LE PA.RT1 DES CURÉS ET LE PARTI DES EYEQUES
L'aristocratie cléricale fait cause commune avec l'aristocratie laïque. Elle est de toutes les intrigues qui maintiennent et enveniment les divisions entre les Ordres pour obtenir l'avortement des États généraux. Elle est de tous les complots qui s'ourdissent chez les princes, chez la reine et dans les casernes en vue de dissoudre la représentation nationale s'il s'en peut constituer une.
Les curés sont individuellement travaillés avec une perversité profonde. Aux timides, on rappelle que l'interdit et l'excommunication atteindraient quiconque oserait rompre avec les supérieurs d'institution divine et de droit canonique. On promet aux ambitieux de fructueux bénéfices et des dignités brillantes. Des places dans les carrosses épiscopaux sont réservées aux plus misérables des recteurs députés; tel desservant de village a son couvert mis à la table même de son archevêque.
Cependant, aux conférences qui se tiennent du 30 mai au 9 juin, les curés persistent à jouer le rôle de conciliateurs, que leurs cahiers leur ont commandé, que le tiersétat leur a reconnu et que la royauté parait approuver.
Contre l'archevêque d'Arles, Thibault, curé de Souppes, représentant du bailliage de Nemours, reprend la proposition écartée par la chambre du clergé le 25 mai : que les Ordres se transmettent réciproquement les pouvoirs vérifiés et que les pouvoirs contestés soient jugés en commun. Les commissaires rovaux amendent cette motion et croient ob-
tenir l'adhésion de tous les délégués ecclésiastiques à l'idée d'une commission mixte qui se mettrait d'accord sur les cas contestés ou, ne le pouvant, s'en rapporterait au roi. Par un sous-amendement tendant à maintenir la vérification des pouvoirs au sein de chaque Ordre et à remettre « aux commissaires du roi le soin de résoudre les difficultés relatives aux députations entières, » la noblesse rouvre le débat sur ce que le comte d'Antraigues appelle « la question des principes.» Le jour de l'expiration du mandat des commissaires, le 9 juin, arrive sans que la commission ait pu s'entendre même sur la signature de ses procès-verbaux.
D'ailleurs, depuis le 6, un effort très perfide était tenté par la chambre du clergé afin d'arracher le tiers-état à l'immobilité dans laquelle il réservait tous les droits de la nation. Deux curés de Paris et l'abbé Maury faisaient nommer une grande députation « pour se concerter avec les deux autres Ordres sur les moyens de soulager la misère. » A l'évoque de Nîmes, parlant au nom des délégués du premier Ordre, Bailly répondit, au nom du Tiers: « Le clergé, animé de ces nobles sentiments, ne saurait plus se refuser à une réunion sans laquelle les malheurs publics ne pourraient que s'accroître. »
On objectait de toutes parts: Comment délibérer sans se constituer, et se constituer sans vérifier les pouvoirs? Et cependant la misère s'exaspère à Paris, la famine est aux portes de Versailles; n'est-il pas dans le plan des ennemis du peuple de forcer les députés à regagner leurs provinces? « Si nous ne faisons rien, dit Garât, on nous accusera ou d'indifférence pour le peuple, ou de complaisance pour les accapareurs. »
Admirez « la perfidie du clergé, » s'écrie le député de Bourg, Populus ; « le clergé a deux buts : mettre le peuple de son côté, détourner l'Assemblée de se constituer... Il y a
égal danger à accepter ou à rejeter la proposition... Préalablement à tout débat, il faut sommer le clergé de se réunir aux Communes ! »
Un autre membre du Tiers ajoute: « Forçons le clergé à revenir au\ vrais principes de l'Église primitive! Les saints canons porlent que l'on pourra vendre jusqu'aux vases sacrés pour soulager les pauvres. .. Qu'au moins on engage les abbés, les évèques à quitter ce luxe qui ollénse la modestie chrétienne, à renoncer aux carrosses, aux chevaux et à vendre, s'il le faut, le quart des biens ecclésiastiques! »
Malouet appuyant la motion de Populus, celle-ci, très adoucie dans la forme, devient une prière solennelle, par laquelle les Communes « pénétrées des mêmes sentiments que le clergé, touchées comme lui jusqu'aux larmes des malheurs publics, le prient, le conjurent de se réunir à l'instant même dans la salle commune pouraviser ensemble aux moyens de remédier à ces malheurs. »
Prcsqu'en masse, derrière leurs délégués, les membres du Tiers se rendent dans la Chambre ecclésiastique, où leur adresse est très vivement applaudie par les curés. Ce que reproche à ceux-ci l'abbé Maury, qui les accuse, en outre, d'avoir violé toutes les lois divines et humaines en autorisant leurs délégués à signer les procès-verbaux des conférences conciliatoires, « contre l'opinion de leurs grandeurs les archevêques etévêques. » Les huées du clergé inférieur coupent la parole à l'orateur soldé des prélats. L'archevêque d'Arles n'apaise le tumulte qu'en rouvrant la délibération sur la signature des procès-verbaux. Au bout de deux séances, les curésde Souppes et du Vieux-Pouzauges, Thibault et Dillon, le chanoine Coster, de Verdun, réunissent une majorité favorable à la signature « avec réserves. »
Le parti épiscopal, aux trois quarts battu, sait user de sa défaite même pour enlever immédiatement la nomination de la commission de bienfaisance, comme si la Chambre
ecclésiastique, par ce premier vote effectif, se reconnaissait constituée. Dans le but d'empêcher cela, les curés de Bretagne, de Franche-Comté et du Hainaut s'abstiennent de désigner leurs commissaires.
