plus d'abus, plus île scandales, etc., etc.
« La Caisse militaire qui, dans chaque régiment, paie à chaque individu des appointements selon son rang, et la distribution des prises sur mer par un bâtiment, pourront servir de modèles pour la distribution des biens ecclésiastiques. »
VU
La collection manuscrite des Actes relatifs aux élections do 1789 (1) contient de très véhémentes lettres de curés contre les fraudes épiscopales dans l'assemblée de Limoges.
Monseigneur l'évèque, écrit au directeur général des Finances le curé de la Chapelle Bonhomme, « a cherché à m'exclure en transgressant le règlement pour favoriser la cabale. 11 a exigé que le dernier scrutateur sortit delà salle pour hrùler les billets, quoique il y eût deux réchauds pour cela ; mais on savait par lui le secret du scrutin. . . .
- On en est venu à ce point d'arracherles billetsdesmains de ceux qui me nommaient et d'en donner d'autres en faveur de mon concurrent. »
« Les curés paraîtraient misérables, s'ils n'avertissaient Son Excellence de ce qui s'est passé », écrit Vergnaud, curé du Petit-Maguac. « Les chapitres, les corps religieux de l'un et l'autre sexes, les curés bien portionnés, tous porteurs de plusieurs procurations » se sont réunis, ont formé la majorité et décidé la députation, rejetant les demandes relatives à la situation misérable des pasteurs congruistes. Le chapitre même de la cathédrale de Limoges se révolta contre les omissions du cahier confiéà l'évèque Monseigneur Duplessis d'Argentré et à un curé de la ville. 11 fit expédier par un grand vicaire un long mémoire intitulé : « Demandes, remontrances et doléances des scmi-prébendés de l'Église cathédrale, soi-disant membres du présent diocèse mais dans le fait du tiers-état ». Ces chanoines cxcep-
(1) Archives nationales, B. III 72, 594-630. .
228 LKS CAHIERS DES CUBÉS
tionnels approuvent, le doublement du tiers et « laissent aux États généraux à décider » quant au vote par tète, bien sûrs qu'au sein de l'Assemblée nationale, le tiers, appuyé du clergé inférieur, pourra tenir tète aux trop nombreux membres du haut clergé et de la noblesse « qui chercheront toujours à pouvoir l'opprimer (1). »
La renonciation éclatante aux privilèges pécuniaires qui a été faite à Limoges, comme ailleurs, parla noblesse et le haut clergé, ne satisfait pas pleinement les chanoines égalitaires. Sans doute « cette renonciation a dû nous rappeler les beaux jours de l'épiscopat », mais, ajoutent-ils, qui nous assure que les successeurs des évêques actuels « hériteront de leur amour pour la justice ? »
L'impôt, s'écrient-ils, doit être « au même taux, pour la noblesse et le clergé que pour le tiers-état, à raison des fonds possédés, sans distinction, vu que nous sommes tous frères et sujets du même roi ; alors le déficit se trouvera rempli.» Ils ajoutent méchamment que le « haut clergé seul » serait capable de le combler a sans s'appauvrir ! » Lorsqu'on lit après ces protestations le cahier officiel du clergé des sénéchaussées de Limoges et Saint- Yrieix (2), on est étonné de le voir commencer en ces ternies : « Appelé à l'Assemblée nationale pour aider le meilleur des rois à établir dans toutes les parties du gouvernement français un ordre constant d'où doit résulter la félicité publique.... (le clergé) sent redoubler toute l'énergie de son patriotisme ainsi que sa tendresse pour un prince émule des Louis XII et des Henri IV. — L'ordre des curés se distingue surtout par son amour, comme il a été distingué parla confiance. » Aucune flatterie, — dans la forme, — n'est épargnée afin d'empêcher l'opposition de crier et pour obtenir l'élection
(1) Arck. Parlent. III,p. 572.574.
(2) Ibid. 560-564.
épiscopale, ainsi que l'insertioa, sans protestation, d'articles en faveur i des ordres religieux établis sous les auspices de la loi » et du rétablissement de la juridiction ecclésiastique, « le droit de prononcer sur les matières de doctrines et de sacrements étant rendu aux évoques. »
A Tulle (1), les curés écartent l'évêque et nomment deux d'entre eux. Ils l'ont un cahier très bref, en seize articles, où ils expriment leurs griefs sans amertume, et déclarent remettre leur sort à e la justice des États généraux. » Ils se déclarent pour le vote par tète et, en outre, confèrent à leurs représentants, en toute matière, i des pouvoirs généraux. »
AUVEKGXE
Les élections de la province d'Auvergne furent très compliquées, par suite de la rivalité entre les bailliages et sénéchaussées très arbitrairement intitulés secondaires ou principaux par le Règlement royal du 24 janvier 1789. Il fallut publier, le 15 février, un Règlement spécial pour fixer une division acceptable entre la basse et la haute Auvergne, et obtenir la tenue des assemblées des sénéchaussées de lîiom et de Clermont-Ferraud. Mais il n'y eut pas moyen de rendre complètes les assemblées préliminaires d'Aurillac, de Vic-en-Carladès et de Murât, devant déléguer au bailliage principal de Saint-Flour. Murât seul se soumit au Règlement, le 16 mai ; ce ne fut qu'après la prise de la Bastille, au mois d'août, que le tiers-état de toute la circonscription de Saint-Flour compléta sa députation. Le clergé forma la
(1) Arch. Pari. t. II, 536.
sienne, sans cahier, de l'évêquc du lieu, d'un curé de la ville, et d'un autre curé d'Auiïllac.
