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LES COUVENTS AU MOMENT DE LA RÉVOLUTION

Si l'on compare les chiffres de l'abbé Expilly, — l.'>9,600 religieux et religieuses, en 1764, — et ceux de M. Taine, —00,000, en 1788, — on voit que les réformes de la Commission des réguliers et de /'£/m'o?«, d'une part, et d'autre part, la propagande des philosophes et des économistes, ont, en un quart de siècle, réduit de plus de moitié la population monacale. Mais le nombre des abbayes, monastères, était resté presque le même. On trouvait toujours inscrits dans l'Almanach officiel : 1,100 abbayes d'hommes, 678 abbayes de filles, 1320 couvents de religieux mendiants divisés en 87

provinces, 8,810 chapitres, et environ 20,000 chapelles et prieurés sans fonctions (I).

Cette contradiction apparente, s'explique aisément. Le titre et le revenu se donnaient « en commende », y eût-il peu ou point de religieux dans la communauté. Ils devenaient, entre les mains du ministre de la Feuille des bénéfices, sous l'influence des courtisans et des courtisanes, des moyens d'augmenter la fortune des évoques nobles et de procurer la plus joyeuse existence à des cadets de famille qui n'appartenaient au clergé que par une tonsure à peine visible et par l'obligation, non d'être chaste, mais de ne se point marier.

La réforme royale n'avait fait que changer la forme des abus. Elle n'eût pu aboutir, — selon le rêve de M. Taine, — que si la monarchie avait eu l'intelligence et l'honnêteté de laisser agir un d'Aguesseau ou un Turgot. En matière monacale, comme en toute autre, son caprice bouleversait sans corriger, extirpant de l'esprit français jusqu'à « la notion de la loi. » (2). Les plus belles ordonnances étaient sans cesse contredites par d'autres actes royaux; le « bon plaisir » et les privilèges entravaient, rendaient irréalisable n'importe quelle mesure d'utilité publique.

En 1789, — c'est M. Taine qui le constate lui-même (3), — subsistaient tous les vices que la Commission des réguliers était censée avoir détruits ou amendés :

« Dans tel couvent, 19 moines au lieu de 80 ; nombre de monastères réduits à 3 ou 2 habitants, même à un seul ; . . . plusieurs finissant, fautes de novices; parmi les religieux, une tiédeur générale; en beaucoup de maisons, du relâchement; dans quelques-unes, des scandales ; un tiers à peine,

(1) D'après l'abbé de Mesmont cité par M. Jean Wallon.

(2) A. de Tocqueville, Y Ancien régime et la Révolution, p. 104.

(3) Taine, La Révolution, t. i, p. 212.

dos religieux attachés à leur état, les deux autres souhaitant de rentrer dans le monde. »

Ce qui depuis les fabliaux du moyen-âge était le plus méprisé du peuple, ce qui avait toujours le plus indigné les cures de campagne, comme leurs paroissiens, la mendicité monacale s'exerçait encore, tirant, bon an mal an, des plus pauvres cultivateurs, en sous, en liards, en aumônes manuelles, en véritables captures de lard, de vin, de menus objets de consommation, quelque chose comme o à 6 millions de livres (I).

Les collèges, les hôpitaux, les asiles, dépendants des monastères, servis par des moines et des sœurs, avec subvention de l'Etat ou des provinces, étaient dans la situation la plus déplorable (2). L'hospitalité, la charité, l'éducation, qui avaient autrefois servi de prétexte à l'enrichissement de l'Eglise, étaient par elle presque totalement abandonnées.

Dans les communautés, non plus de bienfaisance, mais de contemplation, les règles sur l'habit, la clôture, l'obéissance, n'étaient plus guère observées.

Personne n'allait aux offices de nuit, que la cloche sonnait toujours, par habitude. Les repas étaient presque partout des occasions d'intempérance et de dispute. Ici, les frères battaient le prieur qui les rappelait au devoir (3). On le faisait même quelquefois disparaître en mettant le feu au couvent, et ce n'était point une exception que « l'abbaye de ClairvauN changée en Thélèmc », pour parler comme l'abbé D. Mathieu (4).

(1) A. Baillv, Histoire financière de la France, 2 vol. in-8° 1830, t, II, p. 422-424.

(2)V. les célèbres Mémoires de Tenon sur les Hôpitaux on 1786-1788 et les Observations sur Bicétre de Mirabeau. La décadence des collèges, l'absence d'écoles dans les campagnes sont signalées par Ie3 cahiers de 1789. et par ceux du clergé non moins vivement que par ceux de la noblesse et du tiers état.

(3) Wallon, p. 30).

(4) P. 34 de son intéressant ouvrage sur Y Ancien régime en Lorraine et Barrois,

Quant au\ abbayes et chapitres nobles de femmes, ce n'étaient que de charmants refuges pour les filles bien nées, mais sans assez de dot, les demoiselles compromises, les jeunes femmes dont les maris étaient à l'armée. Les cellules formaient « autant de maisons de plaisance, dispersées autour du cloître » (I), des salons permanents, des rendez-vous incessants «de belle compagnie (2), où une supérieure de haute lignée tenait avec aisance et dextérité le sceptre de la galanterie. »

^ La vocation pieuse, la dévotion sincère, devenaient de plus en plus rares. Le dépérissement de l'état religieux était tel, qu'en 1775 un ecclésiastique qui en écrivait l'Apologie, cherchant à le relever, s'écriait avec désespoir : « Dans douze ou quinze ans la plupart des ordres réguliers seront absolument éteints ou réduits à un état de défaillance peu différent de la mort. (3) »

Les grandes abbayes, dit le royaliste et clérical M. de Poncins (4), tombaient en ruines. « Celles debout ne contenaient qu'un petit nombre de religieux errant dans des cloîtres presque déserts. A côté d'ordres encore florissants, de plus nombreux végétaient inutiles... Spécialement la catégorie des ordres mendiants semblait mériter (la suppression). L'Eglise elle-même en convenait. »

L'Essai sur 1rs mœurs et le Dictionnaire philosophique de Voltaire avaient, au nom de la morale et de l'histoire, répandu le ridicule et l'odieux contre « ces familles éternelles qui se perpétuent aux dépens de toutes les autres », contre ces moines « qui, dans leur institut, sont hors du genre humain et ont voulu gouverner le genre humain. »

La Religieuse de Diderot, lue sous le manteau, avait

(1) Dit l'abbé Mathieu, p. 68.

(2) Dit M. Taine, p. 153.

(3) Taine, II, p. 212.

(4) Les cahiers de 1789 et les vrais principes libéraux, p. 18 i.

LES TROIS CLERGES gg

soulevé l'indignation contre les communautés de filles. L'Emile, de Jean-Jacques Rousseau, avait, en quelque sorte, ameuté l'amour maternel contre la stérilité des couvents. Les économistes, Turgot, Le ïrosne, avaient condamné, comme absolument inutile et nuisible, la prétendue vie pour le ciel, parce qu'elle supprime et les jouissances el les responsabilités de l'existence sociale, parce qu'elle entrave la multiplication de l'espèce humaine et les travaux qui l'ont la richesse des nations. ^-"""*

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