‹ Les cahiers des curés;Chapitre 41 sur 80 · POITOU · texte numérisé non relu

POITOU

Au chef-lieu de la sénéchaussée dut Poitou avaient été convoqués environ douze cents curés appartenant aux diocèses de la Rochelle, Saintes, Limoges, et surtout aux diocèses de Luçonet de Poitiers.

Deux cents à peine se présentèrent, racontent plusieurs curés dans une lettre adressée au directeur général des finances le 18 mars 1789 (1). « Les autres, infirmes ou privés de vicaires n'ont pu que donner leur procuration » et la moitié de ces procurations est « devenue inutile parle défaut des représentants. Vu la différence des diocèses et la distance qui sépare (les paroisses), un curé ne connaît pas dix de ses confrères et ne peut donner que des voix perdues. Nous avons voulu former des comités; mais, diaprés un arrêt du Conseil, on a prétendu que nous serions exclus du droit de voter, » — comme formant ligue et faisant brigue en dehors de l'assemblée électorale.

Or, de cette ligue et de cette brigue les évéques s'étaient

(1) Arch. uat. manuscrites B lit 123. fs' 306-308.

rendus coupables plusieurs semaines avant la réunion des électeurs. Une lettre du curé de St-Pierrede Poussigny près le Blanc, dénonçait, dès le 6 mars (1), les courses des archiprètres du diocèse de Poitiers, « sollicitant publiquement » jusque dans les paroisses du Berri qui dépendaient de ce diocèse, « la procuration de tous les curés et bénéficiers. . . qui ne pourraient quitter leur paroisse ou leur demeure pour comparaître en personne à l'assemblée générale de la province, afin de procurer les voix à des ecclésiastiques du haut clergé et d'anéantir ainsi l'influence des curés aux États généraux, et conséquemment les intérêts des pauvres.» Les évèques de Poitiers, de Lueon, — disent les curés poitevins dont nous reprenons le récit, — « se sont assurés les procurations et suffrages des communautés d'hommes et de filles, des chapitres, des titulaires de bénéfices non curés, et même de plusieurs curés. Us les ont distribués à tous les religieux et même à leurs séminaristes à qui, dit-on, ils ont fait présent d'une soutane neuve.

« La direction de ces suffrages n'est pas équivoque. Les députés ne seront pris que dans ce qu'on appelle le haut clergé et si, par convenance, ils admettent un ou deux curés, ce seront gens à leur dévotion.

« Ainsi les dépulés des deux premiers Ordres seront unis par la même extraction, les mêmes intérêts et les mêmes privilèges; le tiers-état sera privé du soutien des curés, ses défenseurs naturels, et l'arrêt du conseil du 27 décembre dernier deviendra illusoire. Quant aux curés, ils resteront sous l'oppression épiscopale . . .

« Ils auront, il est vrai, la faculté de présenter leurs doléances, mais les rédacteurs choisis dans le haut clergé n'en feront aucun usage pour la rédaction du Cahier général. »

1) Archives de l'Ouest, t. IV, p. 267.

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C'est pourquoi le ministre est adjuré de lever la défense opposée aux syndicats de curés, et d'autoriser au moins ceux qui prennent part aux élections poitevines, « à s'assembler entre eux, afin de pouvoir se connaître et ne pas donner leurs suffrages au hasard ; » afin aussi qu'ils soient à même de choisir, de leur classe, quelques-uns des commissaires rédacteurs du cahier, et que leurs doléances soient ensuite présentées au moins par l'un d'eux à l'Assemblée de la nation.

Ils dénoncent le fait, — publiquement signalé trois jours après leur lettre, à la première séance particulière de l'Ordre du clergé, le 21 mars, — que, parmi les ecclésiastiques comparants, il y en a qui n'ont pas l'âge électoral de vingt-cinq ans, qui demeurent au séminaire, ne sont pourvus d'aucun bénéfice ni office, et siègent au seul titre de porteurs de procurations d'absents accaparées par les évêques et leurs archi-prètres. Les scrutins pouvant être retardés de dix ou douze jours, le ministre aurait le temps de faire justice.

