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LES CURES AUX ETATS GENERAUX

Lorsque les élus se présentèrent à Versailles, le 2 mai, la cour déploya toutes ses séductions, aflnde maintenir les curés attachés au premier Ordre. Le roi daigna les recevoir en corps avec leurs supérieurs, deux heures avant la noblesse, cinq heures avant le tiers-état, et dans son cabinet privé, tandis que les députés des communes étaient admis dans une salle presque publique.

(1) i4reA.paW.III, 398.

(2) Ibid. 1,733.

L'ouverture des États généraux fut précédée d'une procession à la cathédrale et d'un Te Deum à la paroisse Saint- Louis, cérémonies pompeuses où le rôle principal était joué parle clergé. Du haut de la chaire sacrée, l'évêquedéputé de Nancy, Mgr de la Farre, présenta à Sa Majesté « les hommages du clergé, lesrespects de la noblesse et les très humbles supplications du tiers-état, i

Le 5 mai, si les représentants déjà illustres de la bourgeoisie des plus grandes cités attendaient, dans un couloir obscur, l'ouverture de la séance royale, les curés des plus humbles villages étaient vite introduits dans la salle royale et s'asseyaient à la gauche du trône.

Deux jours plus tard, les trois Ordres étant convoqués dans un local différent, se posait la question capitale de savoir s'ils resteraient isolés ou s'ils se réuniraient. Dans le premier cas, c'étaient les anciens États généraux impuissants; dans le second, ce devait être l'Assemblée nationale omnipotente.

La noblesse se prêtait à la première hypothèse; elle se prononçait, par 188 voix contre 47, pour la vérification des pouvoirs isolément.

Sous la présidence de l'archevêque de Rouen, le cardinal de La Rochefoucauld, la chambre du clergé décida qu'elle était « formée, mais non constituée. » Deux archevêques libéraux, celui de Vienne en Dauphiné et celui de Bordeaux, Lcfranc de Pompignan et Champion de Cicé, se prononcèrent pour la vérification en commun avec les deux autres Ordres. Leur motion réunit 114 suffrages; mais 133 voix se prononcèrent en sens contraire. Le faste de la cour et les sourires de la reine semblaient avoir dissous la majorité des curés.

Mais au moment où commence le dépouillement des procès-verbaux d'élections, se présente et se fait admettre une députation du tiers-état. Son orateur. le dauphinois Mou-

nier exprime avec éloquence l'invitation de l'Ordre des communes à l'Ordre du clergé de se rendre dans la salle commune pour vérifier ensemble les pouvoirs des députés de la Nation.

Grâce à l'insistance de l'évèque de Langres, de La Luzerne, une députation est chargée d'aller « témoigner à Messieurs du Tiers le zèleet l'attachement dont les membres du clergé sont pénétrés pour eux; » de plus, d'inviter et le troisième et le second Ordre « à conférer ensemble et à se concerter. »

Sur le choix des commissaires conciliateurs, se livre une lutte de trois séances, qui aboutit, le il mai, à la nomination des deux archevêques de Bordeaux et de Vienne, de l'évèque de Langres, d'un chanoine de Verdun et de quatre curés.

Au même moment la noblesse déclarait sa chambre constituée, suivait la vérification de ses pouvoirs, et cependant nommait aussi 8 commissaires < pour se concerter avec les deux autres Ordres. »

Lorsque les délégués de la noblesse se présentèrent au tiers-état, Mirabeau les écrasa de son éloquence et fit ressortir très habilement « la circonspection » du premier Ordre: « Le clergé a suspendu la vérification des pouvoirs, il s'est déclaré non constitué. . . On croirait qu'il se propose le rôle de médiateur, comme le plus convenable à son caractère et à ses vrais intérêts. »

Cette avance aux curés fut très inopportunément traversée par une motion de l'évèque de Langres en faveur des deux Chambres. La majorité de la noblesse ne s'y rallia point, et les divisions s'accentuèrent au sein du clergé. La Luzerne et Le Franc de Pompignan abandonnèrent le mandat de commissaires conciliateurs. Ils furent remplacés par Dulau, archevêque d'Arles, et par l'évèque de Clermont, de Bonal. Victoire dangereuse pour le parti épiscopal et

aristocratique ; car, en voyant devenir « conciliateurs » les plus inconciliants des prélats, les curés séduits rouvrirent les yeux. Leur indignation éclata quand le parti épiscopal essaya de contester le vœu unanime des Cahiers de leur classe relativement à l'abandon de tout privilège en matière d'impôt. Beaucoup d'entre eux rompirent la séance, le 13, pour empêcher un vote quelconque.

