ABANDON DES PRIVILÈGES DU CLERGÉ
Les réserves et les contradictions, que nous avons signalées à propos de l'inviolabilité ou do l'aliénabilité des biens de l'Église, se reproduisent dans les cahiers des curés lorsque la nécessité de la participation proportionnelle au solde du déficit royal et des dépenses publiques pose logiquement la question capitale de l'abolition des privilèges et par conséquent de la suppression des Ordres privilégiés.
Les curés de Chàtellerault expriment avec naïveté l'opinion de tous leurs confrères plébéiens lorsqu'ils s'écrient : « Un temps de liberté et de raison doit abolir les privilèges, entants de l'ambition et de l'erreur, qui ont accoutumé les uns à prendre pour droit incontestable l'usurpation de soustraire à une contribution mesurée l'opulence de la mitre et de l'épée; qui ont condamné les autres à s'avouer tenus de sacrifier de plus en plus une triste suffisance au besoin public. A notre avis, on ne peut être citoyen sans convenir que l'universalité des propriétés, quelles que soient les dénominations pieuses ou pompeuses que les différents temps ont attachées à certains biens, a dès son principe l'obligation inhérente et conserve, à moins d'une injuste interruption, une perpétuelle responsabilité à la dette nationale et aux besoins de la patrie. »
Cette égalité de l'impôt, entraînant l'unité de la propriété divisible et transmissible, est combattue avec furie dans tous U>s cahiers du clergé écrits sous l'influence épiscopale. Cependant l'évêque de Clermont-Ferrand (1) est presque le
(l) Voir ci-dessus pages 229-232.
seul à oser protester absolument contre l'abolition des privilèges du clergé par les États généraux. Le plus souvent, l'aristocratie cléricale n'ose pas braver le tiers-état, suit l'exemple de la noblesse et accepte de participer aux contributions proportionnellement. Seulement le « sacrifice patriotique » n'est fait qu'à la condition que le clergé « se taxera lui-même suivant les anciennes formes. »
Les grands vicaires de l'archevêque de Sens cherchent à intéresser les curés à l'inégalité de l'impôt : ils seraient, dictent-ils dans le cahier, « exposés aux recherches et aux discussions de leurs paroissiens, souvent à la haine ou au ressentiment, lorsqu'il serait question de recouvrement... Quellecontraintedansles saintes rigueurs du ministère !»(1)
Parfois les curés (2) se laissent convaincre de la possibilité de maintenir le « don gratuit, » s'ils sont admis aux assemblées diocésaines de répartition. Mais, en admettant « les anciennes formes » ils font réserve qu'elles « ne seront pas contraires au bien commun et à l'union des Ordres.» (3).
Soustraits aux influences de l'épiscopat, ils revendiquent « la suppression de tout privilège pécuniaire » dans l'intérêt de l'Église elle-même (4). « Le don gratuit, » disent-ils, ne sert qu'à grever l'Ordre ecclésiastique d'une « dette énorme de 150 millions de livres; les prêtres actuels sont obligés de payer des contributions qui étaient dues par leurs prédécesseurs peut-être depuis le commencement du siècle. » Ces contributions, les décimes, sont réparties par des bureaux diocésains, que préside l'évèque et dont sont membres « deux grands vicaires, deux chanoines de la cathédrale, un délégué de la collégiale... et un député pour le
(1) Arch. Pari. V, 74S-7.Ï2.
(2) A Péroune, à Nemours, etc.
(3) A Nemours, à Agen.
(4) Arrêtés des curés d Orléans, jauvier 1789, Biblioth. nation. Lb3» 1028.
reste du clergé, pro reliquo c/ero, représentant à lui seul les abbés commendataires, les prieurs titulaires des bénéfices simples, les chapitres de collégiales (hors ville épiscopale) ; enfin un député pro reyuhmbus, ordinairement choisi dans le chapitre de La cathédrale ; ce qui l'ait en tout neuf membres à l'entière discret ion de l'évéque. »
Qu'en résulte-t-il? « Nous connaissons un diocèse, écrivent les auteurs des Doléances du clergé de second ordre (1), où les curés, au nombre de 280, réunissent 200.000 livres de revenu, et l'évéque avec le chapitre autant.Les curés paient 60,000 livres de décimes ; l'évéque et ses chanoines, 6,000. Ainsi les curés sont imposés au tiers de leurs revenus, les chanoines et l'évéque au trente-troisième... Des hommes assez vils pour commettre des concussions aussi atroces ne sont pas dignes que la nation leur continue le droit de s'imposer eux-mêmes ! »
On ne va pas si loin dans les cahiers officiels. Mais chaque fois qu'ils en trouvent l'occasion, les curés indiquent qu'ils sont volés et qu'ils ne veulent plus l'être. Les évèqucs, à Rouen, Clermont en Beauvoisis, Nérac, etc., sont obligés de promettre « l'envoi chez chaque contribuable de la liste imprimée de tous les ecclésiastiques du diocèse, avec chiffre de leur taxe », afin que chacun voie s'il paie assez ou doit payer plus et s'assure si la répartition est faite équitablement.
Les curés de Colmar, en une ligne franche et claire, imposent la solution de la question : « Que le nom même de privilège pécuniaire soit anéanti! » C'est-à-dire égalité de l'impôt ; un « rôle unique pour la contribution commune (2) » ; tout contribuable citoyen.
(t) Biblioth. nat. Lb39 1210.
{i) Cuhiors du clergé de Meaux, Crépy, Châlons-sur-Saôue, etc.