Telle est la défiance des curés àl'égard de leurs supérieurs et de la noblesse qu'ils prient Necker de « les honorer d'une prompte réponse et de l'adresser à M. Vincent, lieutenant civil, président du tiers-état, et non au grand sénéchal ou à son lieutenant général qui se trouve de noble extraction! »

Une protestation régulière avait été déposée le 21 contre les fondés de pouvoirs non bénéficiers et n'ayant pas l'âge de vingt-cinq ans, « âge requis par le règlement royal afin que le votant fut supposé capable de mûres et solides réflexions, âge exigé dans l'Ordre de la noblesse et du tiersétat, non moins exigible dans l'Ordre du clergé. »

Le 23 mars, le grand sénéchal décida : « l°que les ecclésiastiques bénéficiers pouvaient avoir un suffrage personnel et être fondés de procuration quoique n'ayant pas vingtcinq ans; 2° que ceux qui étaient sans bénéfices, mineurs

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de vingt-cinq ans, ne pouvaient avoir de suffrage personnel ni se présenter comme fondés de procuration; » 3° qu'un ecclésiastique, domicilié au séminaire, s'il était dans le premier cas, n'était pas privé de donner son suffrage. »

Cette décision ne diminua guère la force numérique du parti épiscopal ; elle irrita profondément le parti des curés. L'évoque de Luçon, Maric-Charles-Isidore de Mercy, pour calmer les congruistes, feignit d'épouser leur cause, et gagna beaucoup de pasteurs de son diocèse en « donnant l'exemple d'affecter quatre des prébendes du chapitre de sa cathédrale aux anciens curés (I). » 11 se fit nommer du bureau de rédaction, qu'il présida naturellement et, si c'était un curé qui tenait la plume de secrétaire, c'était Monseigneur qui arrondissait les phrases, de façon à empêcher de passer ce qui déplaisait au clergé supérieur en persuadant à l'inférieur que sa pensée était exprimée.

Les curés plébéiens, alliés au tiers-étal, sont partisans du vote par tète, et entendent réserver toute la liberté de leurs représentants, afin qu'ils expriment dans l'Assemblée de la nation tout ce qu'ils pensent, ce qu'ils ne peuvent pas dire dans une assemblée du clergé, présidée par un évoque qui, si l'Ancien régime subsistait, resterait maître de se venger de leurs manifestations d'indépendance en les interdisant, destituant et déshonorant. Le rédacteur-en-chef épiscopal fait écrire au Cahier (art. 2): « Les pouvoirs qui seront remis aux députés seront assez étendus pour qu'ils puissent véritablement représenter le clergé de la province aux Étals généraux, et que rien ne les arrête dans tout ce qui pourra contribuer au bien général du royaume et à l'avantage particulier; mais assez circonscrits pour qu'ils ne puissent rien contre la constitution de la monarchie, contre la la distinction essentielle des trois Ordres de l'État, ni contre

11) Art. 12 du Cahier.

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les lois qui garantissent au souverain son autorité, aux sujets leurs propriétés, leur liberté et leur vie: ils s'opposeront à tout ce qui pourrait être proposé de contraire. »

La recommandation générale, par laquelle s'ouvre le Cahier, est encore rédigée à double entente, de façon àempêcher les opposants de laisser éclater l'indignation dont leurs cœurs sont pleins : « Par respect de la religion autant que dans l'intérêt public fart. lerj, on doit faire un devoir aux députés de porter aux États généraux tant de sagesse, de prudence, de modération, que toute occasion de jalousie, de trouble, de division, puisse être écartée d'une assemblée où l'esprit de paix et de concorde doit être le garant du bien que la nation en attend. » (l)

La discussion publique du Cahier occupa de longues séances. Les curés refusèrent d'y laisser ce à quoi tenaient les évèques, et les évêques ce à quoi tenaient les curés.

