LE MARIAGE DES PRETRES
En 1780, Condorcet avait écrit :
"■ Les précautions qu'on prend pour conserver la pureté des mœurs des prêtres sont un objet de scandale. Lesé\èques les traitent comme les sultans traitent leurs frères, à qui ils ne permettent de vivre qu'avec des femmes hors d'état de donner des princes à la famille impériale. On leur permet cependant d'habiter avec des jeunes filles, pourvu qu'elles soient leurs sœurs ou leurs nièces. Dans quelques
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diocèses, on va plus loin :l'on ne permet aux prêtres d'avoir <hoz eux que des garçons. On craint les faiblesses ou l'indécence, on ferme les yeux sur la débauche et sur les crimes. » (i)
La question, très délicate, du mariage des prêtres, — à laquelle le « Vicaire Savoyard » de J. J. Rousseau ne fait qu'une allusion, — avait été, en 1770, très nettement posée par un économiste expliquant ceci :
« Chaque célibataire coûte réellement à la nation deux individus et la possibilité de plusieurs autres
« Pour l'ordinaire, le célibat n'est qu'un nom ; c'est un état de forme qui, dans la pratique, n'a rien de vrai. Il serait aussi absurde de supposer vierges tous les célibataires que de croire que tous les avocats plaident. » (2)
Nous avons vu les idées de cet anonyme et de Condorcet reprises, durant la préparation des élections de 1789, et par des publicistes laïques comme Pétion, et par des moines, comme l'auteur du Tableau moral du clergé (3).
Parmi les brochures innombrables que les élections aux États généraux suscitèrent, nous n'en connaissons qu'une, émanant d'un ecclésiastique (i), où soit traitée cette question délicate. C'est la plainte sérieuse et touchante d'un curé de campagne, développant la pensée de l'auteur d'Emile que « l'attrait de la vie domestique est le meilleur contrepoison des mauvaises mœurs. »
(1) Recueil de pièces sur Vélat des protestants en France , Œuvres de Condorcet, édition 0' Gonnor-Arago, 1847, in-8°, t. V,p. 532, eu note.
(2) Du droit du Souverain sur les biens fonds du clergé (par Gerfvol, d'après Barbier), in-8°, de 164 pages, (Bibl. nat. La ' 3008,) p. 104.
(3) Voir première partie de ce volume, p. 181.
(4) A. NN. SS. Les États généraux, mémoires sur le célibat des curés de campagne, petite brochure in-i.0, de la bibliothèque révolutionnaire du Louvre.
Dans les projets de cahiers, ni dans les cahiers même individuels des curés, ne se retrouve aucune trace d'une question, qui devait cependant occuper beaucoup de membres du bas clergé, puisque, aussitôt la Révolution entamée, plusieurs milliers d'entre eux rompirent te vœu de célibat et prirent femme en acceptant l'élection de leurs paroissiens et en prêtant le serment civique.
L'abbé Grégoire, publiant en 1826 son Histoire du mariage des prêtres (I), se prononce énergiquement pour le maintien du célibat sacerdotal «jusqu'à la consommation des siècles. » Il n'indique comme s'elant déclarés partisans du mariage des prêtres que deux des curés agitateurs de la première période révolutionnaire, Jallet et Lindet, élus députés par leurs confrères du Poitou et de. la Normandie. 11 reproche aux réguliers d'avoir, à la fin du dix-huitième siècle, comme au seizième, lancé le mouvement contre le célibat, « désirant colorer leur libertinage par une sanction légale. » Témoins le c.ipucin Chabot, les oratoriens Cournaudet Cotte, le chanoine Mulot, le bernardin Nouet, etc. Evaluant approximativement le total des ecclésiastiques qui se sont mariés sous la première République à 2000, l'ancien évèque constitutionnel de Rlois atteste qu'il y avait parmi eux moins de séculiers que de réguliers.
Lorsqu'en 179'j s'essaya la restauration du culte catholique gallican, les évêques assermentés « enveloppèrent dans une même censure tous les prêtres mariés sans distinction de mariages vrais ou simulés, volontaires ou forcés. » Le concile national tenu en 1797, condamna le mariage des prêtres et défendit de donner la bénédiction nuptiale, ainsi qu'aux personnes divorcées, aux ecclésiastiques engagés dans les ordres sacrés, aux religieux et religieuses liés par îles vœux.
I In-S" .le 256 pages.
