‹ Les cailloux blancs du petit PoucetChapitre 7 sur 11 · ANNONCES JUDICIAIRES · texte numérisé non relu

ANNONCES JUDICIAIRES

« Étude de maître un tel, etc. (six lignes).

» Vente, par expropriation forcée, d'un immeuble situé sur le territoire de la commune de Saint-Laurent-du-Var.

(Suit la description, en vingt-cinq lignes, dudit immeuble : Une pièce de terre, bornée à..., par, etc.)

0 Cet immeuble a été saisi à la requête du sieur

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Joseph Rhodes, par le ministère de maître..., etc. (dix hgnes) .

» En date du 31 janvier 1870, enregistré et transcrit au bureau des hypothèques, volume 37, no 2 (dix lignes).

» Ledit immeuble saisi sera exposé en vente devant le tribunal, etc. (dix lignes) ; tous ceux du chef desquels il pourrait être pris inscription d'hypothèques légales sur ledit immeuble devront, etc. (dix lignes).

» Enregistré... le 2 avril 1870, foho 36, case 6. Reçu un franc, dixième et demi (textuel) quinze

centimes.

» Signé ; brun Y. »

C'est-à-dire à peu près cent lignes à vingt-cinq centimes , c'est-à-dire vingt-cinq francs , rien qu'au journal, sans compter les frais d'assignation, citation, jugement, saisie, etc., qui ne peuvent pas s'élever à moins d'une centaine de francs et peuvent arriver à beaucoup plus.

Après quoi , on procède à la vente « dudit immeuble », dont il me reste à vous expliquer une circonstance.

C'est que « ledit immeuble », d'une contenance superficielle de 1 are 80 centiares , produit un revenu net de 36 centimes.

Le créancier redevra pas mal aux avoués, huissiers, etc.

Je retrouve dans mes papiers une pièce de vers imprimée en 1852, à Falaise, chez Julien, publiée, vendue et chantée sous « l'égide de l'autorité ». Je copie sur l'imprimé :

Louis-Napoléou est la gloire.

l^e voilà maiutoiaiit assuré

PrésiJeut de notre belle France;

Ce brave l'a bien mérité.

Tl nous regarde comme ses frères,

.\mis, nous n'aurons plus de détresse.

Tous ces hommes traîtres, sanguinaires

Qui désiraient nous faire massacrer,

-Mais Napoléon, notre père,

En peu les a fait arrêter,

il fit conduire ces criminels

Tous ensemble au fort de Vincennes.

Dieu merci !

Maintenant il est notre maître, Si on voulait lui faire des crasses, Il nous faudrait prendre les armes.

11 y en avait plusieurs à la Chambre Qui le prenaient pour un ignorant.

Il a fait voir à tous ces maîtres Qu'il connaissait bien son affaire.

11 s'occupera du commerce,

Plus de banqueroutes, plus de détre^

Si quelque puissance étrangère Osait venir nous attaquer.

Trouveront le neveu du grand homme Qui saura bien les repousser.

CHioiqu'il n'aime point à faire aucun mal, Il saura bien les remettre à leur place.

Béard père.

— Imprimerie de Julien, à Falaise.

Le peuple est appelé aujourd'hui à la grande fête, au grand banquet de l'intelligence ; il arrive avide, altéré, affamé de savoir.

Mais que lui a-t-on préparé pour ce festin si longtemps attendu?

Faisons tous notre examen de conscience.

Qui de nous lui a offert le lait nourricier qui convient à de jeunes estomacs?

Nous avons servi sur cette table, avec un certain appareil, les restes des festins excitants, poivrés, pimentés, qu'exigeaient les estomacs blasés de ceux qui, seuls, s'asseyaient auparavant à la table aujourd'hui envahie; nous avons versé à ces nouveaux convives les vins capiteux, alcoolisés, contondants, l'eau-de-vie, l'eau-de-feu, et l'absinthe.

Et ce qui suffisait à peine à réveiller les sens des générations dépravées, eux les grise et risque de les rendre furieux.

Quel est le ministre de l'instruction publique qui a voulu, qui a pu s'occuper de cette grande et terrible initiative de l'intelligence?

Préoccupés de conserver leurs places, leurs appointements, ces ministres n'ont regardé comme dangereux que ce qui menaçait leurs places et leurs appointements, comme utile que ce qui les protégeait.

Et, nous-mêmes, qu'avons-nous fait? Hélas î moi, je n'ai écrit de sain pour ces nouveaux lecteurs que trois choses : le Voyage autour de mon jardin, Clovis Gosselin, et un petit cahier de vingt-cinq pages appelé le Livre des cent vérités.

Le reste de mes nombreux volumes ne peut être pour le peuple une nourriture saine et fortifiante.

Je n'ai presque jamais vu, en politique, un homme triompher par sa propre habileté; c'est à peu près toujours aux fautes de ses adversaires qu'il doit son succès; le succès arrivé, les flatteurs lui font croire qu'il l'a fait exprès, et les historiens font leur état, qui consiste à prouver la préméditation des tuiles.

On lit dans Helvétius, qui l'avait lu dans Plutarque, que César avait l'habitude, chaque jour, en montant sur son char, de réciter un certain vers qui devait l'empêcher de tomber.

Quel est ce vers? Voilà un sujet d'études et de

recherches pour lequel l'Académie devrait réserver un des prix dont elle dispose.

Il faut absolument retrouver ce vers.

Les Français ne se ruinent pas pour être heureux et s'amuser , mais pour paraître heureux et faire croire qu'ils s'amusent; ils jettent un œil de côté et en dessous pour voir si on les regarde.

Un charmant petit garçon de six ans qui, dix ans plus tard, devait se faire tuer bravement en Italie au milieu des zouaves, est amené dans un bal d'enfants; les garçons sont plus craintifs que les filles jusqu'à l'âge où les hommes font semblant d'être braves et les jeunes filles d'être timides; il se tient dans un coin, oisif, sombre et ennuyé; la maîtresse de la maison l'appelle et lui dit :

— Allez donc jouer et danser avec les autres... Voyez les jolies petites filles, choisissez-en une qui sera votre petite femme.

— Une femme? s'écrie l'enfant, à moi une femme? Oh ! non, je n'ai pas envie d'être embêté comme papa.

C'est un prêtre, le cardinal du Belloy, qui définissait la politique : l'art, non pas de conduire, mais de tromper les hommes, ars non tam regendi quam fallendi.

Un assassin vient d'être guillotiné. Une foule nombreuse assistait à ce spectacle gratuit. Cet homme a tué, on le tue. Mais toi, spectateur, qu'as-tu fait pour encourir cette peine d'assister à un horrible spectacle?

Quand je lis : « Telle reine est accouchée d'un prince, » il me semble toujours qu'il s'agit d'un phénomène, comme si elle mettait au monde un canari ou un lapin.

Ce jour-là, on a beau être reine, il faut être femme et n'être que femme : il faut accoucher soimême; il n'y a pas moyen d'accoucher autrement <]ue la plus pauvre paysanne. On est femme et on accouche d'un garçon ou d'une fille. Attendez quelques jours au moins pour recommencer à croire que vous êtes d'une espèce particulière.

Je ne crois pas qu'il y ait ni qu'il y ait jamais eu un peuple qui se paye de mots aussi facilement que le peuple français. On a soulevé le pays, on a renversé une dynastie, et on a fait une révolution qui en a amené deux autres, car le difficile' n'est pas de faire une révolution, c'est de n'en faire qu'une; avec le mot de ce juste milieu » appliqué au gouvernement de Louis-Philippe, on disait jusie-7nilieu, comme dans la Critique de l'École des femmes :

Le marquis. Tarte à la crème, tarte à la crème, morbleu ! tarte à la crème !

Dorante. Eh bien, que veux-tu dire? Tarte à la crème !

Le marquis. Parbleu! tarte à la crème, chevalier !

Dorante. Mais encore?

Le marquis. Tarte à la crème!

Dorante. Dis-nous un peu tes raisons.

Le biarquis. Tarte à la crème!

Uranie. Mais il faut expliquer sa pensée, ce me semble.

Le marquis. Tarte à la crème, madame !

Uranie. Que trouvez-vous là à redire?

Le marquis. Moi? rien... Tarte à la crème!

Juste-milieu, disaient les orateurs de l'opposition, quand ils étaient ce que M. Thiers appelle « sur le pavé », juste-milieu. Mais, leur répondaiton, le juste-milieu, c'est la justice, c'est la sagesse.

— Oui... juste-milieu.

— Rappelez-vous le poète ; c'est au milieu, entre les extrêmes, qu'il faut chercher la force ; il y a des limites fixées, au delà et en deçà desquelles il n'y a que troubles et gâchis :

— Oui, je .sais, juste-milieu, à bas le justemilieu !

Khoung-tbu-tseu [Confucius) a fait tout un livre recueilli par son petit-fils Tseu-sse, qai a pour titre : Choung-young, ou l'invariabilité dans le milieu.

Khoung-fou-tseu a été un des hommes les plus sages qui aient existé; il n'est aucune philosophie, aucune religion qui ait pu ajouter ni une lumière à sa doctrine, ni une vertu à ses préceptes; dans ce livre, il dit : « Lorsque le milieu et l'harmonie sont portés au point de perfection, tous les êtres reçoivent leur complet développement. » (Ch. I, vers. 5).

— Oui, je sais, le juste-miheu.

— « L'homme d'une vertu supérieure persévère naturellement dans la pratique du milieu.... »

— Du juste-milieu.

— Si vous voulez... « Du milieu également éloigné des extrêmes. » (ch. XI, 3).

— Oui, oui, le juste-miheu ! à bas le justemilieu !

— Mais pourquoi'?

— Juste-milieu !

— Vos raisons ?

— Juste-milieu!

Et le gouvernement de Louis- Philippe fut renversé non pas par ses défauts réels, mais par la

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façon de prononcer sa qualité la plus incontestable, le juste-milieu, c'est-à-dire l'équité et la raison; mais comment résister à tarte à la crème:' Romieu, qui avait fini par être un excellent administrateur et un des meilleurs préfets de France, fut arrêté dans sa carrière non pas par les folies de sa jeunesse, mais parce que, dans l'intérêt de l'agriculture, il s'était occupé dans son département de détruire les hannetons, une des plaies d'Egypte, qui, à l'état parfait et sous forme de ver blanc, cause de terribles dégâts. On trouva ça drôle.

— Romieu! qui ça Romieu? L'ennemi des hannetons ! le farceur. . .

— Mais c'est une mesure très utile.

— Oh ! oui.., la guerre aux hannetons.

— Qu'il serait fort à désirer de la voir générale.

— Hanneton, vole, vole, vole !

Et jamais Romieu ne s'en releva.

N'ai-je pas, pour mon compte, failli succomber sous le ridicule de... ma médaille de sauvetage?

