BOURGOGNE
Il y avait, en Bourgogne, six évêchés, dont quatre, Autun, Chalon-sur-Saône, Màcon et Dijon, suffragants de l'archevêché de Lyon ; un, Belley, suffragant de l'archevêché de Besançon, et un autre, Auxerre, suffragant de l'archevêché de Sens.
Au bailliage d'Auxerre, l'évêque est un Champion de Cicé, frère de l'archevêque de Bordeaux qui vient de se distinguer par un mandement très démocratique soulevant l'enthousiasme de la France entière. Il a d'autant moins de peine à obtenir les voix des curés et pour luimême et pour le doyen de sa cathédrale qu'il leur permet, — hormis les questions de principe, — d'écrire tout ce qui leur plaît dans le cahier qu'il contresigne (1).
Autun a pour évèquc un Talleyrand-Périgord, celui-là même qui, l'année d'après, sacrera les premiers évêques constitutionnels; qui, complice de Bonaparte au dix-huit brumaire, méritera de devenir duc de Bénévent sous l'Empire, et, grâce au Concordat, d'être relevé à la fois et de l'excommunication encourue par son adhésion à la Constitution civile et du vœu de chasteté qu'il n'avait jamais tenu ; le plus célèbre des diplomates sous trois ou quatre régimes, qu'il trahit également ; le plus spirituel, le plus sceptique, le plus immoral des hommes ecclésiastiques et politiques que le monde ait connus. Les électeurs de son bailliage et siège épiscopal assemblés, il fit un long discours, dans lequel se trouve à peine un mot sur la religion, à propos de la liberté de la presse, « qui doit être assurée, hors les cas où la religion, les mœurs et les droits d'autrui seraient blessés. » — Quant au clergé, rien, absolument rien. — Les électeurs néanmoins sont émerveillés et estiment le cahier d' Autun fait et parfait du moment que Monseigneur « a dit » (2).
A Dijon, l'élection se partage entre l'évêque et un curé de la banlieue. La contradiction du scrutin se retrouve dans le cahier, qui, d'ailleurs, fut à peine discuté et signé sans avoir été relu. L'épiscopat avait fait traîner les séances
(1) Arch. parlent. II, 108-114.
[2)Areh. P. II, 100.
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jusqu'au moment où les cérémonies de la semaine sainte et de Pâques rappelaient précipitamment les curés dans leurs paroisses (1).
A propos du vote par Ordre se produisit un incident curieux. 11 avait été arrêté par une majorité douteuse que le mandat d'opiner par Ordre serait donné aux deux députés. Les curés protestèrent et, le 7 avril, envoyèrent des délégués proposer au tiers-état une déclaration contraire, sous la condition que le tiers-état mettrait dans son cahier réduit « le maintien de la religion catholique dans toute son intégrité et pureté. » Cela n'étant pas accordé, les curés ne laissèrent pas moins la question du vote au sein des États généraux « à décider par la grande Assemblée nationale selon qu'elle le jugerait plus utile au bien général de l'État. » (2).
Le même abandon de la décision sur le mode de voter est consacré officiellement dans le cahier ecclésiastique de Màcon (3). Ici l'évêque est remplacé par un curé, à la très vive indignation d'un noble de la région, qui écrit au ministre Nccker, aussitôt après les élections (4) :
u Vous ne pouvez manquer d'être instruit de la conduite indigne qu'ont tenue messieurs les curés dans presque toutes les assemblées de bailliage... Vous n'aviez écouté, Monsieur, en les appelant en si grand nombre, que les sentiments de votre grande àme, qui vous avait fait juger ces ministres subalternes de notv relit/ion d'après les graves exemples que donnent ceux des non catholiques dans \otre patrie », — à Genève, en Suisse ; — « et peut-être qu'aussi vous aviez fait à nos pasteurs des campagnes l'honneur de
(1) Lettre du curé de Saint-Aubin à Necker, uiauuscr. Arch. nat. B III 59, fl>« 1066-IOS:;.
(2) Arch. Pari. III, UI-123.
