LES CURÉS A L'ASSEMBLÉE CONSTITUANTE
En dépit de la réunion totalement opérée, l' ex-président du premier Ordre voulut, le 2 juillet, prendre la parole au nom du clergé et restreindre la portée de l'événement. Nous ne nous sommes réunis, dit-il, « que pour les affaires d'un intérêt général, conformément à la Déclaration du roi, sans préjudice du droit qui appartient au clergé, suivant les lois constitutionnelles de la monarchie, de s'assembler et de voter séparément » pour les affaires d'intérêt ecclésiastique.
Au cardinal de La Rochefoucauld l'archevêque de Vienne objecta que la réserve par lui présentée n'émanait que de la minorité du clergé. — « On ne proteste pas contre l'Assemblée nationale, » s'écria Mirabeau.
Comme l'archesèque d'Aix appuyait son collègue de Rouen, l'avocat Rouche, députéde Provence, son adversaire local et personnel, le mit en demeure de faire franchement scission. Il l'amena à déclarer: « Je neveux pas me retirer; nous n'avons pas protesté; nous avons fait des réserves ; nous en demandons acte. » Cela a été refusé à la noblesse, fit remarquer Mirabeau, « l'accorderez-vous au clergé? » — « Laissons aux particuliers leurs opinions, s'écria Clermont-Tonnerre ; la nation jugera ! »
Et l'Assemblée passa à l'ordre du jour. Ayant à former son bureau définitif, elle décerna la présidence,— sur le refus duducd'Orléans,- à l'archevêque de Vienne, Le Franc de Pompignan, qui s'était si patriotiquement distingué dans l'union des Ordres du Dauphiné et dans la réunion des Ordres de la France entière. Deux places de secrétaires furent réservées à l'abbé Sicyès et au curé Grégoire.
Beaucoup de membres du clergé inférieur avaient tardé à s'allier au tiers-état et demeuraient dans l'Assemblée nationale, fort embarrassés par la lettre des cahiers dont ils étaient dépositaires. L'évèque d'Autun, Talleyrand, propose « que les bailliages n'ayant que le droit de concourir à la volonté générale et non de s'y soustraire, tout mandat interdisant de voter étant nul de soi, les décrets de l'Assemblée nationale deviennent obligatoires pour tous les bailliages, » sauf aux porteurs de mandats impératifs ou limitatifs, annulés en principe, à se pourvoir d'instructions nouvelles de leur commettants. » Mgr de La Luzerne et Barrère appuient la motion. Une interruption de la noblesse en fait dégager la logique entière par l'évèque de Chartres : « Tous les députés doivent avoir les mêmes droits et les mêmes devoirs. » Deux curés des diocèses d'Angoulême et de Bourges prouvent que l'épiscopat aristocratique invoquait, pour les empêcher de voter, des articles de cahiers où la volonté de la majorité des ecclésiastiques de la classe inférieure avait été ou mal exprimée par ruse ou supprimée de force. Gauthier de Biauzat, historien et juriste, demande le renouvellement du serment souvent prêté aux anciens États généraux: « Je jure et promets devant Dieu, sur les Saints- Évangiles, de dire tout ce que je penserai en ma conscience être l'honneur de Dieu, le bien de son Église, le service du roi et le repos de l'État. »
Voyant, durant quatre séances consécutives, les opinions
s'égarer sur une question de détail, que sa logique avait supprimée dans les Instructions aux électeurs dont il avait fourni le modèle, l'abbé Sieyès soutient, le 7, qu'il n'y a pas lieu de délibérer. De quoi les évèques de Dijon et d'Agen s'irritent fort ; ils vont jusqu'à prétendre que si, contrairement aux instructions reçues, on votait par tète, les déclarations seraient nulles. Un curé de Vie, l'abbé Bavière, discute la valeur et l'étendue des mandats « acceptés mais peut-être à renouveler. » — «Quelque soit notre décision, » s'écrie un représentant noble, « il n'est pas de puissance humaine qui puisse rendre parjure un gentilhomme français.»
L'émotion provoquée par cette objection chevaleresque fut énorme. 11 fallut lever la séance sans voter.