— Ah! oui, l'homme à la médaille, le cuirassier! Non, je ris trop, ça fait mal de rire comme ça.

Et Grandville, le peintre, fit une charge de moi

et du cuirassier que j'avais sauvé de la Marne^ et cette charge eut un grand succès; c'était si drôle, un homme se noyant, un autre homme à moitié noyé en le sauvant; c'était à pouffer : on pouffa.

Le mot d'aujourd'hui, c'est :

— Ne décapite: 2Jas, ne mutilez pas le suffrage universel.

— Mais il ne s'agit pas de le décapiter.

— Alors, c'est que vous voulez le mutiler.

— Non plus.

— Qu'on n'y touche pas.

— Mais il s'agit au contraire de le compléter.

— Oui... décapiter.

— D'en faire une vérité.

— Oui... mutiler.

■ — De l'asseoir sur des bases solides en le rendant sérieux, réel.

— Oui... le mutiler, le décapiter.

— Mais non.

— Mais si.

— Il s'agit de le rendre vraiment universel^ c'est-à-dire de lui faire exprimer la pensée et la volonté réelle de chacun.

— Au secours! on mutile le suffrage universel.

— Il s'agit de le consacrer et de l'établir définitivement.

— Aux armes ! on décapite le suffrage universel ! tarte à la crème !

— Arrêtez, monsieur ! vous avez entre les mains un fusil en mauvais état et mal chargé, ne tirez pas.

— Vous voulez me prendre mon fusil.

— Non, mais vous avertir qu'il va crever entre vos mains.

— Je ne veux pas qu'on touche à mon fusil.

— D'accord, mais chargez-le autrement.

— Non, jamais ; on mutile le suffrage.

— Eh ! là-bas, mon brave homme, vous vous en allez à la dérive..

— Laissez mon bateau tranquille.

— Mais votre bateau n'est pas un bateau; il ne gouverne pas; il est fait de planches les unes trop minces, les autres pourries.

— Ne touchez pas à mon bateau.

— Je veux seulement le radouber, le mettre en état d'aller à la mer.

— Ne vous avisez pas de mutiler mon bateau, tarte à la crème !

— Monsieur, vous avez bien mal placé votre pliant.

— Qu'est-ce que ça vous fait ?

— C'est qu'il y a une mine dessous et qu'on va y mettre le feu.

— Vous voulez déranger mon pliant, mon siège.

— Mais pour le mettre dans un endroit sûr.

— Je ne veux pas. .

— Mais vous allez sauter.

— Je ne vous permets pas seulement de penser à changer mon siège de place; on mutile le suffrage ! tarte à la crème !

On crie de toutes parts :

— Juste-milieu ! — Piomieu ! — Les hannetons, les hannetons, les hannetons ! — Les lampions ! — Poléon, Poléon ! — Tarte à la crème ! — Et ma voix se perd dans le bruit.

Je dirai néanmoins une fois de plus ce que je pense, parce que la marée monle, comme disait M. Thiers, effrayé, lors de l'invasion de la Chambre des députés à la révolution de Février, parce que le navire sombre, parce que le pilote et l'équipage se réfugient en reculant d' abord sur le gaillard d'arrière, puis dans les hunes, en se -cramponnant aux haubans, à mesure que le bâtiment s'enfonce, au lieu de construire résolument un radeau qui permette de sauver l'équipage et les passagers.

Parmi les anciens, la puissance du nombre n'était pas en faveur, même dans les républiques et dans l'opinion des républicains; certes la république romaine a été une république assez réussie; eh bien ! voici ce que fait dire le républicain Cicéron au républicain Scipion Émilien, le fils de Paul-Émile adopté par le fils du premier Africain et appelé lui-même le second Africain : « La multitude ne doit pas être exclue du suffrage : ce serait un outrage et une injustice; mais elle ne doit pas le dominer : ce serait un grand danger ' .»

Et encore :

■ « On ne doit jamais s'aviser dans la constitution d'une république de laisser la puissance au nombre ^ »

Sénèque va plus loin; il se soucie peu d'être appelé superbe :

« Ayez soin de vous satisfaire vous-même avant de plaire au peuple; pesez les jugements au lieu de les compter... ; au reste, Lucilius, si je vous vois l'objet de l'engouement populaire, atten-

1. De republicù, livre II, cliap. xu : ■< Ne valeret nimis, etc. »

2. De republicâ , livre II, cliap. xu : « Quod semper iu republicâ tenendum est ue phirimum valeant plurimi. '>

dez-yous à ma pitié. Je sais par quel chemin on descend à ces fa vem's ^. )i

Disons avec Scipion et Cicéron : a La multitudedoit prendre part au suffrage, mais non le dominer; » et tirons graduellement, de la multitude, l'ancienne vile multitude de M. Thiers, les intelligents et les honnêtes, en les aidant à prendre leur rang dans la société à proportion de leurs capacités.

J'entendis un jour M^ Ghaix-d'Est Ange, depuis gros bonnet, puis sénateur et beaucoup d'autres choses.

Eh bien, dans la même plaidoirie, il dit, en parlant d'un vieillard, son client, qui plaidait contre un autre vieillard :

« Il était arrivé à cet âge où l'esprit, dégagé des passions et des entraves du corps, semble planer et prendre un essor plus puissant et plus élevé. »

Et un peu plus tard, parlant de l'autre vieillard, son adversaire :

« Je ne nie pas son intelligence native ; mais il est un âge où l'esprit participe à l'affaiblisse-

1. Si te videro celebrem secuudis vocibus vulgi quid ni ego tui miserear, quum sciam quà via ad istum favorem ferat.

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ment, à la décadence et à la dégradation du corps : cet âge, il l'avait atteint. »

Ce n'est pas un on ditjïe l'ai entendu, j'en dirais la date au besoin.

Rien n'est si facile à l'avocat que de se tromper lui-même, de trouver des raisons à se donner pour. les plus grands contraires. En règle générale, les avocats devraient être exclus des assemblées, et vous remplissez les assemblées d'avocats. Vous annulez par leur présence des hommes sensés, probes, courageux, qui n'osent aborder la tribune.

Ah ! la tribune ! J'avais espéré la faire brûler en 1848.

Défiez-vous de l'engouement ; mais déiîez-vous aussi de ceux qui vous offrent leur marchandise avec tant de bruit et de fanfares, défiez-vous des annonces et des réclames; étudiez, jugez vousmêmes la « marchandise ». Et pensez un peu à ceci :

Les fonctions de représentant de la nation, noblement et honnêtement comprises, comportent beaucoup plus de devoirs que de bénéfices, beaucoup plus de travail que de plaisir, beauc^jup plus de dangers que de loisirs, beaucoup plus de cor-^ vées que d'amusements, beaucoup plus d'abnégation et de sacrifices que d'avantages et de profits.

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C'est donc un devoir à accepter et non une grâce à demander.

Le luxe des femmes du monde et, qui pis est, leurs allures actuelles me trouvent indulgent à leur égard; les hommes récoltent ce qu'ils ont semé.

Les femmes ont bien vite vu que tout l'argent, tous les plaisirs étaient pour les courtisanes; s'il arrivait à Paris un beau châle, un riche collier ou un cheval d'une robe inusitée et d'un prix fou; si un engouement quelconque rendait impossible d'avoir une loge à un théâtre, pour les débuts de celui-ci, les adieux de celle-là, ou une première représentation de quelque chose, on savait que le châle et le collier et le cheval étaient pour une courtisane, que la loge impossible serait obtenue h prix d'or pour une courtisane.

Ah ! ces messieurs n'aiment que les filles. Est-ce que c'est bien difficile de ressembler aux filles? Essayons : les modèles ne nous manquent pas; nous aurons les mêmes couturières, les mêmes robes; nous nous peindrons la figure, et nous nous teindrons les cheveux comme elles.

Il faut aussi j)rendre leurs airs, leurs façons de parler, leurs allures; c'est plus difficile, mais on y arrive.

Gela va bien !

L'autre jour, au cercle, la duchesse de *** a été unanimement déclarée avoir autant de chic que Turlurette ; et si, entre Brin-d'avoine et la jolie comtesse ***, il y en a une qui a plus de chien que l'autre, ce n'est certes pas Brin-d'avoine.

Ce n'est pas tout. Il faut que les journaux parlent de nous comme de ces demoiselles. Nous savons la monnaie dont elles payent les louanges de quelques chroniqueurs spéciaux... C'est un peu cher : et puis... ils le diraient; mais, grâce à notre reste de prestige de « femmes du monde » , ils nous feront un rabais ; une invitation dans nos salons leur suffira. Ça n'empêchera pas de se plaindre de leurs éloges entre nous, quand ils n'y sont pas, et de dire : « C'est désolant, ces journaux... on ne peut leur échapper, etc. »

Mais bientôt il s'est trouvé un obstacle ; les notes des couturiers et couturières ont monté comme la marée; le budget a été dépassé^ les emprunts absorbés.

« Une honnête femme ne peut ruiner qu'un mari, en y ajoutant tout bas un amant. Comment font ces demoiselles? Ah ! c'est qu'elles ont suivi le progrès industriel : elles mettent leur beauté en actions.

» Ce serait affreux! mais comment faire?

» Nous sommes descendues dans la rue, le combat est engagé ; nous ne pouvoirs pas céder.

» Il y a le riche G*** qui m'écrit et qui me dit bien des choses; mais quelle horrible idée! je ne parle pas de mon mari, mais ce pauvre Eugène...

» Ah ! Eugène a bien des torts : il fait de la morale, il donne des conseils, il discute des notes, il grogne! Ce n'est plus un amant : il a passé deuxième mari à l'ancienneté; il laisse une place vacante. Et le couturier qui ne dit rien, mais qui me fait attendre ma dernière commande... Je comprends : il lui faut au moins un acompte. . . C. . . serait bien heureux de m'ouvrir son portefeuille. . . Mais Eugène. . . Je n'accepterai pas comme présent, je vais seulement emprunter à C... Emprunter... et rendre... et payer... C'est que pour ces dettes-là on n'a pas aboli la contrainte par corps.

» C'est épouvantable ! mais il n'y a pas moyen de faire autrement. . . il me faut mes toilettes pour Trouville... »

Ah ! vous aimez les filles, messieurs? Eh bien, vos femmes aussi sont maintenant des filles; elles sont aussi extravagantes, aussi bien habillées que les filles, et, qui pis est, il ne vous en coûte également que votre part comme au cercle.

Mais vous n'écoutez pas.

Le mot d'aujourd'hui est « l'avènement d'une nouvelle couche sociale ».

Il est bon, quand on laboure un champ, de retourner le sol à une profondeur suffisante pour envoyer aux racines une couche de terre ameublie par la culture et saturée de soleil et des éléments tenus en dissolution dans l'atmosphère, et en même temps amener à la surface une couche de terre vierge ; mais on se garde bien de labourer à une profondeur qui amène le tuf, sous peine de n'obtenir du sol que la stérilité.