Le mode de nomination étant celui des anciennes Assemblées du clergé, la division en 19 provinces dont chacune choisissait pour commissaire l'un de sesdéputés, les prélats obtiennent 10 nominations. Cinq, il est vrai, étaient frappées des protestations des curés; trois n'étaient considérées que comme provisoires.
En fin de compte, la commission se trouva incapable de s'organiser. La suprême manœuvre épiscopale démontra au bas clergé que le respect des formes anciennes le mettait à la merci d'aristocrates incorrigibles; que l'isolement des Ordres rendrait tout»' réforme impossible, et que le seul moyen d'obtenir ce qu'ils désiraient comme ministres d'un cbristianisme idéal et comme citoyens de la France libre, c'était la réunion au tiers-état, l'assemblée commune des représentants du peuple, et le vote par tête, au lieu de l'opinion par classe, par province, émise en réunion d'Ordre, où l'inférieur ecclésiastique ne pouvaitguère, sans scrupule de conscience, opiner contre l'opinion d'un supérieur, ni se poser candidat en rivalité avec lui.
Les conspirateurs aristocratiques profitèrent du deuil royal, causé par la mort du dauphin, dans la nuit du 4 au 'à juin, pour engager de plus en plus la cour contre le ministre Necker et les États généraux. L'un de leurs chefs, lévêque de Clermont, de Bonal, publia un mandement exaspéré, dénonçant « l'espèce d'indépendance et d'insurrection qui éclatait de toutes parts, sous le nom de fraternité, et, sous le nom d'égalité, la confusion et l'anarchie, qui inauguraient le règne tant vanté de la philosophie. »
La famine sévissait dans les provinces, et Paris devenait menaçant. Il était temps, disait Sieyès, de « sortir de l'inac-
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tion. » Le 10 juin, les délégués du tiers-état se décident à réitérer la sommation proposée par Populus: « Les députés des Communes ne peuvent plus différer davantage de se mettre en activité... L'appel général de tous les bailliages se fera dans ce jour, et il sera procédé à la vérification des pouvoirs, tant en la présence qu'en l'absence des classes privilégiées. »
Le dl, c'était la Fête-Dieu, et les députés des trois Ordres se trouvèrent réunis à la procession. Dans la soirée, en conférence chez le libéral Champion de Cicé, archevêque de Bordeaux, une centaine de curés se prononçaient pour la réunion aux Communes, sans nouvelle délibération au sein du clergé. Cependant, le chanoine de Verdun, Coster, et même le curé d'Argilliers, l'abbé Gouttes, présentèrent des objections, que réfuta le curé poitevin Jallet. On se sépara sans conclure.
A la réunion ecclésiastique générale du 12, le parti épiscopal tenta de prouver que le meilleur moyen d'obtenir la « mise en activité, » c'était de vérifier les pouvoirs sans désemparer. Peut-être, répondirent beaucoup de curés, mais à la condition d'insérer au procès-verbal que « cette vérification séparée ne préjugera en rien à la vérification en commun. L'abbé Grégoire objecta que le plus simple serait de se réunir sur-le-champ aux Communes. Ce qu'appuyé, rent très ardemment les curés Thibault, Dillon et le prieur Gassendi, de la sénéchaussée de Forcalquier, tenant tète à l'évèque d'Auxerrc et même à Mgr de La Luzerne qui s'obstinait dans son système des deux Chambres.
