‹ Les cahiers des curés;Chapitre 47 sur 80 · CHAMPAGNE · texte numérisé non relu

CHAMPAGNE

Le gouvernement de Champagne était partagé entre quatre provinces ecclésiastiques. Il possédait deux archevêques, à Reims et à Sens, n'ayant chacun, dans les limites de la province, qu'un sulTragant, le premier à Chàlons-sur- Marne, le second à Troyes. L'évêque de Meaux dépendait de l'archevêque de Paris, celui de Langres de l'archevêqueprimat de Lyon.

Depuis le 24 juin 1770, l'évêque duc de Langres, abbé commendataire de Bourgueil en Anjou, était César-Guillaume de la Luzerne. (1). 11 comptait en 1789 parmi les très-rares prélats estimables et libéraux. 11 venait d'achever une brochure, qui obtint un succès énorme, Sur la forme d'opiner (2). Il s'était prononcé en faveur du vote par tète et avait appuyé le plan du dauphinois Mounier d'une constitution française avec deux Chambres, sur le modèle anglais.

(1) Qui émigra en 1791, demeura exilé à Venise jusqu'en 1814, fut fait cardinal par Pie VI, pair de France et ministre d État par Louis XVIII, et mourut à Paris, le 21 juin 1821.

(2) /n-8 de 119 pages.

286 LES CAHIERS DES ËtlftÉS

Présidantla réunion des trois Ordres de son bailliage au ehef-lieu de son évcché, il les maintint unis, i mpècha la rédaction de trois cahiers différents et fit adopter, comme « Cahier commun », une nouvelle brochure politique par lui lue aux électeurs (1).

Les questions particulières à l'Église, qui eussent risqué de diviser les Ordres, en sont écartées. 11 n'y est fait que cette allusion dans la partie traitant de « l'égalité proportionnelle des contributions » :

« Le clergé de ce bailliage, sans remonter aux titres primitifs des immunités, fait avec joie le sacrifice de tout ce qui se trouvera incompatible avec le salutaire principe de l'égalité proportionnelle de contribution. Attaché à ses formes anciennes, qui lui procurent les moyens de soulager ses membres les plus pauvres, et qui lui conservent des assemblées précieuses dans un ordre de choses cher et sacré, il est encore prêt à les abandonner, si elles ne peuvent se concilier avec le bien général, ou même si l'opinion qu'elles serviraient à conserver des inégalités de répartition peut fomenter des jalousies ou devenir une semence de discorde. »

Dans le bailliage de Langres, à Chaumont-en-B«kSsigny, les trois Ordres tirent imprimer ensemble leurs procèsverbaux et cahiers (2). Mais ils ne suivirent pas autrement le patriotique exemple donné parMonseigneurdelaLuzerne.

En leur première assemblée générale du 12 mais 1789, le Grand Bailli, assisté de son lieutenant général, avait appelé tous les membres présents à prêter le serment « de procéder fidèlement à la rédaction des cahiers et à la nomination des députés. » 11 avait lu l'article 43 du Règlement royal, disant que chaque Ordre exprimerait ses

(J) Imprimée immédiatement en 139 pages in-8°. (2) In-8, de 200 pages, Bibl. Nat. Lb»», 43.

doléances etchoisirail 30s mandataires séparément "à moins qu'ils ne préférassent y procéder en commun. » Cette préférence ne s'éUnt pas manifestée, il déclara l'assemblée générale close et invita le clergé, la noblesse et le tiers-état à se constituer.

Le clergé, dans la soirée même, forma son bureau de l'abbé de Clairvaux, président, et d'un curé, secrétaire. Un débat s'engagea sur les rangs à occuper, et, le 14, une « place de distinction » fut accordée aux commandeurs de l'Ordre de Malte. La commission de rédaction, en majorité occupée par le clergé inférieur, fit lire, le 23, par le curé de Saint-Léger, rapporteur, le projet de cahier général. Toute la journée du lendemain se passa en débats, au bout desquels il fallut nommer une commission spéciale de six membres pour la rédaction définitive, qui ne fut adoptée, en troisième lecture, que le 26. Deux délégués de la noblesse se présentèrent, proposant au clergé la communication réciproque des cahiers et leur jonction, si c'était possible. Mais ce ne l'était plus ; la noblesse avait adopté le vote par Ordre, tandis que la majorité du clergé, se dégageant brusquement des influences monacales et aristocratiques, venait de se prononcer en faveur du vote par tète. Le 27, les opérations électorales ecclésiastiques s'achevaient par la nomination de deux curés de campagne.