Que l'on appelle à la surface, à la vie politique et à un rôle social des hommes qui, nourris aux champs ou à l'atelier, ont consacré leurs loisirs laborieux à s'instruire et en même temps ont évité les vices de la bourgeoisie ; il faut les accueillir avec cordialité, il faut admettre avec empressement cette transfusion d'un sang jeune, pur, riche dans le vieux corps social, épuisé et anémique ; mais c'est une opération qui ne peut se faire que graduellement et à mesure que ces individualités se manifestent , surtout jusqu'à ce que deux conditions soient venues faciliter , rendre possible cette manifestation : l'instruction gratuite et obligatoire , et autre

chose à lire pour ces esprits jeunes, autre chose à manger et à s'assimiler pour ces cerveaux de bon appétit que le Rappel, la République française et les petits carrés de papier de province qui les copient en les exagérant.

Mais, si, par l'avènement d'une « nouvelle couche sociale », on entend les incapables, les fainéants, les forts au bésigue, les ignorants, les vaniteux, les avides, les ivrognes, les tapageurs, les souteneurs de filles, les repris de justice, les voleurs, les assassins, les incendiaires, toute la crapule, toute la fange, comme nous en avons vu un triste spécimen sous la Commune^ toute la queue du parti prétendu républicain avec laquelle M« Gambetta et ses amis viennent de faire un nouveau pacte d'alliance et d'amitié, en se le vissant plus solidement .à l'échiné et en se séparant des hommes considérables qui faisaient autrefois la tête du parti, il faut se féliciter de l'imprudence outrecuidante qu'ils ont commise de démasquer leurs batteries et de hisser pavillon rouge, — feu, sang et vin, — car alors la société, le pays n'ont plus à hésiter : il faut se mettre en défense; je crains seulement que cette imprudence n'ait des résultats funestes pour l'idée réellement républicaine, qui seule, je le crois,

peut assurer la prospérité et la sécurité du pays.

Je veux bien admettre cependant « l'avènement d'une nouvelle couche sociale » dans la bonne acception de l'expression, A quel titre les membres du parti antirépublicain se disant radical font-ils partie de cette « nouvelle couche sociale », de cette génération nouvelle, et prétendent-ils partager avec elle les dépouilles opimes , les épaves, le butin de la vieille société? Qui sont-ils? d'où sortent-ils? en quoi sont-ils séparés, en quoi diffèrent- ils de cette société usée , corrompue , anémique, scrofuleuse qu'ils déclarent finie et qu'ils veulent non pas renouveler, mais remplacer?

Prenez -les individuellement : combien nous offriront le spécimen de ces vertus naïves, de cette pureté, de cette intégrité, de cet amour du travail qui doit régénérer la France?

Ils me rappellent, lorsqu'ils demandent et proclament « l'avènement d'une nouvelle couche sociale », ces mendiants qui volent ou qui louent des enfants pour exciter la charité publique, ou, mieux encore, ce personnage qui avait trouvé moyen d'entrer au théâtre sans bourse délier; il avisait une figure honnête et naïve, et, son homme choisi, il lui disait :

— Voulez -VOUS voir le spectacle sans qu'il vous en coûte rien?

— Oui, certes.

— Eh bien, venez avec moi.

Et, le poussant devant lui :

— Monsieur est avec moi.

Les contrôleurs ne pensaient même pas à lui demander à quel titre il entrait lui-même.

Depuis une quarantaine d'années que je regarde les agitations qu'on appelle la politique, j'ai toujours vu notre malheureux pays remué, mené, gouverné, si l'expression gouverné peut s'appliquer à la France, par des mots que, le plus souvent, ceux qui se battaient et parfois mouraient pour eux ne comprenaient pas, et qui, souvent, d'ailleurs, ne voulaient absolument rien dire. Il y a quelque chose de triste à voir répondre à des mots par des coups de fusil, et les gouvernements qui avaient gardé un peu d'esprit au pouvoir ont quelquefois réussi à battre avec des mots ceux qui les attaquaient avec des mots; car il est à remarquer que, dans ce pays, où. l'esprit court les rues, il est très rare d'en voir aux hommes qui gouvernent, soit qu'on se défie des hommes d'esprit et qu'on ne les laisse

pas arriver au pouvoir, soit que ceux qui y parviennent soient saisis de vertige et d'imbécillité, soit encore qu'ils croient devoir renoncer à l'esprit, le considérant comme un impedimentum, un bagage encombrant, de même que j'ai vu à Nice des gens qui achètent un terrain pour y construire une maison et y planter un jardin, commencer par arracher les orangers ; c'est si commun.

Il faut avouer qu'il y a deux sortes d'esprit, dont l'une n'est pas de l'esprit : c'est celui qui « court les rues » ; c'est une certaine façon de jouer, de jongler avec les mots, de donner une tournure gaie et plaisante aux choses qui en paraissent le moins susceptibles ; on l'a baptisé nouvellement : c'est ce qu'on appelle « la blague » et ce qu'on appelait autrefois « la gouaille ». Cette sorte d'esprit est assez puissante pour l'attaque; c'est une arme de trait, une flèche, un javelot, du plomb qui, tiré d'un peu près, fait balle et occasionne quelquefois des blessures mortelles. Il n'y a pas de cuirasses, de boucliers, d'armes défensives qui puissent y résister longtemps, parce que cette gouaille, cette blague, grise, enivre, affole les gens et finit par les rendre furieux, enragés et quelfiuefois cruels.

Ce genre d'esprit est un don funeste pour le pays de France; quant à l'autre esprit, le vrai, qui est cependant bien français, et depuis longtemps, car on l'a appelé Tesprit gaulois, on le trouve à foison dans un assez grand nombre de nos écrivains : c'est celui que j'ai appelé « la raison ornée et armée ) . Il s'en faut de beaucoup qu'il soit aussi répandu que son frère bâtard, que, du reste, la grande majorité des gens lui préfèrent.

La Restauration a donné quelques exemples d'esprit gouailleur employé comme arme défensive et appliqué avec succès au gouvernement.

Exemples : L'Empire fini, le pays épuisé d'hommes et d'argent, la Restauration arbora sur son drapeau : « Plus de recrutement, plus de droits réunis! »

Et l'on applaudit, et l'on se réjouit, et l'on dit :

— A la bonne heure !

En effet, il n'en fut plus question; il est vrai qu'on institua peu après la conscription et les impôts indirects, qui sont absolument la même chose; on remplaça le Sénat par la chambre des pairs.

Quand Gharles*X succéda à Louis XVIII, il fit

OU on lui fit ce mot : Plus de hallebardes ! Ça eut le plus grand succès; ça n'engageait pas à grand'chose, car il y avait pas mal de siècles que la hallebarde ne se voyait plus qu^au musée d'artillerie et aux mains des suisses d'église. Il n'y eut plus de hallebardes autour du roi, mais une garde suisse et une garde royale, et on continua à dire :

— Ce bon roi, qui ne veut plus de hallebardes.

A la révolution de Juillet, on annonça à Paris qu'il n'y aurait plus de gendarmes; ce fut un délire ; plus de gendarmes ! On les remplaça par la garde municipale, qui eut des casques au lieu de tricornes et que l'on forma surtout des anciens gendarmes; on avait renversé Charles X, roi constitutionnel; on prit Louis-Philippe et une royauté constitutionnelle avec quelques modifications de détails à la Charte; mais ça alla comme sur des roulettes, lorsque Lafayette eut dit :

— Louis-Philippe, c'est la meilleure des républiques.

Une fois, sous le règne de Louis-Philippe, un homme du pouvoir montra de l'esprit, en opposant la gouaille à la gouaille et en faisant rire

les émeutiers d'eux-mêmes : ce fut le maréchal Lobau, qui imagina de combattre, un jour, une émeute à son début, avec les pompes à incendie, et en inondant d'un déluge les assaillants ahuris ; l'effet serait peut-être plus certain encore, parce qu'il serait plus comique, si l'on mêlait à l'eau quelque chose qui la fit noire et rendît tout à fait grotesques ceux qui en seraient atteints.

Araucaniens, ou Araiicans, ou Aucas, ou Molouches, — car les géographes vous donnent ces divers noms, — vous avez voulu avoir un roi ; et le sort vous a donné M. Aurély, avoué de Marseille. Jasons un peu de la façon la plus convenable de vous en servir.

Après le soin de choisir un roi, le plus pressé est de faire en sorte d'en avoir le moins possible.

Le vôtre ne vous a pas été donné par la grâce divine.

C'est un bienfait dont il faut remercier Dieu.

Vers 1720, les jésuites s'étaient introduits chez vous et ont essayé de vous convertir, c'est-à-dire de vous confisquer comme le Paraguay ; vous les avez mis à la porte ; peut-être n'avez-vous pas eu tort.

Les prêtres aideront toujours les rois à devenir despotes.

C'est très difficile de tromper un peuple libre, et on n'en a jamais fini : il faut prendre les gens un à un ; tandis qu'avec un despote on n'a qu'à abrutir une seule personne, à l'épouvanter, à la flatter, à la dominer et à l'aider contre son peuple ; c'est facile, c'est élémentaire, un jeu d'enfant.

Votre roi ayant été nommé par vous, n'étant pas élu ni par Dieu, ni pa.r les prêtres, vous n'êtes pas obligé de lui attribuer ou de lui reconnaître des dons et des facultés surnaturels.

Vous ne lui accorderez ou ne lui imposerez que des attributions mesurées sur la force humaine, et vous ne lui permettrez pas de les étendre.

Méfiez-vous des commencements.

Si Sa Majesté Aurély veut se faire un nouveau droit aux dépens d'un seul citoyen, s'il essaye d'étendre ses prérogatives au delà des bornes prescrites^ ne fût-ce que de la largeur d'un cheveu, réprimez à l'instant même cette tentative avec une extrême vigueur.

Défiez-vous des gens qui vous diront : « C'est une bagatelle, ce n'est rien, n'allez pas vous agiter et vous tourmenter pour si peu, etc. »

Avec les rois, il n'y a rien qui soit une bagatelle, rien qui soit rien.

Ce sont ces riens multipliés, entassés, raboutés, qui mènent un homme d'une simple magistrature au pouvoir absolu et au despotisme.

Lisez notre histoire. C'était bien peu de chose que la royauté de nos premiers Capétiens; mais, en empiétant patiemment sur les droits des vassaux et des communes, on en arriva à la monarchie absolue de Louis XIV. Il est inutile de chercher d'autres exemples.

En 4851, quelqu'un que je ne nommerai pas, dans un pays dont je ne dirai pas le nom, écrivait dans un journal dont le titre importe peu à l'affaire.