Le 27 mars, notamment, une motion du curé de Notre- Dame — l'ancienne, de Poitiers, Guilleminet, sur l'augmentation de la dotation des cures, tombait, sans avoir été mise aux voix ni inscrite au procès-verbal, de par la volonté religieusement souveraine du vieil évèque président, Monseigneur Martial-Louis Beaupoil de Saint-Aulaire.

Ce que le curé Guilleminet dénonçait immédiatement à Necker: « 11 est aisé déjuger actuellement que, tant que les évèques présideront nos assemblées, on ne pourra jamais remplir les vues pleines de sagesse et de bonté du monarque bienveillant qui nous gouverne, et que nous ne pourrons jamais lui faire connaître les maux et les besoins d'un peuple qui lui est cher. L'égoïsme et les prétentions orgueilleuses (des membres du haut clergé noble) leur feront toujours préférer leur intérêt particulier à l'intérêt général et mettront un obstacle presque invincible auzèle ardent qui

(1) Arch.parl. t. V, p. 388-399.

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nous anime pour le bien publie. Ce qui vous paraîtra étonnant, Monseigneur, c'est que nos seigneure les évêques de Poitiers et de Luçon se soient opposés constamment à admettre dans le procès-verbal toutes les demandes, réclamations et protestations qu'ont voulu faire messieurs les curés relativement au susdit cahier, de manière que ce cahier n'est à proprement parler que celui de messeigneurs les évêques ; aussi est-il sans ordre, sans énergie, sans style et sans français (1). »

Impuissants à exprimer leurs plaintes et leurs désirs, les curés cependant se trouvèrent en nombre pour élire finalement en majorité leurs hommes. Le premier député élu, le 30 mars, dans la matinée, fut Lecesve, curé de Sainte-Triaize ; le second, dans la soirée, Dillon, curé de Vieux Pouzauges; le troisième, le lendemain matin, Ballard, curé du Poirésous- Velluire. Enfin le 31, après midi, arriva, non sans peine, l'évèque de Poitiers. Le 1er avril, la revanche du haut-clergé continua par la nomination de M. de Surade, prieur-curé de Plaisance, chanoine régulier de l'ordre de Saint-Augustin. Le 2, après avoir été ballotté avec un moine dom Mazet, arrivait l'évèque-baron de Luçon. Le septième et dernier député, nommé le soir, était le plus énergique revendicateur des droits des curés, le curé de Chérigné, René Jallet, celui qui, le 13 juin, entraînant trois de ses collègues, devait aller se réunir au tiers-état et déterminer le mouvement de dissolution de premier Ordre grâce auquel se fit l'Assemblée nationale. (2).

Ces élections soulevèrent les protestations des chapitres, et des congrégations non représentées (3). Au moment de clore l'assemblée, le 3 avril, l'évèque de Poitiers se leva,

11) Lettres données dans les Archives de l'Ouest par M. Autoiiin Proust, I, 64-66.

(2) Arch.de l'Ouest, I, 31-33 et 67.

(3) Ibid. 62.

et aussi furieux que l'archevêque Marbeuf, s'écria : Vous ne pouvez vous le dissimuler, messieurs, un œil jaloux est ouvert sur les possessions et immunités ecclésiastiques ; un bruit sourd qui depuis longtemps se faisait entendre dans le lointain s'approche et croit en s'approchant. Nos biens, notre existence civile et politique, tout est menacé. Fasse le ciel que l'orage qui gronde sur la tête des ministres des autels respecte les autels eux-mêmes! (1). »

Dans les deux autres sénéchaussées poitevines, à Chàtellerault et à Loudun, les opérations électorales se firent vile et sans troubles. Les curés, maîtres, n'élurent que des curés. Leurs cahiers sont d'une modération exemplaire, eteelui surtout des Loudunois mérite d'être cité comme le type par excellence des Cahiers des curés de 1789 (2).

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