Le 8, Mirabeau dut user de toute son éloquence pour faire passer par 731 voix contre 28, la fin de non recevoir de Sieyès : « Considérant que l'Assemblée nationale ne peut être suspendue, ni la force de ses décrets affaiblie par des protestations individuelles ou collectives. »
Ce qui explique la presque unanimité de cette abolition effective des anciens Ordres, c'est qu'en même temps, sous l'impression des agitations de Paris et des complots évidents de la cour, le grand orateur avait proposé « une très humble adresse pour demander au roi la création d'une garde bourgeoise et l'éloignement des troupes. »
A La Fayette, qui réclamait le renvoi aux bureaux, l'abbé Grégoire opposa une demande d'urgence.
« On ne peut se dissimuler, dit-il, que ceux qui craignent la réforme des abus dont ils vivent, n'épuisent toutes les ressources de l'astuce pour faire échouer les opérations de l'Assemblée nationale... Les Français seraient l'opprobre du genre humain et la lie des nations, s'ils consentaient actuellement à recevoir des fers... Que les auteurs de ces détestables manœuvres soient dénoncés à la nation comme cou-
(tables de mine de lèse-majesté nationale afin tjuc l'exécration contemporaine devance l'exécration de la postérité! »
Le 9, l'adresse au roi, « chéri du peuple, » contre « l'appareil menaçant» dontla représentation nationale se voyait entourée, était votée selon la rédaction de Mirabeau, corrigée par l'évêquede Langres qui en effaça le paragraphe rélaliï à la garde bourgeoise comme inutile. Paris, d'ailleurs, avait entendu le mot d'ordre du tribun : la garde nationale se tonnait spontanément.
Et l'Assemblée nationale, — pcndantqu'une cour insensée achevait de préparer le coup d'État, que le peuple empêcha en prenant la Bastille, — commençait dans un calme majestueux la « Déclaration des droits de l'homme et du citoyen (1). »
On sait quelle part le clergé patriote prit à la grande journée du 14 juillet 1789. L'abbé Lefèvre d'Ormcsson préserva la cité d'une épouvantable explosion en distribuant lui-même les poudres au peuple. Le curé de Saint-Etiennedu-Mont présida le comité des citoyens armés de son quartier. L'abbé Fauchct, aussi intrépide qu'éloquent, après avoir été, le 2o juin, l'un des électeurs de Paris qui conspirèrent l'installation à l'hôtel de ville, se couvrit de gloire au siège de la Bastille, trois fois se présentant comme parlementaire, et trois fois repoussé par la fusillade, après la victoire usant ses forces pour sauver les vaincus delà fureur populaire, rentrant à la Commune, la soutane déchirée et
(1) Sur les faits que nous avons résumés dans nos chapitres XIV à XVIII, voir l'Histoire de la Révolution française de Louis Blanc, t. II, ch. VIII, X et XI; celle de J. Michelet, livres I et II; le ch. 111 du livre II, le livre 111 et le ch. 1er du livre IV du Clergé de ?»9, par M. Jean Wallon, et vérifier avec les compterendus des États généraux, donnés dans l'introduction du Moniteur et complétés par les Archives parlementaires, t. VIII, p. 1 à
t.E SERMENT DU JEU DE PAUME 397
trouée de balles, si bien que ses collègues lui votaient un costume de garde national d'honneur.
Dans la nuit du 4 août (1), le haut clergé essaya de résister à l'entraînement de la noblesse, de réserver certains privilèges et, en principe, de maintenir l'inviolabilité des biens de l'Eglise, sous prétexte qu'elle n'était que dépositaire. Mais l'abbé Grégoire fit abolir les annates, tous les droits perçus par la cour de Rome, et poser la base d'une église tout à fait nationale. Les curés se levèrent pour l'abolition dès dîmes ; ceux à portion congrue déposèrent leur casuel sur l'autel de la patrie. Ni les intrigues épiscopales ni les menaces ultramontaines ne réussirent à les faire revenir sur les sacrifices offerts dans un moment d'enthousiasme. Ils restèrent en masse attachés à la cause populaire, même après l'abolition de la propriété de mainmorte, la saisie nationale et la mise en vente des biens de l'Eglise, jusqu'à la Constitution civile. Par malheur, le serment civique, très perfidement exploité par les ennemis de la Révolution, rendit contre-révolutionnaires certains des prêtres qui avaient le plus contribué à former l'Assemblée nationale et à détruire l'Ancien régime.
(1) Que nous avons récemment racontée dans l'Église et les derniers serfs, p. 203-214.