Mirabeau interpréta leur retraite comme un heureux symptôme des dispositions du bas clergé, « faisant des vœux pour la cause populaire. » 11 conseilla au Tiers de continuer à se montrer patient, de s'abstenir de toute démarche auprès de la noblesse et d'en essayer une nouvelle auprès du clergé; car, s'écria-t-il, « la noblesse ordonne et le clergé négocie. »

Le lendemain, 19 mai, le curé Gouttes remettait sur le tapis la motion de l'évêque Champion, laissée en suspens depuis le 13. Les curés Ballard et Jallet exprimaient, au nom de leurs commettants, les protestations de « la roture méritante» contre« l'entassement des bénéfices » sur les tètes de certains prélats, menant « un luxe intolérable et scandaleux. »

Au plus fort du débat, on annonce les seize délégués du Tiers, chargés de « conférer avec MM. les délégués du clergé et de la noblesse sur les moyens de réunir tous les députés afin de vérifier les pouvoirs en commun. Les évèqucs veulent lever la séance. Les curés n'hésitent plus à se compter. Ils font réitérer la renonciation du clergé à ses privilèges en matière d'impôt par loOvoix contre 22, cinquante autres se prononçant pour 1 entière liberté laissée aux commissaires sur ce point comme sur les autres.

Contesté par des chanoines et des prieurs, accusant les 150 d'avoir faussé leur serment, trahi la religion et l'État, le vote est maintenu le 20.

La Chambre du clergé essaie, les jours suivants, de re-

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prendre l'appel des élus et le dépôt des cahiers. Mais les curés ne siègent plus avec régularité. Ils tiennent des conférences chez l'archevêque de Bordeaux, où plusieurs émettent, le 23, l'opinion « qu'il est temps de descendre dans la chambre du Tiers. » Le plus grand nombre est d'avis qu'on patiente jusqu'à ce qu'ait délibéré la commission de conciliation des trois Ordres qui, ce jour-là même, tient sa première séance.

Or, les commissaires, ni le 23, ni le 25, ne s'entendent.

Le 26, la noblesse décide, par 202 voix contre 16, que la vérification des pouvoirs se fera séparément, « le vote par Ordre étant le palladium de la liberté de chacun. »

Le 27, Mounier, informé par son collègue dauphinois, l'archevêque de Vienne, des dispositions de la partie libérale du clergé, propose au Tiers d'envoyer de nouveau « prier le clergé de continuer son rôle de conciliateur en venant se joindre aux communes. » Mirabeau insiste afin qu'on s'adresse au premier Ordre « d'une manière qui ne laisse pas le moindre prétexte à une évasion. » 11 faut, ditil, enlevant des applaudissements unanimes, que notre députation « soit très nombreuse, très solennelle, pour adjurer des ministres du Dieu de paix de se ranger du côté de la raison, de la justice et de la vérité. »

La députation est admise, le jour même (27 mai), dans la Chambre ecclésiastique. Target adjure les bons pasteurs de venir chercher, avec les députés des communes, en assemblée générale, «les moyens d'établir la concorde et la paix. » 11 déclare, en se retirant, que «. la députation va proposer au Tiers de rester en séance jusqu'à ce qu'ait été obtenue la réponse du clergé. »

L'évêque de Chartres propose qu'on se rende à l'instant même dans la salle où le Tiers attend tous les députés de la Nation. Les curés applaudissent avec enthousiasme. Mais l'archevêque d'Aix proteste et l'archevêque d'Arles conseille de réfléchir .

Contre quoi s'élève l'abbé Grégoire: « Vos longs délais portent le plus grand préjudice aux intérêts de la religion et de l'État; la misère des peuples, déjà si intense, s' accroît encore pur l'inaction des États généraux... Nous sommes représentants de la nation, et cette qualité nous impose le devoir de nous occuper sans retard du bien public. » L'abbé Maury, prieur de Lyon, député de Péronne, réplique longuement, lance l'anathème au « monstre de l'impiété, » dénonce les appétits des multitudes, les ambitions du tiersétat. Le soir arrive sans qu'on ait pu voter.

Les curés rédigent des protestations; ils paraissent décidés à quitter la chambre du clergé si la proposition Target n'est pas mise aux voix.

Les évêques courent chez le roi, offrant de payer telle somme d'impôts que Sa Majesté voudra, si le don gratuit et le vole par Ordre sont maintenus. Louis. XVI répond à leur démarche en convoquant la commission de conciliation des trois Ordres à la Chancellerie, sous la présidence du ministre de Barentin, assisté de douze commissaires royaux.

Sans croire que les nouvelles conférences puissentaboutir, le tiers-état estime politique d'y adhérer. « Vos fidèles communes, écrit-il dans une adresse au roi, n'oublieront jamais l'alliance naturelle du trône et du peuple contre les aristocraties... Toujours prêtes à verser leur sang et à prodiguer leurs biens, elles se montreront les plus empressées à maintenir les droits et la dignité du trône. »

Cette attitude contraste avec celle de la noblesse qui « arrête, » le 30 mai, « que le vote par Ordre est une loi constitutive de la monarchie. » Ce dont la félicitele cardinal de La Rochefoucauld haranguantses délégués: «Vos pères ont fondé et défendu nos églises, vous serez, aujourd'hui les défenseurs de la patrie ! »

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