Ce pays, alors en République, avait nommé un président et lui avait fait prêter les serments d'usage pour la conservation de la République et le respect de la liberté.

Ce président, qui n'était point militaire, sans qu'on comprît bien pourquoi, se mit à s'habiller en « général », à arborer des habits rouges, des plumets triomphants, à traîner un sabre sonore; personne n'y entendit mahce; on voulut y voir un certain amour du rouge et du clinquant, et on sourit comme s'il s'était habillé en arlequin ou en pohchinelle.

Ce quelqu'un, que je continue à ne pas nom-

mer , écrivit dans le journal en question qu'on ne devait pas permettre à ce président de s'habiller en général.

« Il y a une loi, disait-il, qui le défend; voici le texte :

« Toute personne qui porte publiquement un » costume qui ne lui appartient pas est passible » d'un emprisonnement de six mois à deux ans. » (Code pénal, art. 259.) »

» Il faut appliquer cette loi, et, au plus tard, tout de suite. »

Le journal voulut concilier à la fois et le respect de l'hospitalité qu'il donnait à l'écrivain, et les droits du bon sens et de la pratique des choses, qu'il lui semblait bien que ledit écrivain lésait.

Il ne refusa pas d'imprimer l'avertissement, mais il le fit suivre d'une note au bas du journal, rappelant que l'auteur des lignes ci-dessus était seul responsable d'une semblable idée et que lui, journal, n'en acceptait pas la solidarité.

Par ce procédé, tout le monde fut content, surtout le président de ce pays-là, qui, quelques mois après, était quelque chose comme empereur.

Une mesure que je vous recommande avant

tout, ô braves Molouches, c'est de donner très peu d'argent à votre roi, et de ne pas lui permettre d'en prendre.

Le vôtre n'est pas encore gâté. Récemment, à Paris, il dinait à trente-deux sous. Ne lui fournissez pas les moyens de trop s'écarter de ces habitudes patriarcales.

Un roi a bien vite fait de croire que son luxe, son faste, sa prodigalité, ses plaisirs sont des attributs naturels de sa dignité, nécessaires au bien public, à la prospérité du pays, et conséquemment un devoir pour lui-même, de sorte qu'il ne doit reculer devant rien pour les maintenir et les augmenter.

Je ne sais pas quel est le prix du beurre dans votre pays, aimables Araucaniens.

Aussi ne puis-je établir avec précision à quel chiffre peut s'élever et doit s'arrêter la liste civile d'Aurély I^r.

Et de ses descendants?

N'en parlons pas; je ne sais pas comment ça se passe dans votre pays. En tout cas, Aurély F' n'est pas le fils de son prédécesseur, et, en France, depuis Louis XIV, personne n'a succédé à son père; ne nous en occupons donc pas.

Quand on veut marcher avec sécurité, il ne

DU PETIT rOUCET 195

faut pas avoir les yeux fixés sur le bout de ses bottes, parce qu'on ne voit pas le trou qui attend votre premier pas et dans lequel vous tomberez également si vous regardez trop haut ou trop loin à l'horizon.

En marchant comme en vivant, portez les yeux à dix pas en avant de vous , seulement à dix pas.

J'ajouterai : Ne vous avisez pas non plus de marcher en reculant et en ayant les yeux inexorablement attachés sur le chemin que vous avez parcouru.

Que de chances de tomber! combien peu de chances d'arriver au but !

Ne jurez, Araucaniens, à Sa Majesté Aurély qu'une obéissance relative et conditionnelle, c'està-dire engagez-vous à lui obéir tant qu'il obéira aux lois.

Mais jurez au ciel, à la terre, à vos femmes, à vos enfants, à vos sabres, à vos fusils, aux pierres du chemin, aux branches des arbres capables de devenir des triques, de le flanquer à la porte à la moindre, à la première infraction auxdites lois.

Ne permettez pas que son orgueil se fasse des prétentions qu'il ne tarderait pas à regarder

comme des droits incontestables et comme des devoirs.

En n'ayant que de quoi vivre en bourgeois aisé, il ne pourra pas payer une haute valetaille.

Cette haute valetaille, d'ailleurs, n'aurait aucun intérêt à rendre sot et despote un roi qui n'aurait à lui offrir que la fortune du pot le dimanche.

Décidez d'avance que ceux-là qui se battent doivent décider eux-mêmes s'il convient de se battre.

Si vous avez un parlement, ou des députés, ou des représentants, maintenez qu'ils ont un pouvoir supérieur au pouvoir exécutif, ainsi que, chez nous, ce brave et honnête Cavaignac le professait.

Établissez bien qu'il n'appartient pas au pouvoir exécutif de le convoquer, de le révoquer, de le suspendre ou de le dissoudre.

Et alors criez, si vous voulez : « Vive Aurély I" ! »

Des audaces de l'avocat génois, voici la plus forte :

« En soutenant la France dans une lutte désespérée, notre parti a sauvé l'honneur de la patrie. »

Votre parti !

Est-ce vous autres du gouvernement de la défense? qui de vous a couru le plus petit danger? sont-ce vos préfets? sont-ce vos délégués, vos administrateurs, etc., de toute sorte , qui se tenaient dans les places, rétribuées plus que remplies, à l'abri du froid, de la faim et des balles prussiennes?

Comptez, énumérez les morts devant l'ennemi; combien appartenaient à votre parti? à ceux qui votent aujourd'hui pour M. Barodet? M. de Dampierre était-il de votre parti? le fils du ministre Baroche était-il de votre parti? et tant d'autres.

Vous me rappelez encore une anecdote de

Un tribun, comme vous, envoya à un général devant l'ennemi (les Prussiens) — les avocats déjà commandaient les armées — l'ordre de faire arrêter un officier comme aristocrate et traître à la patrie et à la liberté.

Le général lui répondit :

— Citoyen représentant, l'homme que vous me donnez l'ordre d'arrêter comme traître à la patrie et à la liberté a été tué hier en combattant héroïquement pour la patrie et pour la liberté.

Votre parti, il a assassiné les otages, le général Lecomte et le général Thomas ; il a brûlé vif un

198 LliS CAILLOUX BLANCS

officier ; il a noyé des sergents de ville ; il a fait les marchés que vous savez; il a incendié Paris.

Comme je flânais à la fin du jour à Nice sur la promenade des Anglais et regardais un splendide coucher de soleil, je fus arrêté par une exclamation de gens qui marchaient sur la promenade en sens inverse :

— Eh quoi ! c'est vous ! vous ici ?

Il faut dire que, sur cette promenade des Anglais, au moment où le soleil descend dans la mer, les promeneurs qui reçoivent dans les yeux ses rayons obliques clignent horriblement, font de fâcheuses grimaces à ceux qui marchent dans le sens opposé, c'est-à-dire tournant le dos au soleil, et ne voient personne. Les voix qui m'interpellaient appartenaient à un homme et à une femme; je les dépassai, puis me retournai pour les voir, et alors je les reconnus, et je leur rendis leurs exclamations :

— Eh quoi! c'est vous! vous ici?

Et en chœur :

— Quel bonheur! quelle charmante rencontre ! quelle heureuse chance de se rencontrer !

Nous nous assîmes sur un banc en face de la mer.

— Gomme il y a longtemps que nous ne nous sommes vus I

— Êtes- vous retournés à Sainte- Adresse depuis mon départ'?

— Non; nous avons eu toute sorte d'affaires. Notre cousin du Val est mort.

— Ah! le cousin du Val, qui s'était marié sur le tard pour vous déshériter?

— Oui, et sa femme est morte avant lui.

— De sorte que...?

— De sorte que nous sommes riches.

— Mais ne l'étiez-vous pas assez ?

— Oui... parce que nous savions nous contenter de ce que nous avions.

— Vous souvenez-vous de nos déjeuners avec des œufs si frais et de la crème si épaisse et si parfumée?

— Si je m'en souviens! Ce sont les meilleurs déjeuners de ma vie. Donc, nous n'avons pu aller l'année dernière pendant l'été en Normandie, et nous venons passer cet hiver en Italie. Vous êtes ici pour quelque temps?

— J'y demeure tout à fait.

— Ah ! quel bonheur! nous rirons et nous nous amuserons comme là-bas. Est-ce que vous ne vous rappelez pas le cousin du Val?

— Oui ; celui qui avait coupé son nom de Duval en deux pour se faire une particule nobiliaire un peu tourmentée, du pour de le...

— Non; il parait que son nom s'était toujours écrit comme cela; nous l'avons vu dans les papiers delà succession.

— Mais n'est-ce pas vous-mêmes qui m'avez fait tant rire de cette prétention?

— Oui, parce que nous croyions... parce que nous ne savions pas... et puis je crois que ce n'est pas de lui que nous nous moquions tant; c'est d'un autre cousin qui avait, lui, séparé son nom de Leménil et en avait fait Le Mesnil, et disait : (( Quelle différence y a-t-il entre le et de? Ne sontce pas deux articles ou plutôt le même article, l'un au nominatif et l'autre au génitif? et certes, si l'un doit l'emporter sur l'autre, c'est le nominatif, le cas le plus noble. Ce bon Le Mesnil, il vit toujours. Mais quel magnifique coucher de soleil !

— Ah! nous tâcherons de nous amuser et de rire, dit la jeune femme, de nous amuser et rire comme autrefois; pêche-t-on des équilles ici? Je me rappelle un jour comme nous avons été surpris par la marée montante. L'îlot de sable sur lequel nous étions réfugiés se rétrécissait à cha-

DU PETIT POUCET 20t

que lame. C'était ridicule et un peu effrayant. On riait, on criait, on avait peur...

— Non , on ne pêche pas aux équilles ; mais nous ne manquerons pas d'autres amusements.

— Ah! tant mieux! je commençais à m' ennuyer, à m'inquiéter, à m'attrister. Quel bonheur de vous avoir rencontré !

— Où demeurez- vous? J'irai vous voir demain, et je vous porterai un programme de distractions, de promenades et de parties de plaisir...

A ce moment, les deux époux se regardèrent, prirent un air interdit, embarrassé, et ne me répondirent pas.

Le mari et la femme se regardèrent encore, rougirent et...

— Vous demandez où nous demeurons, répondit la femme, plus prompte à se remettre que le mari; nous ne demeurons pas, nous... Nous ne demeurons pas , nous sommes campés dans un mauvais bouchon, un misérable hôtel qu'on nous avait indiqué... Nous allons déménager d'ici à peu de jours , et nous vous porterons notre adresse; où êtes -vous logé?

— Quartier de San-Stefano ; les habitants, traduisant mes deux noms par deux noms du pays, m'appellent Carlo Anfossé.

Et mes deux amis me serrèrent la main; je les attendis, ils ne vinrent pas, et je ne les ai jamais revus.

Vers la fin de la saison, quelqu'un me dit :

— Ah çà! que sont devenus vos amis?

— Quels amis?

