U COMMISSION ROYALE DES REGULIERS
Sous Louis XIVr, par l'édit de 1693, dit de juridiction (i), s'était essayée une réforme générale du clergé. 11 avait été ordonné au* réguliers de se soumettre, en chaque diocèse, à « l'ordinaire, » c'est-à-dire au pouvoir de l'évèquc assisté de ses grands vicaires et de son chapitre.
Mais cette abolition des privilèges monacaux ne put s'effectuer. Les supérieurs des principaux ordres obtinrent, dès 1696, une déclaration interprétative portant que les religieux continueraient à jouir, sous la protection royale, des « exemptions légitimes » accordées à diverses congrégations et à certains monastères particuliers. Dans plusieurs provinces, comme en Flandre, des arrêts du conseil prononcèrent, en 1698, la suspension locale des effets de l'ordonnance royale (2).
L'œuvre délaissée fut reprise par l'édit de décembre 176S, rédigé non-seulement sous l'influence de la philosophie, mais aussi sous celle du jésuitisme (3).
Le jansénisme avait, en effet, pénétré dans les couvents des deux sexes, et la grande persécution de la Bulle avait l'ait d'innombrables victimes parmi les bénédictins et oratoriens des villes, les capucins et les carmes des campagnes. Même après la dissolution de la Compagnie de Jésus, les évèques affiliés avaient continué la poursuite des « appelants au futur concile, » abreuvé de tracasseries les moines
(1) Articles 18 et 19.
(2) Essais politiques sur l'autorité et la richesse du clergé; in-x,
(3) Jean Wallon, 1. c. p. 71-75.
et les sœurs des ordres qui « repoussaient avec horreur, comme une hérésie, ce catholicisme politique de la cour de Rome qui change tous les dix ans. » Plusieurs, comme Briennc en son archevêché de Toulouse, trouvaient dans la suppression des monastères de leur voisinage le moyen d'augmenter leurs revenus. Applaudis du monde parisien comme « antimoines, » ils doublaient avec le produit d'abbayes « en commende, » leur opulence épiscopale.
Les religieux, d'ailleurs, divisés sur les dogmes, infidèles à leurs règles, et souvent très-corrompus, attiraient euxmêmes les railleries de la philosophie et l'attention plus ou moins sérieuse de lautorité. Chez les trop riches bernardins de Grandselve, raconte l'abbé de Montgaillard (1), « il ri\ avait d'autre danger à courir que celui des indigestions et des apoplexies entre les bras d'une dame. »
L'assemblée générale du clergé, en 176b, retentissait d'une très-grosse querelle entre les moines de Saint-Germain-des-Prés et des Blancs-Manteaux, ceux-ci attachés aux règles antiques, et ceux-là réclamant un changement complet de vie, d'habits et de mœurs. De tous côtés s'élevaient les réclamations des desservants à « portion congrue » de bOO livres par an, contre les couvents et les chapitres réguliers, qui absorbaient les dîmes des paroisses en qualité de « curés primitifs. »
L'édit de 1766 commence par interdire « n'importe quelle altération de l'état constaté des ordres et des couvents, sans autorisation des magistrats. » Ensuite, il confère à une commission pleins pouvoirs de réformer, réunir, et au besoin supprimer les communautés dangereuses ou inutiles.
Cette commission dite des Réguliers, se composait primitivement de l'archevêque de Reims, président; des arche- Ci) Histoire de France, édit. de 1827, chap. II, p. 24G.
vèques d'Arles, de Bourges et de Toulouse; de l'évêque de Meaux et de cinq conseillers du roi, parmi lesquels Joly de Fleury, d'Ormesson et d'Aguesseau. Elle s'adjoignit quatre théologiens et quatre avocats. Un instant supprimée en 1779, elle l'ut peu après reconstituée sous le titre de Commission de VUnion, qu'elle porte encore dans l'Almanach royal de 1784.
Sur son injonction, tous les ordres religieux durent tenir une assemblée capitulairc en 1766. L'année suivante, le 25 mars, sans prendre souci des canons du concile de Trente, sans daigner même consulter le Saint-Siège, elle fit, par ordre royal, élever l'âge des vœux solennels, — qui entraînaient mort civile, — et prescrire la fermeture de tous les couvents ayant moins de seize religieux dans les villes, moins de douze dans les campagnes.
Du coup, les antonins et les célestins furent abolis; 1,500 maisons furent réunies ou supprimées.
Dans les rapports mêmes des évèques, rédigés pour justifier ces rigueurs, tous les vices de la vie monacale étaient mis à nu, toutes les corporations religieuses « vouées, dès 1770, à la vindicte publique. »
Le passage où l'on se plaint de ce que « des écrits contraires aux véritables principes de la foi sortent des couvents » autorise à supposer que la Commission des réguliers, sous l'inspiration jésuitique de Brienne, vengea la Compagnie de Jésus en pliant et brisant tous les ordres suspects d'opposition à la Bulle Unigenitus.
Sans rechercher (1) le secret mobile clérical de ce grand bouleversement monastique, M. H. Taine (2) en exagère beaucoup, ce nous semble, et le but et l'efficacité.
Le législateur de 1766, explique-t-il, opéra cette réforme
(1) Comme M. Jean Wallon, p. 78-8