Le cahier, d'ailleurs, dans son ensemble, et, en particulier, dans son chapitre de « l'administration du temporel du clergé », était, lors de son dépôt, le 29 mars, en assemblée générale des trois Ordres, contesté par une « Protestation des abbés, prieurs commendataires, chapitres des églises et cathédrale de Langres et des communautés religieuses du ressort de ce bailliage, comme contraire aux droits de propriété qui doivent être sacrés et inviolables. »

La protestation portait surtout contre les articles réclamant : le vote par tête et non par Ordre ; — l'abolition des

committimus et de tout privilège attributif de juridiction ; — l'adjudication des bois communaux et des ouvrages publics, au district, avec intervention des municipalités; — le rachat de toutes les servitudes réelles et personnelles au taux de leur produit; —la liberté de faire paître le bétail dans les bois communaux et seigneuriaux défensables : — c'est-à-dire contre tous les articles combinés par les pasteurs des paroisses d'accord avec leurs paroissiens pour la destruction du régime féodal, l'unité individuelle de la propriété et l'égalité devant la loi.

La protestation visait, au point de vue spécial ecclésiastique : la suppression du titre et des privilèges des curés primitifs (chapitres et congrégations); — la réserve du tiers des prébendes de chanoines aux ecclésiastiques ayant fait vingt ans le service pastoral ou l'enseignement dans un collège ; — la réunion des dîmes aux cures ; — la collation de toutes les cures, sauf celles à patronage laïque, remise aux évoques : — c'est-à-dire tous les articles revendiquant « les droits des curés. »

On était très ardent et très logique dans ce bailliage de Chaumont. Beugnot, qui en fut député, cite cette On d'un cahier rural (1) : « Donnant pouvoir à ses députés de solliciter du seigneur roi son consentement aux demandes cidessus ; dans le cas où il l'accorderait, de l'en remercier; et, dans le cas où il refuserait, de Xzdèroiter. »

Les curés du diocèse de Meaux se montrent assez dociles. Ils s'abstiennent d'élire leur évèque ; mais, après avoir nommé un curé, ils lui associent un abbé triplement commeudataire, un intendant de Mesdames Adélaïde et Victoire !

Ceux de Provins et Montercau abandonnent leurs pouvoirs à un abbé La Rochefoucauld de Breuil. Leur cahier est insignifiant.

(1) Mémoires du comte Beugnot, I, 137.

Troyes omet de nommer son évèqne, élit deux curés. Bar-sur-Seine fait de même.

Le cahier de Troyes (1) est condamné, en ses audaces, par les gros décimateurs; en ses timidités ou omissions, par quelques curés radicaux.

A Vilry-le-François et à Sézannc sont élus des curés, qui reçoivent de leurs confrères pleins pouvoirs et un cahier timide, mais dans lequel il n'est rien entré de ce qu'eusser.l voulu le haut clergé et les religieux.

A Chalons-sur-Marne, les électeurs ecclésiastiques n'osent pas éliminer Monseigneur l'évêque-comte, pair de France, et ils souscrivent le cahier ultra-conservateur des abus, que signe son Eminence. C'est, si nous ne nous trompons, à peu près le. seul du royaume, qui contienne une négation formelle de la Commission des réguliers et où l'on appelle « la protection spéciale du roi et de la nation sur tous les ordres religieux (2). »

Les curés sont en assez grand nombre à Reims (3) pour faire insérer leurs plaintes particulières et attaquer les moines mendiants dans le cahier, remis cependant à l'archevèque-pair et au chanoine-sénéchal de son église métropolitaine.

A Sens (4), les hauts dignitaires ravissent aux curés la rédaction des doléances. Mais, du scrutin secret, sort le curé congruiste du village de Foissy. Il est vrai que le cardinalarchevêque, absent, n'était autre que l'auteur des coups d'Etat manques de 1788, Lomenie de Brienne, politiquement, moralement inéligible !

(1) Arch.parl. VI. 72.

(2) Arch. pari, lï, p. 3S2.

(3) Arch. parl.Yl, 520-ï2i>.

(4) Arch. pari. V, 740.

Page 1