— Ce jeune couple qui vous a abordé, il y a quelques mois, sur la promenade des Anglais avec un empressement et un plaisir que vous sembliez partager, le comte et la comtesse du Val Le Mesnil.

— Ahl le... comte... et... la comtesse du Val...?

— Oui , une bien jolie blonde, et une démarche! un air! Comme on reconnaît la vieille aristocratie ! Je lui avais été présenté à la préfecture, et j'avais eu l'honneur de la voir une fois, à l'hôtel de la Grande-Bretagne ; mais, quand j'y suis retourné, ils étaient partis sans donner d'autre adresse.

Voilà ce qui était arrivé. Le plaisir de rencontrer une connaissance, presque un ami, à trois cents lieues de chez soi, avait été réel; mais, quand je leur avais demandé leur adresse, ils s'étaient rappelés qu'ils avaient, depuis quelques années, pris une particule; que, grâce à cette particule, on les avait appelés à Nice « monsieur le comte » et « madame la comtesse «, qu'ils s'étaient

nu l'ETiT roucET 203

laissé faire, qu'ils n'osaient pas me le dire et ne voulaient pas me le laisser découvrir.

Du reste, il est difficile à Nice d'échapper à un titre. Quand une servante veut exprimer qu'il est venu pour vous visiter non pas « une femme », mais « une dame », elle vous dit : « Il est venu une comtesse; » et je crus devoir me fâcher un jour contre un capucin mendiant qui m'appela « monsieur le baron. »

— Je n'ai pas de titre ; s'il vous plaît de m'en donner un, lui dis-je, eh bien, je trouve mesquin et impertinent que vous m'en donniez un si petit. Je veux être prince.

Il m'appela prince et emporta cinquante centimes.

J'ai quelquefois parlé du tabac; mais je suis loin d'avoir dit tout ce que j'en sais. Jasons un peu du tabac. J'ai lu un petit bouquin très mince, auquel je vais faire un ou deux emprunts :

« Vous voyez quantité de jeunes gens de qualité qui viennent chez nous, dit la marquise, avec une tahaquière à la main, le visage et les doigts tout sales de tabac, dont ils prennent sans cesse, en pratiquant tous de la même façon ce qu'on appelle « l'exercice de la tabaquière », c'est-à-

dire tenir le tabac quelque temps entre leurs doigts avant de le porter à leur nez ; le renifler ensuite avec justesse ; puis, de la main, étendue d'une certaine façon convenue, secouer les grains qui tombent ou ne tombent pas sur la cravate.

» Puis ils sortent, pour se moucher dans les mouchoirs à la mode couleur de suie de cheminée.

)) Leur perruque, leur cravate et leurs habits sont tellement remplis de tabac, qu'au moindre mouvement qu'ils font dans une chambre, ils font éternuer tout le monde et deviennent ainsi une tabaquière vivante, ce qui leur donne un air de malpropreté et d'impolitesse, puisqu'on peut se servir de ce mot. »

Impolitesse donc était nouveau en 1665, date du privilège du roy pour le livre auquel j'emprunte ces lignes.

« Des mots à la mode et des nouvelles façons de parler. »

Au lieu d'impoli, on disait mal poli.

« Il est désagréable, dit la marquise, de recevoir les visites de gens aussi mal polis. D'où vient donc cela? ajoute-t-elle; est-ce que nous ne sommes pas aussi belles que nos mères pour les tenir dans le respect qu'ils nous doivent, comme elles y ont su tenir ceux de leur temps ?

» — Je crois, madame, répond le commandeur, que la nature qui fait les belles n'est pas moins libérale aujourd'hui; mais cela vient de ce que les hommes rencontrent dans les femmes moins de cruauté.

» — Je vous trouve plaisant, monsieur le commandeur, réplique la marquise, d'en rejeter la faute sur nous. Vous n'avez qu'à continuer à me dire des douceurs de ce genre, et vous verrez qu'on est tigresse quand on veut l'être.

» — Je n'en doute nullement, madame, pour les vieux commandeurs ; mais, quand une jeune et belle tigresse comme vous ne trouve autour d'elle que de jeunes tigres, plus tigres qu'elle, il faut bien qu'elle s'apprivoise avec eux, car autrement elle serait en danger de s'ennuyer. »

A la même époque, madame de Sévigné écrivait à sa fille : « Je suis bien étonnée qu'il soit jaloux de ce petit garçon qui sent le tabac. Décidément, il n'y a personne qui ne soit dangereux pour quelqu'un. »

Pendant que je tiens ce petit volume, je vais lui emprunter quelques-uns des mots nouveaux alors dont l'auteur blâme l'introduction :

« On appelle « un chamois » un officier de cavalerie qui ne quitte pas son régiment pour

venir à la cour, parce qu'il conserve sa veste et ses chausses de chamois. »

De notre temps, mais avec moins de respect, on a appelé les vieux officiers « culottes de peau ».

Le mot de « tournure » ne faisait que paraître.

Le commandeur

Le commandeur blâme.

— Comment ! s'écrie le comte, mais c'est un mot universellement employé dans l'armée. Pour dire qu'un soldat est grand et bien fait, on dit : « Voilà un soldat d'une bonne tournure ! » et tous les grivois ne parlent pas autrement.

» — Qu'est-ce que les grivois'? demande le commandeur,

» — Un grivois, reprend le comte, veut dire un homme qui.... attendez...

» Et, après avoir rêvé quelque temps :

» — Un grivois veut dire un grivois; je ne puis pas vous l'expliquer autrement.

» — Rien n'est plus clair, dit le commandeur. »

Peut-être ce mot se rapporte-t-il encore au tabac, qui était alors la grande mode. On appelait grivoises certaines tahaquières munies d'une râpe pour râper son tabac et l'avoir toujours frais.

Le commandeur se moque beaucoup de l'usage, tout nouveau, de dire, en parlant de son mari : « monsieur le comte, monseigneur le prince^ monsieur Jourdain; » un mari, en parlant de sa femme : « madame la comtesse, madame la princesse, madame Jourdain. »

« Dernièrement, dit -il, je me trouvais en compagnie où un homme de robe, parlant de sa femme, la désignait sans cesse par son nom : » J'ai conduit madame Robin à la messe; j'ai » accompagné madame Robin à Marly, etc. »

» Un jeune étourdi, qui causait dans un coin de la salle avec d'autres personnes, et qui ne connaissait pas l'homme de robe, s'écria :

» — Tiens ! vous connaissez madame Robin ! C'est une charmante femme. Elle a sur la poitrine, un peu plus bas que vous ne le savez sans doute, un petit signe... C'est la plus ravissante maîtresse que j'aie eue dans la bourgeoisie... Je vais vous conter comment je fis connaissance avec elle, etc. »

» M. Robin, ajoute le commandeur, se serait épargné d'en apprendre si long, en si bonne compagnie, si, parlant de sa femme, il l'avait appelée « ma femme », au lieu de l'appeler « madame Robin. »

L'auteur relève encore le mot gros, qui remplace le mot grand. « C'est une grosse victoire, une grosse fortune, une grosse faveur; » de telle sorte que les Clément Duvernois de ce temps-là, pour parler le beau langage, auraient dit au pouvoir : Faites de « grosses choses ».

Et le mot joli, appliqué à tort et à travers, pour signifier un homme de mérite.

« Un jeune colonel, dit-il, parlant de M. de Turenne, dit :

» — C'est « un joli officier ».

» Son père, qui se trouvait là, s'écria en colère :

(( Et vous, mon fils, vous êtes « un joli sot ».

Parlons encore du tabac :

De même qu'avant de dire tabatières, comme aujourd'hui, on a dit et écrit tahaquières, qui est plus conforme à l'étymologie de tabac;

Le roi Jacques, dans son livre célèbre Misocapnos, [xiatoxaTTvo; (l'ennemi de la fumée), lusrts regius (délassement royal), appelle le tabac : tobac, comme le démontre le titre et tout l'ouvrage : De abusu tobacci : (De l'abus du tobac).

« Le tabac, dit-il en finissant, et s'adressant aux tobaccophiles, le tabac est une chose insensée, sortie de l'ignominie , acceptée par l'erreur, adoptée par la sottise; il allume la colère de

Dieu, il détruit la santé, il mine la bourse, il procure une vieillesse précoce, il est ennemi de toute dignité et de toute décence ; aux regards, il offre un aspect repoussant, il offense l'odorat, il fatigue le cerveau, il gâte les poumons, et, pour tout dire en un mot, sa fumée représente les vapeurs du Tartare. »

Mais, en même temps, le tabac recevait les éloges les plus furieux.

J'ai sous les yeux :

1° Un petit commentaire de l'herhe panacée appelée par les uns tabac, par les autres nicotiane, livre écrit en latin;

2° La Tdbacologie de Méandre Breman, également en latin, ainsi que les suivants :

3° L'Hymne au Tabac de Raphaël Thorio ou Thori;

4° Du même, un poème en deux chants : la Pœtologie, sur le même sujet;

Des écrits à la louange du tabac, du docteur Guillaume de Mera ;

Idem du docteur Vandermeer ;

Idem de Justus Raphelengius; Idem du docteur Hadrien Falkemburgius ;

Enfin le Discours du tabac , par le sieur Boillard, approuvé par le sieur Daquin, premier

médecin de la reine ; par le sieur Lizot, médecin ordinaire du roi ; par le sieur Guérin, docteur requis en la Faculté de médecine; par le sieur de Micha, docteur en médecine de la Faculté de Montpellier, et par le sieur Bourdelot, abbé de Massay, premier médecin de la reine de Suède, conseiller et médecin du roi.

Aux noms déjà connus qu'a successivement portés le tabac, de nicotiane, d'herbe à la reine, d'herbe du grand prieur, le sieur Gaillard ajoute ceux de « panacée antarctique », herbe de Sainte- Croix, et herbe sainte.

On préparait, à cette époque, le tabac avec des soins et des procédés que je crois négligés aujourd'hui. On y mêlait de la marjolaine, du romarin, de la pyrèthre, du poivre, du gingembre, du girofle, du cubèbe, de l'angélique, de l'euphorbe, de l'anis, du fenouil, de l'aloès, de la racine d'iris, des fleurs d'oranger, de jasmin, etc.