Les prélats, voulant intimider le clergé inférieur, réclamèrent le vote à la tribune, chacun expliquant ses motifs. Le curé de Chérigné, parlant le premier, s'avisa de soutenir que la réunion proposée n'anéantirait pas la distinction des Ordres, et qu'en délibérant dans l'assemblée commune sur les objets généraux on ne ferait que suivre la tradition de
la plupart des anciens Etats. Les évoques exigèrent de l'orateur qu'il nommât les ecclésiastiques qui partageaient son opinion. Jallet déploya sa liste d'adhérents, mais elle ne contenait que vingt-deux noms; et encore, les signataires étant requis de se prononcer, dix seulement se déclarèrent prêts à la réunion immédiate.
Le président du clergé leva brusquement la séance, voyant la déconvenue du parti des curés, et craignant que l'éloquence d'un Jallet ou d'un Grégoire ne produisit chez les indécis un éclat d'enthousiasme, facile à transformer en acte décisif.
Il fallait un exemple. Les curés Jallet, Lecesve, Ballard le donnèrent le 13 juin.
Le tiers-état arrivait à la lettre P de l'appel des bailliages et sénéchaussées. Au moment où le président d'âge réclame les pouvoirs des représentants du Poitou, les trois curés poitevins entrent dans la salle.
« Nous venons, dit Jallet, prendre communication des pouvoirs de nos co-députés des trois Ordres et communiquer nos mandats afin que, les uns et les autres étant certifiés et légitimés, la nation ait enfin de vrais représentants... Précédés du flambeau de la raison, conduits par l'amour du bien public, nous venons nous placer à côté de nos concitoyens, de nos frères ; nous accourons à la voix de la patrie qui nous presse d'établir entre les Ordres l'harmonie d'où dépend le salut de l'État. »
Embrassés par leurs collègues, les trois curés sont portés
en triomphe au bureau. Le lendemain soir, le quatrième curé poitevin, Dillon, vient rejoindre ses compatriotes. L'abbé Grégoire, député de Nancy, entre avec le curé Besse, député d'Avesne; deux recteurs bretons, Loaisel et Guégan, du diocèse de Vannes et de Pontivy, les accompagnent.
Si nous ne sommes pas accourus plus tôt, disait Dillon en leur nom, c'est que « nous avons voulu épuiser tous les moyens de douceuretde patience que la prudenceet l'amour de la paix pouvaient nous inspirer. »
Le 15, le curé Marolles, représentant de Saint-Quentin, et le curé Mougins de Roquefort, député de Draguignan, arrivent à leur tour. Le 16, se présentent Glerget, curé d'Ornansj'émancipateur des serfs de la Franche-Comté, les curés Rousselot, franc-comtois aussi; Berthereau, du Maine; Joubert, de l'Angoumois; Lucas, de Tréguier, en Bretagne; Laurent, du Boulonnais, et le chanoine de Champlitte, Longpré, député du bailliage d'Amont, comme Rousselot et Clerget.
Les élus du tiers-état étant égaux en nombre à ceux des deux autres Ordres réunis, ces adhésions du bas clergé suffisaient pour que l'Assemblée se déclarât constituée et entamât l'étude d'une loi constitutionnelle.
Le 17 juin, à midi, la réunion des représentants vérifiés « de la majeure partie » de la nation, selon l'expression de Mounier, proclama, sur la proposition de Sieyès, « l'Assemblée Nationale », autorisa la perception des impôts, « quoique illégalement établis, » jusqu'à la fin de la session, et déclara « traître et infâme » qui oserait entraver les délibérations ou toucher aux personnes des inviolables représentants de la France.
Les curés dissidents avaient néanmoins reparu dans la salle où les évèques et la grande majorité des ecclésiastiques continuaient à siéger comme « Chambre du clergé. » A ceux qui incriminaient leur conduite, Lecesve réplique:
« Le roi n'a pas appelé les curés et ne les a pas rendus (''lisibles pour connaître la religion dos peuples mais leurs besoins. Et que faut-il pour réformer les abus et régénérer la nation? Des évêques? non. Des grands vicaires? non. Des chanoines? non. Des religieux ? point. Des curés ? pas davantage. Que faut-il donc? Des citoyens et uniquement «les citoyens! »
L'abbé Maury fait éclater son tonnerre sur la tête des curés factieux qui se dérobent à la soumission imposée par la volonté divine. 11 se lance dans l'histoire, s'avise de comparer l'époque d'Etienne Marcel au temps présent. Grégoire lui prouve qu'il n'est qu'un ignorant, et que les meurtriers d'alors, qu'il a cités, n'étaient point des curés, ni le peuple de Paris, mais un évèque et des nobles conspirant avec un roi.
