LA QUESTION DES BIENS DE L EGLISE
Plus on étudie, dans les cahiers du clergé, les chapitres < d'économie ecclésiastique, » mieux on reconnaitque ce qui était le plus ardemment désiré parles curés à « portion congrue, » c'est juste, — saut le nom et quelques détails de l'orme, — ce qui leur fut accordé par la Constitution civile de IT'JO, ce qu ils ont aujourd'hui : un revenu ou salaire tixe garanti par l'Etat.
Nous disons « garanti » et non « payé par l'État. » Car ce sont les brochures, et non les cahiers qui expriment avec netteté cette idée adoptée par l'Assemblée constituante : Les gens de mainmorte ne devraient rien posséder; les propriétés ecclésiastiques seront rendues à l'Etal pourui que l'État se charge de toutes les dépenses du culte, de l'instruction et de l'Assistance publique (1).
Le secrétaire d'un évèquc 2 établit que la nation est « éminemment propriétaire de tous les établissements publics, » puisqu'elleen est >> l'unique objet, << cl que « toute fondation qui s'écarte de ce but est nulle de nature. » La
(l) De la réforme du elerijé, par l'abbé Brottier, in-*, Bibl. mit. LbM, 1018.
1 Haro sur la feuille de Bénéfices. Grenoble, l/S'i. iu-8.B. N. Lb» 1482.
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société, démontre-l-il, lorsqu'une foudation se fait, « a droit d'en déterminer la (orme et d'en diriger l'usage ; elle conserve toujours celui de la restreindre, modifier, et d'en extirper successivement les relâchements et les abus. » Les propriétés ecclésiastiques, conclut-il, « no sauraient être considérées <pie comme soldant les services que la nation reçoit du clergé : or, si l'on met en balance les services que rendent les évèqnes et les archevêques, d'un côté, et, de l'autre, cette immensité de grâces, fût-il jamais un service [dus disproportionné avec ce qu'il coûte! »
Le bas clergé avait perdu toute foi dans « le caractère sacré » des biens de l'Église. Sa misère déshonorante et l'opulence immorale du haut clergé le rendaient, contre la propriété ecclésiastique, aussi « radical » que le peuple des campagnes contre la propriété féodale. La similitude des souffrances, des humiliations et des haines entre le « manant » et le « congruiste, » a été l'une des causes déterminantes delà destruction de l'ancienne société.
La vraie pensée des curés s'exprime le plus souvent dans les cahiers des paroisses. Dans les cahiers officiels, même lorsqu'ils les rédigent librement, ils se contiennent, n'osant rompre avec leurs supérieurs religieux, ayant peur de se compromettre trop, au cas où la révolution, à laquelle ils aident leurs paroissiens, ne réussirait pas.
Néanmoins la défiance que l'épiscopat noble inspire éclate partout. Ce n'est pas des évèques que le clergé paroissial attend justice ; c'est au roi qu'il la demande, c'est à l'Assemblée nationale qu'il la réclame (1).
Les curés de Montreuil-sur-Mer sont d'une franchise et d'une audace exceptionnelle contre « la distribution plus qu'imparfaite des riches fonds de l'Église, afin que cesse la misère des ecclésiastiques qui, supportant tout le poids
1 Cahiers deToul, Tulle, Abbe ville,- Champs, etc.
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du travail, ne peuvent essuyer les larmes des malheureux. » Ils voudraient qu'il fût « enjoint » aux archevêques et évoques de « procéder sans délai aux unions de bénéfices sans charge d'âmes pour faire un sort honorable » aux pasteurs ries paroisses (I).
Les curés de Beau vais font observer que, s'ils doivent attendre la mort des détenteurs de bénéfices simples pour obtenir un salaire suffisant, « le secours est trop éloigné! » Ils prient les Etats généraux « d'aviser aux moyens de les soulager promptement. » (2).
Ceux de Mantes et Meulan, réclamant de i .300 à 2.400 livres pour eux et 750 pour leurs vicaires, sont convaincus que. l'Assemblée nationale « saura fixer le sort de la partie la plus utile du clergé de France. »
Ceux de Chàtellerault mettent aussi « les droits sacrés et les saints usages de la religion sous la sauvegarde » des représentants de la nation. Us se recommandent à titre de « ministres nécessaires, depuis longtemps privés de leur légitime patrimoine. »
Dotés convenablement, « ils ne seraient plus exposés à l'infamie de faire acheter leurs fonctions saintes par un casuel forcé, ils n'auraient plus la douleur de renvoyer les mains vides nombre d'indigents confiés à leurs soins, ils jouiraient pendant leur vie du gracieux sentiment de sauver du pillage leurs dépouilles et n'emporteraient plus au tombeau la honte d'être méconnus des leurs ». (3)
L'odieux droit de déport, « contraire aux droits des curés et au salut des peuples » (4) est très vivement dénoncé dans les cahiers de Picardie comme dans ceux d'Auvergne, dans ceux aussi de l'Orléanais, de l'Ile-de-France, surtout
(1) Arch.parl. II. p. 2S7-201.
(2) Arch.parl , I, 686-070.
(3i Cahier du clergé d'Abbeville.
(i) Arch. Pari., Ht. 293.
dans ceux da la Normandie, où il est généralement coutumier.