Voici une partie des maladies dont guérissait alors le tabac, employé soit en poudre, soit en feuilles fumées, soit en cataplasmes, en sirop, en huile : l'apoplexie, la léthargie, l'accouchement difficile (on éternuait l'enfant), les vertiges (page 63). Il modérait les passions, adoucissait les inquiétudes de l'àme (page 65); il augmentait la

force de l'imagination, perfectionnait l'organe de la mémoire. Il apaisait la faim et la soif. « Il conservait les forces par la vertu de son souphre qui fomente les esprits dans le cœur. » (Page 94.) Le tabac éclaircissait la vue, enlevait la cataracte, effaçait les taches des yeux, guérissait la courte haleine, l'asthme, la phtisie, les fièvres tierces et quartes, les rhumatismes, Thydropisie, les douleurs de foie. Il faisait repousser les ongles tombés ou arrachés(page 108). Il guérissait la surdité, les rougeurs et les boutons au visage, la goutte, la sciatique, les piqûres, les blessures, la calvitie, l'alopécie, le polype, le mal de dents, l'épilepsie. Il tuait les vers, les poux, les punaises, les souris et les rats. Il était souverain contre le farcin des chevaux, la peste, la colique, les maux de reins et de rate, la gale, la teigne, les ulcères, les dartres et même les écrouelles (dont la guérison était autrefois réservée aux rois de France), les corps aux pieds, les érysipèles, la grangrène, le cancer (page 117), le phlegmon, le charbon, la morsure des chiens enragés et celle des serpents, l'hydrocèle (page 118) .

N'oubhez pas que tout cela est approuvé par les plus célèbres médecins de l'époque, y compris le médecin du roi et le médecin de la reine,

et l'auteur termine ainsi, toujours avec leur approbation :

« C'est le plus riche trésor qui soit venu du pays de l'or et des perles; il contient comme réuni ce que les autres simples n'ont que séparé, et il finit par de justes reproches à « la nature », reproches qu'il aurait pu adresser également à la Providence et à Dieu, pour lesquels je le trouve indulgent.

« La nature, dit-il, en ayant fait un miracle, ne devait pas le cacher près de six mille ans à l'une des moitiés du monde : qu'elle fut injuste de le reléguer si longtemps parmi les barbares et les sauvages! Qu'elle fut moins indulgente pour nous que pour eux, en leur ramassant tous les remèdes en un seul remède ! »

Depuis longtemps déjà que je regarde les impresarii et les tnarionnettes de la politique, ceux qui tiennent les ficelles et ceux qu'elles font mouvoir, il est pour moi une cause d'étonnement qui n'a jamais diminué : c'est que les luttes se prolongent aussi longtemps et se renouvellent après un court entr'acte, lorsqu'elles semblent terminées par la victoire d'un parti ou par la lassitude de tous.

En effet, lisez les journaux du parti prétendu

républicain. Ce parti se compose de l'élite de la nation; tous ses orateurs possèdent une éloquence foudroyante ou entraînante, une logique irrésistible, tous Démosthènes, tous Cicéron, tous Mirabeau ; tandis que leurs adversaires « prononcent, au milieu de l'inattention, des discours pâles et sans vigueur, des arguments sans puissance ».

« La faiblesse de la voix de l'orateur empêche de l'entendre. »

« Il essaye de prouver. »

c( Il s'efforce de persuader, etc. »

Il en est de même des écrivains, des publicistes, des journalistes; tous leurs écrivains sont des hommes de génie; le dernier des rédacteurs du plus infime carré de papier départemental, qui copie chaque soir le journal « de la capitale » arrivé le matin, possède tous les dons du style, tous les secrets de la plume : il a la science, la verve, l'esprit, le courage.

Dans le camp opposé, au contraire, il n'y a que des écrivains sans conviction , sans talent, sans style, ou du moins ayant un style lourd, obscur, pâteux, ou lymphatique, ou anémique, ou scrofuleux, ou encore des « cuisinières ».

Leurs hommes d'Etat, leurs hommes politiques, eussent-ils fait leurs études dans les bras-

séries et les estaminets en jouant au billard et au besigue, ont seuls la science, le tact, l'abnégation, la persévérance, la résolution, le bon sens, la justice, l'amour du peuple.

Leurs adversaires sont ignorants, idiots , intéressés, absurdes, iniques, ennemis et oppresseurs du peuple.

Dans leur armée, il n'est pas un caporal qui n'ait la capacité qu'on pourrait demander à un général, pas un soldat qui ne mérite d'être capitaine.

Sur leur navire, le moindre matelot pourrait conduire le bâtiment; c'est par un déni de justice que les mousses ne sont pas lieutenants.

Tous les marchands de vin sont d'estimables citoyens, et leurs clients sont « le pays ».

En face d'eux, l'armée adverse est un ramassis de soudards sans bravoure et sans discipline.

Le navire vogue au hasard sous des forbans avinés.

(( Le pays » est avec nous, disent-ils, — je parle toujours du parti prétendu républicain; — nous seuls connaissons, représentons et défendons ses droits, ses besoins, ses aspirations.

Et alors je me demande comment, lorsque deux armées sont en présence, l'une renfermant toutes les connaissances, toutes les capacités, tous les

courages, tous les dévouements, composée entièrement d'hommes supérieurs, distingués, intrépides, et ayant derrière eux « le pays tout entier » ; l'autre armée, ramassis de vauriens, de soldats couards, efféminés, sans courage, sans discipline, sous des chefs ignorants et lâches, picoreurs, maraudeurs, fuyards, etc., isolés, objet de la haine et du mépris du « pays » ; je me demande comment la victoire des premiers et la défaite des seconds tardent si longtemps à se décider.

Il est rare que les questions réelles soient étudiées sérieusement jusqu'à solution complète.

En général, elles sont des arguments de plaidoierie ; le parti au pouvoir défend tout ce qu'on attaque, tout étant bien tant qu'il est au pouvoir.

Le parti ou les partis opposants attaquent tout ce que l'autre défend, tout, sans exception, allant le plus mal possible tant qu'ils n'ont pas remplacé leurs compétiteurs au pouvoir; car alors les mêmes choses qui allaient si mal iront au mieux, sans qu'il ait apporté aucun changement, pour les vainqueurs, tandis que les vaincus attaqueront avec des airs austères ce qu'ils défendaient si bien quelque temps auparavant.

Comme l'a dit M. Cotte, le représentant à

l'Assemblée et du Var et de la fraude électorale, comme l'a dit M. Challemel-Lacour, l'auteur de la fameuse phrase : « Fusillez-moi ces genslà, » la question politique absorbe toutes les autres.

Et nous savons ce que veut dire « la question politique » : pour les uns, s'emparer des places, du pouvoir, de l'argent; pour les autres, garder l'argent, le pouvoir et les places.

Je suis ennemi du monopole; tout monopole est une tyrannie et entraîne des abus.

M. Thiers , en sa qualité de président de la République, est le grand allumetlier de France ; il préside au feu et à la lumière, comme autrefois Apollon.

Les allumettes dont on se sert aujourd'hui sont un progrès de notre temps.

J'ai vu le temps où l'on se procurait du feu par le moyen décrit par Boileau dans le L^itrin : pierre, briquet de fer, amadou et allumettes soufrées. J'ai vu les commencements des fameux briquets fumades — un étui généralement rouge ; — au haut, des allumettes préparées, au bas une petite fiole contenant du phosphore, dans laquelle on trempait les allumettes.

Aujourd'hui, on se sert d'allumettes qui réunissent en elles les deux éléments et qui produisent du feu par le simple frottement.

Ce progrès a un envers.

D'abord elles exhalent même sans brûler une odeur qui vicie l'air des chambres où on les garde et exercent sur les ouvriers qui les fabriquent une influence délétère; on gâte le papier de tenture en frottant dessus lesdites allumettes pour les enflammer.

Puis elles sont la cause d'une foule d'accidents et de sinistres : on a vu des femmes mourir brûlées pour avoir mis le pied sur une allumette tombée à terre ; on a vu des maisons incendiées, des forêts détruites de la même façon, sans parler des suicides.

On a puni plusieurs femmes et maris pour avoir remplacé l.e divorce par une infusion d'allumettes offerte à leur conjoint.

Eh bien, on a inventé depuis des allumettes dites amorphes, dans la préparation desquelles il n'entre aucun élément toxique et qui en même temps ne se peuvent enflammer que par le contact avec une préparation spéciale.

Donc, plus de maladies pour les ouvriers, plus d'air corrompu par les émanations, plus de sui-

cides, plus de femmes brûlées, plus d'incendies, plus d'empoisonnements.

Il semblerait que, aussitôt cette découverte faite, ce système devait être immédiatement adopté à l'exclusion de tout autre, et qu'il n'aurait pas dû, au bout de quinze jours, exister une seule allumette fabriquée par l'ancien procédé.

Il se présentait une occasion unique, le gouvernement se faisant marchand d'allumettes, bien plus, le seul marchand d'allumettes.

Il avait à choisir entre les allumettes qui ne produisent que de la lumière et des allumettes qui fournissent en même temps l'incendie, le suicidO; l'empoisonnement, etc.

Il a choisi le second.

« La question politique absorbe. »

Il me semble que rien n'était si facile, du moment que le gouvernement s'emparait du monopole des allumettes, que de déclarer qu'à l'avenir il ne serait plus fabriqué que des allumettes amorphes, la fabrication des allumettes auxquelles on doit tant de sinistres de tout genre étant désormais prohibée.

Tout le monde a remarqué que, depuis l'impôt mis sur les allumettes et l'annonce du monopole de l'État, les allumettes sont devenues beaucoup

plus mauvaises; ce n'est pas un paradoxe, ni une exagération : cela s'explique facilement.

Il n'est plus question pour les fabricants de lutter contre des concurrents et de se faire une clientèle ; leur clientèle acquise durera assez longtemps pour attendre le moment où ils vont être dépossédés, et alors il s'agit, pendant ce laps de temps, de fabriquer au plus bas prix possible pour augmenter les bénéfices.

Les allumettes ont gardé toute leur valeur et toute leur puissance au point de vue de l'empoisonnement personnel ou mutuel; mais elles l'ont en grande partie perdue au point" de vue de la lumière et du feu.

Je voudrais qu'on me donnât une raison de ne pas profiter de celte révolution pour adopter exclusivement les innocentes allumettes amorphes.

Est-ce que^ dans ces révolutions-là aussi, il s'agit non de détruire les abus, mais de les conquérir ?

On les a vus — du moins les principaux — prêts à servir l'Empire, et, s'il n'y en a eu qu'un qui l'ait servi, c'est qu'il n'y avait qu'une place sur le siège du cocher et que les places derrière le carrosse étaient occupées; voyez aujourd'hui

quel est le principe qu'ils n'ont pas abandonné, sacrifié à M. Thiers, derrière lequel ils espèrent se glisser au pouvoir.

Autre signe qui ne manque pas d'une certaine gaieté : aussitôt qu'ils croient leur jour près d'arriver, aussitôt qu'ils espèrent atteindre leur but dans un avenir peu éloigné, il n'y en a pas un qui ne cesse de crier contre les gros traitements.

Combien de fois, sous Louis-Philippe, MM. Odilon-Barrot, Thiers, Mauguin, Guizot, etc., ont-ils manqué le pouvoir parce que, se croyant sur le point d'arriver, ils diminuaient leur feu pour ne pas gâter les abus, objet de leur convoitise.