Aux séances suivantes, l'évéque de Poitiers accuse les curés d'avoir violé leur mandat, qui prescrivait le vote par Ordre. Jallet dévoile les intrigues et les fraudes dont l'épiscopat poitevin s'est rendu coupable, substituant un cahier à lui au vrai cahier des électeurs; il défie messeigneurs de Poitiers et de Luçon de laisser confronter les deux cahiers du clergé de la capitale de leur province.
Une journée de plus se passe en luttes oratoires entre le parti des évêques et celui des curés. Le 19, est mise aux voix La proposition nettement formulée par l'archevêque de Bordeaux de vérifier K'S pouvors en commun. L'archevêque de Paris, les évêques de Coutances et de Rodez tentent encore d'ajouter des réserves de nature à empêcher une décision définitive.
Mais enfin l'appel nominal commence. 11 aboutit à 127 voix pour la vérification en commun, 137 pour la vérification séparée, plus 12 pour la vérification commune « avec réserve expresse des droits de chaque Ordre. »
Les 127 se rallient sur le chimp aux 12, afin de former
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une majorité effective de 139 voix. Seulement pour recevoir leur déclaration, il n'y a plus de bureau; le cardinal président a disparu et beaucoup de prélats à sa suite.
Néanmoins les curés maintiennent la séance, obligent les archevêques libéraux de Vienne et de Bordeaux, les évêques de Chartres, de Rodez et de Coûtantes à reprendre leurs places. 11 est rédigé, signé et expédié à imprimer, par 149 ecclésiastiques, un Arrêté portant : « La pluralité des membres du clergé a décidé que la vérification définitive des pouvoirs serait faite dans l'Assemblée générale, sous la réserve de la distinction des Ordres et autres réserves de droit. »
Tandis que la foule, amassée dans les rues voisines, acclamait « les bons évêques, les bons curés, » le cardinal de La Rochefoucauld et M. de Juigné couraient à Marly faire jurer au roi « de protéger son clergé, de sauver la religion.» La noblesse disait avec d'Antraigues : « Il n'y a plus qu'à dissoudre cette assemblée rebelle à coups de canon ! « Les canons arrivaient, seize millesoldats se concentraient autour de Versailles.
Le 20 juin, des crieurs publics parcourent les rues de la cité royale, annonçant que Sa Majesté tiendra séance le 22, que d'ici là toute réunion des Ordres est suspendue. Les salles sont fermées, la force armée en occupe les portes.
Cependant, à l'heure indiquée la veille, huit heures du matin, le président de l'Assemblée nationale se présente, suivi de la plupart des membres du tiers-état. Arrêté par la sentinelle, il proteste, déclare la séance tenante. Quelques jeunes députés s'avancent vers la porte, comme pour la forcer. L'officier du poste fait sortir sa troupe et le commandement qu'il donne indique qu'il ne considère pas comme inviolables les représentants de la nation.
Ceux-ci, derrière Bailly, forment cortège. Ils errent par la pluie, à travers Versailles. Certains proposent d'aller à Paris, au milieu du peuple ; d'autres, à Marly, chez le roi,
pour l'arracher aux mauvais conseils. Le temps empêche de siéger en plein air, sur la place d'armes. On se rend au vieux Versailles, et l'on s'établit dans la salle nue du Jeu de Paume, avec une petite table pour les secrétaires, et à peine un banc de bois pour le président et les orateurs.
Le représentant du Dauphioé, Meunier, trouve la formule : « Les membres de l'Assemblée nationale prêtent le serment de ne se séparer jamais, jusqu'à ce que la constitution du royaume et la régénération de l'ordre public soient établies et affermies sur des bases solides. »
Bailly réclame, comme président, l'honneur de jurer le premier. Tous jurent, moins un. Martin d'Auch.
Cinq curés donnent leurs noms, cinq autres les apporteront le lendemain. Ce sont d'abord les curés Grégoire, Jallet, Leeesve, Besseet Simon (du bailliage de Bar-le-Duc . Ce sont ensuite: Dillon et Ballard, de la sénéchaussée de Poitiers: Joyeux, de Chàtellerauît : Buplaquel, de St-Quentin. Bouillot, de l'Auxois.
Grâce à la présence des uns et à l'adhésion immédiate des autres, IcSerment du Jeu.de. paume, n'est pas seulement un acte héroïque risqué par le tiers-état: c'est l'acte légal par lequel la majorité incontestable des représentants des électeurs, que la monarchie a convoqués, proclame et réalise la souveraineté de la nation.