Lors du décès des curés, lisons-nous dans le cahier d'Évrcux (1), « les héritiers jouissent quelquefois du revenu de l'année commencée, etlesévêques jouissent du revenu de l'année suivante, à charge de payer le service; l'année des héritiers, peut, à la vérité, servir de gage pour la réparation du presbytère; mais de cet usage il résulte que, le titulaire ou le desservant, pendant l'année du déport, sont privés des ressources nécessaires |>our leur subsistance et pour le soulagement des pauvres des paroisses. »
Dans le Rouergue (•>) et dans le Bourbonnais (3), l'iniquité du déport s'étendait jusqu'à la saisie des misérables hardes et du lit mortuaire des curés !
Toutes les violences et toutes les ruses sont en vain employées par le haut clergé pour faire effacer des cahiers la révélation de ces infamies. Lorsqu'elles y ont trouvé place, il a quelquefois l'impudeur de protester. Ainsi, en Digorre, l'évèque et les gros décimateurs vont jusqu'à repu ter l'abolition du déport un attentat à la propriété sacrée de l'Eglise ! (4).
Les maladresses de ce genre rallient les plus modérés des curés au soulèvement du tiers-état contre les hiens de main morte. Si, par exemple, les curés de Chàtillon-sur- Seine (5) sont amenés à proclamer que « toutes les proprié.tés seront respectées », il devient impossible de les empêcher d'ajouter : <■ Excepté celles qui seront jugées abusives par les États généraux. »
D'après les tables statistiques qui terminent chacun des
(1) Bosc, Mémoires sur le Rouergue, déjà cités.
(2) Art. 9 du cahier du clergé de Moulins. 3 Areh. Pari. II, 354.
('» Ibid, II, 700.
trois volumes du Résumé général des cahiers (i), l'aliénation des biens d'Église aurait été réclamée par l'unanimité du tiers-état et repoussée par l'unanimité du clergé.
C'est inexact. Le tiers-état a une minorité favorable à la réduction des propriétés ecclésiastiques « au nécessaire religieux et social ». Nombreux sont les cahiers des curés où manque l'article sur l'inviolabilité du « domaine sacré », article toujours mis au premier rang par les assemblées que les riches bénéfldors dominent.
La thèse de l'aristocratie cléricale est résumée en ces termes dans le cahier de Chàlons-sur-Marne, dicté par l'évèque, pair de France :
« Que le clergé qui n'acquiert plus » — depuis ledit de 1749 — « qui n'est qu'usufruitier, qui ne se considère que comme dépositaire des biens dont il jouit, ne puisse dans aucun cas consentir l'aliénation de ses propriétés. »
Ce que s'abstiennent de dire les curés offrant souvent, pour combler le déficit royal, telle part des biens ecclésiastiques, que l'Assemblée nationale estimera nécessaire.
Beaucoup pensent, comme le curé de Mouy (2), que tous les trésors des églises pouraient être fondus pour satisfaire aux besoins de la Nation.
A travers les cahiers du clergé inférieur reparait fréquenient cette idée :
. Les sacrifices exigés par la situation du Trésor public étant accordés avec générosité, ne pourrait- on pas réserver pour l'Église, réformée de fond en comble, une source de biens qui, honnêtement administrés, équitablement répartis, couvrirait, mieux peut-être qu'un impôt, les dépenses du culte et de la bienfaisance?
Les pasteurs des campagnes désireraient voir élargir,
(1) Par Prmlhoinine et Laurent (de Mézières), in-8n, 1789.
(2) Voir ci-dessus p. 260.
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généraliser l'usage du bouverot lorrain et champenois, c'est-à-dire posséder un bout de terre cultivable autour du presbytère et, comme leurs paroissiens aux dépens de la féodalité, devenir petits propriétaires aux dépens du haut clergé.
La pensée d'un curé de Saintongc (1), d'organiser une caisse ecclésiastique sur le modèle de la « Caisse royale militaire », se retrouve dans les cahiers officiels. A Caen, on propose « une caisse ecclésiastique remplaçant les économats » ; en Poitou (2), une « Caisse de la religion », qui aiderait à « fonder des maisons d'éducation, et à extirper la mendicité. »
Les curés appuient partout les prélats et même les congrégations, dans leurs plaintes très vives contre les économats,— « exploitation ruineuse de l'Eglise »(3), — où la fantaisie royale accumulait les bénéfices en vacance arbitrairement prolongée, les immeubles saisis des couvents fermés, et en employait les revenus au prolit des favoris et des favorites, sans jamais rendre décomptes.
Mais cette réprobation universelle des procédés violents, frauduleux, dont la monarchie usait à l'égard des biens ecclésiastiques, comme des autres, les curés ne la tournent pas, comme essaie de le faire le haut clergé, qui profitait seul des faveurs royales, en une revendication du droit divin de la mainmorte contre le droit humain de l'État. Us s'élèvent contre tous les désordres, les religieux et les civils ; ils n'attendent le rétablissement de la probité, pour ce qui les regarde comme pour ce qui concerne toutes les classes, tous les individus, que de l'Assemblée nationale, dont ils ne cessent de reconnaître la toute-puissance.
(1) Voir ci-dessus page 22.Ï.
(2) Cahiers du clergé de Poitiers et de Londiin. ^3) Cahier du clerjé de Péronnc.
:U6 Les cahiers dès cures