Tartuffe se soucie peu de Mahomet, ou de Luther, ou d'un grand prêtre de Cybèle.

Mais ce qu'il craint de rencontrer, c'est quelque honnête homme vraiment pieux et pas trop bête, qui l'oblige à pratiquer les austérités dont il se vante à Laurent, et de renoncer à la cassette et à la maison du bonhomme Orgon.

J'ai à faire le bonheur d'un honnue, un inconnu, il est vrai, mais cependant qui ne m'a pas laissé ignorer et ses sentiments et ses vœux secrets.

Cet inconnu, qui semble en désaccord avec moi et sur la politique et sur mes appréciations de

quelques contemporains, a senti le besoin de me répondre et de me réfuter; mais il parait qu'il n'a pas de journal à sa disposition, comme ceux qui m'appellent à la fois bonapartiste, cuisinière et légitimiste, et qu'il ne veut pas faire les frais d'une publication spéciale; il a imaginé un moyen qui ressemble beaucoup aux communiqués de l'Empire : il a acheté un journal à un sou qui avait reproduit un fragment des Guêpes.

Et, pour rapprocher la riposte de l'attaque, la réponse de l'assertion, c'est en marge de l'article emprunté qu'il a écrit de sa main la réfutation, puis il a mis le journal sous bande et me l'a adressé moyennant un timbre de deux centimes.

Certes, il a dû regretter de ne pouvoir tirer cette réponse et ce morceau de littérature qu'à un exemplaire; il a dû gémir de cette publicité tout à fait insuffisante.

Je vais venir à son aide et y ajouter la publicité dont je dispose.

En marge de l'extrait de ma brochure il a écrit :

« Vous êtes un imbécile et un filou. »

J'espère, mon cher monsieur, que voilà une publicité peu ruineuse; si vous aviez signé, vous seriez presque célèbre.

Mais on sait que les membres du parti prétendu républicain n'ont pas l'habitude de signer.

Les rois de France, après avoir permis et autorisé et parfois ordonné le duel, prirent le parti de le défendre, et c'est Henri IV qui le premier fit des édits à ce sujet. On loue souvent Louis XIV des efforts qu'il fit dans le même sens; j'ai sous les yeux et ses édits et ceux de Louis XV, et, de la lecture de ces édits, il ressort trois choses :

1° Que, malgré leur rigueur et les menaces terribles qu'ils contenaient, la fureur des duels ne diminuait guère, puisque ces édits devaient être sans cesse renouvelés avec de nouvelles rigueurs et de nouvelles menaces; ainsi :

Premier édit de Louis XIV, du 16 juin 1643, en trente -quatre articles très longuement détaillés;

Deuxième édit, du 11 mai 1644, reconnaissant que, « depuis les défenses publiques, on a vu plus de duels qu'auparavant » ;

Troisième édit, du 13 mars 1646 : « La licence de ce crime a augmenté ; »

Quatrième édit, du mois de septembre 1651 : « Nos soins n'ont pas eu le succès que nous en espérions; »

Déclaration du roi, du mois de mars 1643 : « Né-

DU PKTIT POUCET 223

cessité d'ajouter plusieurs points nécessaires; »

Août 1679, cinquième édit : « Avons estimé nécessaire d'ajouter plusieurs articles;... »

22 août 1679, « nouveau règlement qui confirme et augmente; »

14 décembre 1679, « déclaration et interprétation; »

30 décembre 1679, déclaration du roi, « amplifiant nos édits précédents » ;

28 octobre 1715 : c Les succès que nous avons obtenus contre le duel nous obligent à redoubler la pénalité. »

De sorte que le temps qui s'est écoulé depuis 1643 jusqu'en 1715, malgré les édits les plus sévères et des exemples sanglants, est en même temps l'époque où les duels ont été le plus fréquents.

Il en est à peu près de même sous Louis XV, qui, aussitôt en majorité, en 1723, par son édit du 22 février, reconnaît nécessaire de renouveler les défenses de Henri IV, du roi Louis XIII son successeur, du « feu roi notre honoré seigneur et bisaïeul », parce qu'on les élude; il fait serment de ne faire grâce à personne et ajoute quelques dispositions.

2" Le second point qui ressort de la lecture de

ces édits est que l'on faisait croire aux rois, et qu'ils arrivaient à croire réellement et de bonne foi, qu'ils étaient d'une autre espèce que leurs sujets; que c'était Dieu qui, directement, leur donnait puissance absolue sur lesdits sujets, puissance qui était une partie de la puissance divine, et qu'enfin ils représentaient Dieu sur la terre et pouvaient le suppléer dans certains cas.

Preuves prises passini dans les édits :

« Crime détestable qui viole tout ensemble l'obéissance et respect qu'ils doivent à Dieu, comme leur créateur, et à nous, comme leur souverain. »

« Ils s'exposent à ne se pouvoir trouver en nos armées pour y maintenir la justice de nos armes contre nos ennemis. »

« Le défunt roi notre père, lorsqu'il plut à Dieu, en exauçant les vœux de toute la France, de lui donner une joie immense lorsque nous vînmes au monde. »

« Notre science certaine et pleine puissance. »

« Il semble qu'on veuille fouler aux pieds notre autorité souveraine avec un insolent mépris de notre bonté. »

« Ils ont oublié que Dieu s'est réservé la vengeance, et qu'en conséquence ils sont obligés,

lorsqu'ils se croient offensés, de la lui demander ou de s'adresser à nous, comme à son image vivante et à qui il lui a plu de donner, à l'égard des peuples qu'il nous a soumis, quelque participation de sa puissance. »

« Le pouvoir que Dieu nous a donné d'être le souverain juge de l'honneur de nos sujets, » etc.

Notons encore que ces édits, défenses, etc., n'y allaient pas de main morte; qu'il s'agissait pour les combattants, les seconds, les témoins, les porteurs d'appel, etc., de la perte de la noblesse, de la confiscation des biens et de la mort.

Mais il y avait toujours quelque chemin d'échapper à la peine, et, d'ailleurs, le temps qui s'écoulait entre le délit et la punition diminuait la crainte en la faisant presque disparaître.

Gustave-Adolphe alla plus loin . On raconte qu'il accorda à deux de ses officiers, qui la lui demandèrent, la permission de vider une querelle grave l'épée à la main; il ajouta qu'il voulait indiquer lui-même le lieu et l'heure du combat et y assister.

Il s'y rendit, en effet, avec un corps de troupe qui enferma les deux champions; il avait à côté de lui le bourreau de l'armée, auquel il dit : « Aussitôt qu'un de ces deux hommes sera tué ou

hors de combat, tu trancheras la tête à l'autre. — Maintenant^ messieurs, allez ! »

Les deux officiers restèrent quelque temps stupéfaits, immobiles, puis se tendirent la main.

Peut-être faudrait-il considérer comme punissables ces duels pour rire, ces duels pour la galerie, où les combattants et leurs témoins estiment eux-mêmes l'honneur si peu intéressé, que l'on se contente de la plus petite égratignure pour faire cesser le combat ; on en a vu des exemples de ce temps-ci, même lorsque l'un des deux adversaires avait été souffleté, ou lorsqu'on lui avait craché au visage.

Le duel ne peut être permis, je ne dirai pas légalement, mais moralement et honnêtement, que lorsqu'un des deux adversaires a été si cruellement outragé, que sa légitime vengeance lui permet de désirer la mort de l'autre et le fait consentir à payer cette satisfaction de sa propre vie.

Mais, quand roff"ense est telle qu'une égratignure à la main contente l'ofl'ensé même, si c'est lui qui la reçoit, c'est un crime de s'exposer à tuer un homme par lequel on n'a pas été offensé plus grièvement, et ce crime doit être puni.

3" Venons au troisième point qui ressort de la

lecture des édits de Louis XIV et de Louis XV contre le duel.

Le seul moyen de remplacer le duel et de laisser à la loi la vengeance des offenses serait que cette vengeance fût certaine et suffisante.

Ces édits, plus sages que les lois actuelles, punissent très sévèrement les injures, offenses, sévices, etc. :

« Pour paroles injurieuses, comme sot, lâche, traître, un mois de prison, sans que le temps en puisse être diminué par le crédit ou la prière de qui que ce soit, ni même par la personne offensée, et le coupable ne sortira de prison qu'après avoir déclaré publiquement à l'offensé que ynal à i^ropos et impertinemment il l'a offensé par des paroles outrageuses qu'il reconnaît être fausses, et lui en demande pardon.

» Pour démenti ou menaces de coups de main, deux mois de prison ; excuses encore plus satisfaisantes.

» Pour coups de main, six mois de prison; puis le condamné se soumettra à recevoir de l'offensé la même insulte et mêmes coups, et déclarera par écrit et de paroles qu'il Ta frappé brutalement et le supplie de lui pardonner et d'oublier cette ofïense.

» Pour coups de bâton, un an entier; pardon demandé le genou à terre ; se soumettra à genou à recevoir à son tour des coups de bâton.

» Tète nue et à genou, en la chambre du conseil, l'offenseur, le conseil y étant, plus dix personnes choisies par l'offensé , ledit offenseur demandera pardon, le priera de vouloir oublier et déclarera qu'il le reconnaît pour homme d'honneur et point atteint par ses injures et lui en donnera acte au greffe à ses dépens, etc. »

Aujourd'hui qu'un homme offensé s'avise d'avoir recours aux tribunaux, non seulement il n'obtiendra qu'une réparation dérisoire , mais encore il sera fort heureux si les avocats, les juges eux-mêmes et le président n'ajoutent pas à l'insulte dont il vient demander réparation leurs propres paroles dédaigneuses et des airs ironiques; l'inefficacité relative, il faut le dire, des édits si sévères de Louis XIV et de Louis XV, peut être attribuée à ce que la faveur, l'intrigue, etc. , permettaient souvent d'en éluder l'effet.

Résumons la question.

Si j'étais appelé à légiférer sur le duel, constatant les améliorations amenées par les mœurs, qui sont telles que, si un homme avait le malheur

de se poser en spadassin et provocateur sans causes suffisantes et d'en tirer vanité, le provoc[ué pourrait, avec l'approbation universelle, l'assommer avec sa canne ou avec une chaise, et que l'on pourrait presque dire qu'il y a aujourd'hui moins de gens qui se battent trop que de gens qui ne se battent pas assez; considérant que la politesse^ les égards mutuels, le respect dû aux femmes^ etc., ne sont que trop menacés de tomber en désuétude, que, s'il est légitime et sensé de réprimer le duel de vanité, de fantaisie, le duel pour la galerie^ il n'est ni juste ni possible d'empêcher le duel amené par certaines offenses atroces qui ne se peuvent contenter d'autres réparations, j'exigerais, en cas de duel, des témoins ayant au moins trente ans, dans une situation honorable, et n'ayant jamais, pour un cas semblable, été exposés à la moindre réprimande.