L'arislocratie tant ecclésiastique que laïque ne manqua pas d'enfiévrer les prétentions locales. Malouet réussit à empêcher la noblesse de s'abstenir ; La Fayette, en se taisant élire, la lança dans le mouvement réformateur (1).
Aucune influence ne put agir sur l'entêtement réactionnaire de l'évêquc de Clermont-Ferrand, François de [tonal. II imposa sa présidence, — prétendue de droit canonique et civil, — et aux curés de son siège et même à ceux de Riom, vers lesquels il délégua son vicaire général Antoine de Pons.
Ici et là les curés n'ayant pas élu les présidents joncs des assemblées électorales du clergé, ces présidents tentèrent de faire invalider les élections par le sénéchal et par son lieutenant-général. Dans de longues Observations, présentées à ce dernier (2), l'abbé de Pons conteste la validité des opérations qui ont abouti au choix d'un chanoine de Thiers et de quatre curés de campagne. 11 frappe d'une protestation solennelle, comme « réunion illégale », la continuation de la séance du 28 mars, où a clé complété et définitivement arrêté le cahier, quoi qu'il eût déclaré rassemblée dissoute et fût sorti de la salle, emmenant avec lui la minorité battue des moines et gros décimateurs (3).
11 traite, lui aussi, d'insurrection la conduite des curés. qui ont failli le jeter à bas du fauteuil présidentiel, et non seulement n'ont pas voulu de lui pour leur représentant, mais encore, nommant des suppléants, ont dédaigné de lui réserver la moindre place à la suite.
(t) Y. Ch.-L.-Chassin. Le génie de la Révolution, t. I. p. 117- 118).
(2 Ar li. nationales, manuscrites. B III, 14, fos 507-513 . i,3)Ibi.l. fo513.
Dans presque toutes les provinces, la renonciation du clergé et de la noblesse à leurs exemptions pécuniaires, l'annonce de leur participation au solde de déficit et à l'impôt consenti, s'étaient faites avec solennité, quelquefois avant la réunion des électeurs, le plus souvent cà la première séance de l'assemblée du bailliage ou de la sénéchaussée, les trois Ordres réunis.
Nulle part il n'avait semblé possible aux privilégiés de se dérober à cette nécessité de salut public. Quelques-uns l'avaient acceptée avec enthousiasme, par amour de la patrie ; d'autres l'avaient subie d'assez mauvaise humeur, en faisant des réserves quant aux formes d'impositions. Le haut clergé, souvent, tout en se disant prêt à payer la part des charges publiques en proportion de ses revenus, parfois même en offrant aux États provinciaux et généraux de vérifier le compte de ses biens, avait, en majorité, maintenu le privilège antique du premier Ordre de fournir « en corps » son « don gratuit » et de le répartir lui-même sur ses membres en Sun Assemblée générale et en ses bureaux diocésains.
L'évêque de Clermont ne se contente pas de maintenir « le droit du clergé de s'imposer lui-même » ; il repousse jusqu'à « l'hypothèse de la cession des privilèges. » Seul compétent « pour prononcer un tel abandon, » sout;ent-il, est « l'Ordre ecclésiastique, réuni aux États généraux de toutes les parties qui composent le clergé de France » c'està-dire tous les archevêques et évèques étant admis, qu'ils aieiil été élus ou non.
Les protestations de Monseigneur de Honal visent chacun des articles du cahier contraires aux droits féodaux, el tous ceux par lesquels, au mépris du << bon ordre, les curés demandent à former un corps particulier ».
Le Cahier de Riom est loin de valoir le Catéchisme des Cuirs auvergnats (I), quoique rédigé par le clergé inférieur.
(I) V. ci-dessus p. 176.
•j;j2 LES CAHIERS DES CUHÉS
Quant à < lui de Cleraiont (I) il est écrit par une commission où les deux partis ecclésiastiques sont en égal nombre, sous la présidence de l'évèque, dont la voix est écrasante. Son insignifiance forcée n'empêche pas Mgr de Bonal d'y ajouter ses protestations « générales contre toute innovation dans le gouvernement et sur le caractère incomplet du clergé supérieur. » Ce n'est, s'y écrie le prélat que, « par une interversion totale de l'ordre ancien et constitutionnel que les évoques, étant autrefois membres-nés des États généraux, leur représentation auxdits États généraux soit laisséeau choix arbitraire de ceux qui doivent y députer. »
A la demande de <« l'institution auprès du roi d'un conseil de conscience, composé de personnages vertueux pris dans l'Ordre ecclésiastique », pour la nomination aux bénétices consistoriaux, les curés ont annexé ceci en défiant leur prélat courtisan et mondain de l'effacer : « Les évèques devant être la lumière et le modèle du clergé, le roi sera instamment supplié de prendre des mesures efficaces pour que, dans le choix de ces premiers pasteurs, le ministre chargé de cette partie ne puisse, en aucun cas, éprouver de la gène ou de la crainte, par l'intrigue, le crédit et la puissance des grands. »
Avec plus de malice encore, ils ont nommé l'un d'eux, le curé de Vric-le-Coin te, député ; ils ont obligé l'auteur principal de leur cahier, Monseigneur de Bonal, à ebercher une députation hors dcClermont-Ferrand. Il la trouve, grâce à la protection de son ami l'évèque de Bcauvais,àClermonl de Beauvoisis, dont les électeurs lui confièrent un cahier contenant la plupart des demandes contre lesqucl e il avait prolesté dans son propre diocèse.
(1) Arch.parl. t. II, 751-766.