LYONNAIS, FOREZ ET BEAUJOLAIS
Jules Alexandre de Marbeuf était archevèque-comie de Lyon, primat des Gaules, depuis le milieu de l'année 1788. Mais il avait eu soin d'éviter les dangers que présentaitle chômage de la grande fabrique lyonnaise et les dépenses de. charité auxquelles l'eussent exposé le plus rigoureux des hivers succédant à la plus insuffisante des récoltes. Il était resté à Paris, exerçant avec une haute galanterie la charge la plus lucrative de l'Église de France, celle de Ministre tenant la Feuille des bénéfices. Sa première et unique manifestation archi-épiscopale vis-à-vis fie sa province ecclésiastique avait été, le 28 janvier 1789, ce fameux mandement de carême, « portant permission de manger du beurre et du fromage », lançant tous les anathèmes du prophète Isaïe contre le mouvement qui entraînait la France vers « une subversion totale », et maudissant « cette nation criminelle, cette race méchante, cette nation corrompue, qui blasphémait le Saint d'Israël ».
Ce mandement avait soulevé l'indignation dans tout le pays. A Lyon même, un curé (t), et un moine, (2), avaient publiquement rappelé le prélat furieux à la raison et à la charité (3).
Le Clergé inférieur lyonnais vint à l'assemblée électorale de la sénéchaussée, très animé contre l'archevêque. Mais
(1) Lettre d'un curé lyonnais.
(2) Lettre du père Lambert à M. de Marbeuf.
(3) V. Ch. L. Chassin, le Génie de la Révolution^. 1, p,
-'■^ LES CAHIERS DES CLRlis
celui-ci s'abstint de paraître, et ses grands vicaires, appuyés des chefs de congrégations puissantes et des très riches cl très nombreux bénéficiées de la grande cité, réussirent à neutraliser l'action des curés. La députation se partagea entre un grand vicaire doyen de l'Église cathédrale, plus h; prévôt du chapitre noble de Saint-Martin d'Aynay, pour le haut clergé, et, pour le bas clergé, les curés de St-Chamont et de RochetaiUée.
L'indécision d'un collège électoral, partagé en deux moitiés égales, d'esprit et d'intérêts différents, éclate à chaque article du cahier (1).
Cependant, en dehors des questions cléricales, sur les questions d'impôts, de réformes judiciaires et de constitution nationale, le cahier de Lyon est des plus libéraux. 11 a même mérité d'être cité par un publiciste royaliste (2), « pour montrer combien, à ce moment-là, catholicisme et aristocratie s'accomodaient delà liberté ! » (3)
Seulement, le publiciste qui a écrit cette phrase a omis de rappeler et de se rappeler l'absence de l'archevèquc-primat et son mandement. Tout ce qu'il y a de libéral et de démocratique dans le cahier du clergé de Lyon a été suscité par les curés indignés et subi par le haut clergé sans chef, en négation formelle des opinions publiquement professées par l'inéligible de Marbeuf.
Directement contrôle furibond mandement du 28 janvier est rédigé le calme et généreux préambule du cahier du 14 mars, où le roi est remercié d'avoir fait le sacrifice de son pouvoir absolu; où ensuite il est ordonné aux députés du clergé « de se regarder bien plus comme les représen-
(1) Arch. Pari. t. III, p. 509-602).
(2) M. Léon de Pondus, qui le reproduit en entier, p. 331*346 de ses Cahiers de 89 ou te vrais principes libéraux, in-8° 1866.
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tants de la nation entière, nommés pour elle par des citoyens électeurs, que comme ceux d'un Ordre particulier; » où enfin l'abandon des privilèges pécuniaires du premier Ordre est totalement accordé parce que « il ne peut convenir au clergé de se séparer du corps de la nation; c'est d'elle qu'il reçoit sa considération, c'est d'elle qu'il a reçu ses biens ; ses intérêts doivent être confondus avec les siens. »
L'aristocratie cléricale ne réussit pas à faire adopter le vote par Ordre; mais elle parvint à rendre très compliquée l'application du vote par tête, consenti par le clergé inférieur: « Eu matière de contributions et d'impôts les délibérations des États généraux seront prises par la totalité des représentants de tous les Ordres réunis en une seule assemblée, et la pluralité ne sera acquise que par la réunion des deux tiers de voix au même avis ; — si le vœu patriotique que forme l'Ordre du clergé que les trois Ordres se réunissent même en matière de législation, ne pouvait s'accomplir,il sera déclaré que, dans le cas où les trois Ordres délibéreraient séparément, la pluralité ne sera censée acquise dans l'Ordre opposant que par la réunion des trois quarts des voix contre la résolution prise par les deux autres Ordres. »
Les curés étaient bien certains que les deux tiers du premier Ordre ne pourraient jamais se trouver d'accord contre les réformes revendiquées par le tiers-état et ardemment désirées par eux. Mais, comme surcroît de précautions, et pour stériliser les concessions et contradictions auxquelles la composition de l'assemblée, lyonnaise les avait forcés, ils firent insérer à la fin du cahier: « L'Ordre du clergé n'a point entendu prescrire à nos députés des lois dont ils ne puissent s'écarter; il n'ose se flatter d'avoir indiqué tout le bien qui peut se faire, et môme avec les motifs les plus purs, de ne s'être pas trompé sur les moyens de préparer
la félicité publique. C'est au milieu de la nation assemblée, c'est dans le moment où ils seront environnés de toutes les lumières et de tous les intérêts, c'est après qu'une discussion sage et réfléchie aura présenté les objets sur toutes les faces, que les députés du clergé se détermineront. Nous ne mettons donc d'autres bornes à leurs pouvoirs, que celles que la religion, l'honneur et le patriotisme leur prescriront ; d'autres coalitions que de travailler avec un zèle infatigable à la tranquillité d'un grand empire et au bonheur de vingt-quatre millions d'hommes. »
Dans le Cahier du beaujolais {{), où un curé est élu, l'influence du haut clergé parvient encore, à faire excepter des questions qui doivent être délibérées par tète aux États généraux celles qui concernent les droits honorifiques et religieux.
Les curés du Forez (2) adoptent sans réserve le vote par tète. Ils concèdent que les ordres religieux soient censervés pourvu qu'on les rende « utiles en les appliquant aux fonctions du ministère et de l'éducation, » pourvu aussi que la mendicité des moines des deux sexes « soit supprimée, » et qu'on abolisse « toute confrérie qui éloigne le service paroissial. » Ils réclament tous les droits des pasteurs des paroisses et s'associent du meilleur cœur au tiers-état pour la revendication complète des libertés municipales, provinciales et constitutionnelles. Le dernier article de leurs doléances est qu' « il faut suivre le vœu de la religion et de l'humanité sur la liberté des nègres de nos colonies. »
(1) Arch. parlent, t. II, 279.
(2), Ibid. 111,282.