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Grégoire fait colle remarque très curieuse que, tandis que le sanctuaire était fermé aux prêtres mariés par la prétendue hérésie française, l'Église romaine, avant et après le Concordat, se montra de bien plus facile composition, et réintégra dans le ministère les curés et moines mariés, « qu'on dépaysait en les éloignant momentanément du lieu de leurs scandales (1). »
Pour épuiser ici cette question incidente, constatons qu'elle a été éliminée des cahiers généraux du tiers-état et de la noblesse, aussi bien que de ceux du clergé. Des allusions y sont faites quelquefois dans certains cahiers primitifs des villages où les paysans n'ont pas pris pour secrétaire rédacteur le curé, ayant peut-être à se plaindre de ses mœurs. Ainsi à Vaucrcsson (2), où l'on veut « qu'il soitenjoint aux curés de n'avoir pour gouvernantes que des femmes de cinquante ans. » Ainsi à Combault (3), où l'on prétend forcer les ecclésiastiques à ne jamais quitter l'habit « de leur caractère, sans pouvoir se revêtir d'habits de couleur qui les déguisent, au scandale de la religion. »
Quelquefois une distinction est faite, quant au mariage, entre les religieux et les prêtres. Jusque dans les cahiers généraux, l'ouverture des cloîtres implique la faculté de se marier pour ceux qui en sortiront. Seul,cà Paris, ledistrict des Théatins revendique expressément pour tous ecclésiastiques quelconques « la liberté de se marier, qui n'est point incompatible avec leurs fonctions et ne leur est interdite par aucune loi divine.» (4) Seule, en province, la petite ville de Chalais (sénéchaussée de Saintes), développe son vœu en faveur du mariage des prêtres (S) :
(1) Chapitre IX.
(2) Xrch.pat'l. IV, 59.
(3i Ibid. 451.
\k)Arch. pari. VI, 316 (5) Arch. pari. V, 074-680.
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«La tendresse de leurs épouses réveillerait dans leurs cœurs la sensibilité, la reconnaissance, la pitié si naturelle à l'homme, que les vœux de chasteté et de solitude ont étouffés chez presque tous ceux qui les ont prononcés. Les caresses incessantes de leurs enfants produiraient ce bien infini, qu'elles leurs rappelleraient qu'ils en ont fait de même à leurs pères, que ceux-ci y ont répondu comme eux, qu'ils leur doivent les égards, les obligations dont les leurs sont tenus envers eux-mêmes, qu'ils sont entin des hommes comme nous-mêmes, et jamais d'un rang plus distingué du nôtre, que lorsqu'ils auront plus de vertus.
« Bien pi us, ce serait réparer dé la manière la plus satisfaisante pour la divinité l'outrage qu'ils lui ont fait de croire que son esprit ait changé depuis la formation de l'homme. Elle a dit du premier : « Il n'est pas bon que l'homme soit seul. Faisons-lui une aide semblable. Elle la fit, la lui donna et leur dit: « Allez, croissez, multipliez, et « je bénirai vous et vos enfants ! »
« Nos piètres sont descendus, comme nous, de ces mêmes enfants. La loi était prononcée pour tous. Nous ne lisons nulle part que Dieu ait fait une loi particulière pour les ministres de son culte. Les premiers prêtres se sont mariés; la religion n'en faisait que plus de progrès.
<( 0 vieillards du Concile de Trente, vous connaissiez mieux l'esprit de Dieu que vos jeunes émules. Non, ce Dieu n'a jamais entendu qu'avecétonnement des vœux contraires à sa volonté, des vœux qui ne pouvaient, qui n'ont jamais pu être sincères; chaque jour nous en donne la preuve.
« Qu'ils se marient donc, nos prêtres! Le plus grand bien arrivera, les scandales de leur part seront détruits. »
Si, écrivait Mirabeau à Louis XVI, au moment où il essayait de convertir à la fois le roi et la Révolution et de dominer le mouvement populaire pour ne lui faire produire que ses effets sociaux et politiques immédiatement réalisables,
« si l'Assemblée nationale s'occupe du célibat des prêtres et détruit cette discipline barbare, que le gouvernement n'a pas le plus léger intérêt à soutenir, les esprits, même faibles, ne pourront oser concevoir de craintes sur la disposition des biens ecclésiastiques. » En « grand esprit, » comme dit Edgar Quinet (1), Mirabeau s'était ainsi rendu compte du double pas qu'il \ avait à faire, quant aux biens et quant aux personnes ecclésiastiques, pour sortir de la tradition du catholicisme absolutiste. « Sa logique d'homme d'État voyait clairement que la révolution dans la société nécessitait une révolution dans l'Église, et que rien ne serait fait de sur, de durable, si le principe même de la caste cléricale n'était extirpé de la religion nationale. »