Les témoins, une fois chargés par les adversaires du soin de leur honneur, auraient à ce sujet un pouvoir absolu ; les adversaires ne se verraient plus que sur le terrain, s'il y a lieu, et ne verraient même pas les témoins.

Si les témoins ne jugent pas que l'affaire mérite que les deux adversaires exposent leur vie, leur jugement sera respecté.

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S'ils imposent à l'un d'eux des excuses ou des réparations, ils seront obéis.

S'ils jugent en leur âme et conscience le combat nécessaire et inévitable, ils devront en rendre les chances complètement égales et n'oublieront pas que Montaigne disait que, de son temps, un gentilhomme eût rougi d'être d'une certaine habileté à l'exercice et se fût offensé qu'on lui attribuât cette habileté.

Ils ne décideront le combat que si l'outrage est tel que la mort puisse seule l'expier.

En conséquence, les combattants ne seront séparés qu'autant que l'un des deux sera déclaré hors de combat; les témoins décideront si, après la guérison du blessé, le combat doit recommencer; ils décideront combien de fois.

Le duel où l'on s'expose à tuer ou à être tué ne doit avoir lieu que s'il y a raison suffisante.

Il y avait autrefois — je parle de 1831 à 1840 — auprès de M. Thiers un membre de la Cour des comptes, connu sous le nom de « petit Martin » ; il avait été secrétaire de M. Thiers dans tous les postes qu'il avait occupés, même de celui de boudeur de la place Saint-Georges.

Il était du même pays, de la même ville que

M. . Thiers , à peu près du même âge, et (le flatteur !) il avait, en hauteur, un pouce de moins que son maître. Il était le plus petit des hommes politiques de ce temps-là, après l'avocat député Janvier, qui inesurait juste une colonne trois quarts du Journal des Débats.

C'était le petit Martin qui faisait les commissions difficiles; il recevait tous ceux que le ministre ne voulait pas recevoir; il parlait à ceux auxquels le président du conseil ne pouvait parler sans se compromettre. Il faisait toutes les promesses qui ne devaient pas être tenues et se laissait ensuite démentir. Il transmettait aux commis appelés ministres, alors comme aujourd'hui, les ordres de M. Thiers.

Je ne sais ce qu'est devenu le petit Martin ; on lui avait fait espérer alors de l'avancement à la Cour des comptes, et madame Dosne, belle-mère de M. Thiers, avait promis de le marier.

Toujours est-il qu'il a disparu de la scène politique déjà depuis longtemps.

Tout le monde sait qu'il y a au centre de la terre un lieu beaucoup plus grand que la terre ellemême, puisque, à part un petit nombre de justes, on y a renfermé toutes les générations qui ont

habité la terre depuis six mille ou huit mille ans, ou davantage, plus toutes les légions de diables et de démons.

On sait également que, dans ce séjour, les légions de diables et de démons sont occupées à brûler de diverses façons à très peu près tous les hommes qui naissent et qui meurent : les uns sont rôtis, les autres bouillis, quelques-uns frits dans l'huile bouillante, d'autres grillés.

Et cela pour « l'éternité ».

Un moine a même révélé qu' « on éteignait le feu vingt-quatre heures tous les mille ans, pour empêcher les damnés de s'y habituer. »

Sainte Thérèse, qui raconte qu'elle est descendue dans l'enfer, dit que 1' : « on n'y aime pas, et ça sent mauvais. »

Personne n'ignore que les cris, les hurlements de douleur, les prières des damnés n'apitoient pas Dieu. Orahat veniam quant non erat coyisecuturus, dit l'Écriture,

Les pleurs, les gémissements, les prières des parents et des amis qu'ils ont laissés sur la terre n'ont guère plus de résultats; le seul moyen d'apporter du soulagement aux damnés, c'est de donner des pièces de vingt sous aux prêtres, parce que, au bout d'un certain nombre de messes qu'ils

ont récitées, Dieu se croit obligé de pardonner ; un ange va chercher le condamné amnistié et l'amène dans le ciel. Le ciel, je n'ai pas besoin de vous dire que c'est cette voûte bleue que vous voyez au-dessus de la terre, voûte solide dans laquelle sont fichées les étoiles.

On ne sera donc pas étonné de la quantité de pièces de vingt sous données par les catholiques, et du nombre de messes récitées par les prêtres à vingt sous la pièce pour racheter les damnés.

Il n'est pas besoin de dire que cela se passe avec la plus parfaite régularité dans le ciel. Chaque damné a son compte ouvert sur un grand livre ; chaque messe dite à son intention y est inscrite à son avoir. Quand le nombre — quel nombre, je l'ignore — est atteint, un ange balance son compte, et, qui de l'éternité paye tant de messes, reste zéro. Le damné est réputé avoir payé son éternité, avoir fait son temps. On déclare que, s'il n'est retenu pour autre cause, il doit être élargi. Il sort de l'enfer et s'en va au ciel. Mais, si la chose se passe avec régularité et honnêteté dans le ciel, il n'en est pas de même sur la terre.

Un procès a révélé, il y a quelque temps, un singulier trafic au sujet de ces messes.

De temps presque immémorial, il y a eu trafic.

Quelques villes, quelques paroisses, quelques prêtres inspiraient plus ou moins de confiance. Ceux-là recevaient des fidèles plus de messes qu'ils n'en pouvaient dire et ne se faisaient pas scrupule d'en céder une partie à des prêtres sans ouvrage, en retenant, pour la commission, une partie de l'argent payé par les fidèles. Telle messe payée un franc — c'est aujourd'hui le cours, qui a varié — est souvent dite par un prêtre qui ne reçoit que dix sous. J'aime à croire qu'il n'en donne pas seulement pour l'argent.

M. l'avocat impérial Aulois, qui portait la parole dans cette affaire, s'est trompé en prenant pour la règle cette transmission des messes , comme valeurs commerciales par voie d'endossement, et pour une chose permise, d'accepter un nombre de messes illimité.

Le concile de Paris (1212) défend positivement aux prêtres d'accepter plus de messes qu'ils n'en peuvent dire et d'en céder à d'autres. Conductitios sacerdoies prohibenius.

Ce même concile s'élève par la même occasion contre un procédé, une vente à faux poids, une sophistication des messes. Il défend de livrer comme messes des messes sèches, missas siccas. On appelait, on appelle encore, je crois, messes

sèches, celles où l'on ne consacre pas l'hostie.

Ce qu'il y a donc de nouveau, c'est la création d'intentions de messes, une sorte de papier monnaie, d'assignat, au moyen duquel un prêtre pourrait escompter les messes qu'il comptait ou espérait recevoir à dire de la piété des fidèles. Avec ce papier, on achetait, l'un du vin de dessert, l'autre un parapluie, un autre un vélocipède.

Il s'ensuivit un gâchis et l'intervention de la justice; par suite de quoi le prêtre Vidal et le banquier Dousset furent condamnés, le premier à cinq ans, le second à un an de prison.

Mais ce n'est pas tout : il restait non acquittées à peu près 71 000 messes pour les trépassés.

Ainsi; M. l'abbé Thirion en devait 9 457 ; le chanoine Guérin, 11 708; l'abbé L'Hommeau, 28 100, etc., etc.

Ces messes ont-elles été, seront-elles dites? Pour plusieurs des débiteurs, leur vie ne suffirait pas pour les célébrer.

Elles ont déjà été fort retardées. Pendant ce temps-là, les damnés sont rôtis, grillés, bouillis et frits.

Pour quelques-uns peut-être, il ne s'agissait plus que d'un appoint qui devait les délivrer.

Qu'a fait; que fera l'Église ? a-t-elle fait, fera-

t-elle faillite ? donnera-t-on aux damnés 50, 25, 10 pour 100 des prières libératrices ? Ce ne serait ni loyal ni humain.

Il faut donc que ces messes soient acquittées. S'en est-on occupé depuis le jugement?

Qu'a-t-on fait?

Le pape a-t-il consacré l'abus, que M. Aulois a pris pour un droit, de la transmission et de la division des messes?

A-t-il autorisé les prêtres débiteurs à dire plusieurs messes par jour?

La discipline de TÉglise a beaucoup varié sur ce sujet : dans les commencements, un prêtre en pouvait dire autant qu'il lui plaisait, et le pape Léon III, pape canonisé, en disait neuf tous les matins.

Mais, aujourd'hui, c'est un péché mortel d'en dire deux ', sauf dans certains cas déterminés et rares.

Quel que soit le parti qu'ait pris ou que prenne le saint-père, je ne doute pas qu'il n'avise à ce que les damnés ne soient pas volés; ils sont littéralement sur le gril, et il ne serait pas digne du

1. « Olim liberum fuit loties de die missam légère quoties quis vellet, ille autem peccat mortaliter qui bis in die célébrai. » [Tkeologia moralis, R. P. Herm. Busembium, Societatis Jesu.)

père des chrétiens de les faire longtemps attendre. Cependant il n'en a plus été question, et il est à craindre qu'on compte sur l'oubli des vivants et que beaucoup de damnés soient aujourd'hui détenus injustement dans la géhenne.

J'insiste encore sur cette question : Que préparez-vous pour la soif et la faim de lire que vous allez créer par l'instruction obligatoire?

Je ne connais préparées presque que des nourritures indigestes, débilitantes et empoisonnées.

Allez-vous livrer à cette soif, à cette faim les romans et les journaux qui s'impriment aujourd'hui?

Voici ce que font les Anglais ; il y a là une chose à imiter :

On vend partout, chez eux, des mouchoirs imprimés et illustrés, cela coûte quelques pence ou pièces de deux sous.

J'en ai un que j'ai trouvé chez des amis; c'est le dernier d'une ou deux douzaines qu'ils avaient apportés de Londres et qu'ils ont distribués ; celui-là n'est resté que parce que c'était le moins intéressant; mais j'écris en Angleterre pour qu'on m'en fasse parvenir.

Aux quatre coins du mouchoir et sur les côtés sont six vignettes :

A gauche, la première représente l'intérieur {at home) d'une famille laborieuse ; la chambre est bien meublée, rien n'y manque, un miroir sur la grande cheminée, une horloge dans un coin, et une marmite sur le feu; l'homme et la femme bien vêtus ; deux enfants , un déjà grand, et l'autre que le père fait grimper sur ses genoux.

A droite , l'intérieur de la fainéantise : la maison est sale, les vitres sont cassées, pas de miroir, pas de pendule, pas d'enfants, cette joie et cette gaieté gazouillante du foyer ; la femme, pauvrement habillée, devant une cheminée sans feu et sans marmite; l'homme, assis sur une mauvaise chaise, fume d'un air abruti et ennuyé.

Je ne parle pas d'autres images, peut-être diraije pourquoi.

Au milieu sont imprimés des sentences, des maximes, des conseils.

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