(4) Manuscrits des Archives nationales, B iil 76, f° 546.
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les assimiler aux respectables curés de notre capitale et des autres grandes villes du royaume.
« Vous avez été, Monsieur, cruellement déçu. 11 va résulter de votre erreur involontaire que le haut clergé... ne sera point représenté aux États généraux...
« Dans tous les bailliages de notre arrondissement tout équilibre a été détruit ; les curés se sont trouvés prépondérants, et dans une proportion exorbitante, et ils en ont abusé pour n'appeler à la députation qu'un d'entre eux...
<- Moi, seigneur laïque qui viens de siéger à l'assemblée de mon bailliage de Màcon, je ne puis m'empêcher, Monsieur, malgré la rivalité de nos deux Ordres, de vous déclarer que nos curés ne se sont occupés que de maîtriser l'élection de l'un deux, qu'ils n'ont réclamé que leurs intérêts personnels et leur indépendance, et que les grandes considérations de la gloire, de la prospérité et de la régénération de l'Étal ne sont jamais entrées pour rien dans leurs fougueuses délibérations.
« Daignez octroyer, Monsieur, votre indulgence à un simple sujet du roi qui, déçu peut-être par son zèle ardent pour le bien public, ose aussi proposer son humble avis à un ministre, dont toute l'Europe révère les lumières.
« DE PALERNE. »
Ce seigneur de Chintré dépeignait au vif l'animosité des curés contre le clergé aristocratique, mais il en exagérait énormément les effets politiques. Car, précisément, dans ce bailliagede Màcon, qu'il dénonce, etàChàlon-sur-Saône(l), où l'esprit est le même, les cahiers ecclésiastiques commencent par un exposé — aussi libéral que celui des cahiers de la noblesse ou du tiers état, — des libertés civiles et consti-
(1) Arch. Pari. Il, 601-604.
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tutionnelles que les députés doivent obtenir avant d'accorder l'impôt.
Le reproche de ne s'occuper que de leurs intérêts temporels s'appliquerait mieux aux curés du pays de Gex, — qui élisent l'official de l'évèché de Genève, dont ils dépendent, — qu'à ceux de l'Auxois, du Charollais, des Dombes, du Bellay, Bugey et Valromey qui, réclament avec énergie les libertés nationales, provinciales, municipales, individuelles, non moins que l'indépendance absolue de l'Église gallicane et « la tenue d'un concile national » (1).
Il serait inique de reprocher l'oubli des intérêts publics et privés aux curés de Chàtillon, (2) qui écrivent: « Les peines deviendront égales pour tous les Ordres. Les biens des condamnés ne seront plus confisqués. On tâchera de détruire le préjugé qui flétrit une famille entière pour le crime d'un seul. On accordera un dédommagement à l'innocence accusée et reconnue. »
A Bourg-en-Bresse, nommant deux d'entre eux députés, les curés réunissent leur cahier (3) à ceux du tiers-état et de la noblesse et, s'il font certaines réserves, celles-ci n'attaquent point les articles de politique libérale ou de réforme égalitaire; elles s'appliquent presque toujours à des motions laïques qui paraissent radicales au point de vue ecclésiastique. Par exemple, la suppression des annates, proposée par les nobles et par les bourgeois, est écartée, mais sans protestation. L'article sur la résidence obligée des « prélats » subit dans la colonne réservée au premier Ordre une correction qui en élargit la portée ; on écrit: «tous les ecclésiastiques. » Les curés, bien que ce soit leur avis, n'osent pas contresigner la demande de l'exé-
(1) Arch. Pari. II, 126 et 479.
{2)Ibib. 11,700.
13) lbicl. II, 453464.
LA LUTTE ECCLÉSIASTIQUE 28î>
cution complète de l'édit de 1768 contre les congrégations; ils se contentent d'approuver que tous les chapitres et ordres religieux seront soumis à la discipline, à l'inspection et à la juridiction des évèques. Ils écrivent aussi: « Qu'on réforme tous les abus superstitieux ou autres, auxquels les chapelles rurales donnent souvent occasion. »