RÈGLES A ÊTRE OBSERVÉES PAR CETTE FAMILLE
c( Ne gaspillez pas, vous ne manquerez pas. {Waste not, want not.)
» Faites chaque chose en son temps.
» Mettez chaque objet à sa place propre. » Soyez régulier, soyez exact, soyez propre.
» Levez-vous matin.
» Ne soyez pas paresseux à vous employer pour autrui.
» Faites ce que vous avez à faire et travaillez de vos mains.
» Soyez doux les uns envers les autres.
» Ne remettez jamais à demain ce que vous pouvez faire aujourd'hui.
» Si vous êtes en colère, comptez dix avant de parler; si vous êtes très en colère, comptez cent.
» Ne dépensez jamais votre argent avant de l'avoir.
» N'achetez rien parce que c'est bon marché ou parce que c'est cher.
» Que toute aigreur ou toute criaillerie soient bannies du milieu de vous, etc., etc.
)) Etc., etc. »
Il y a des moments où un nuage qui passe, de l'aigreur dans l'atmosphère, un arbre triste et mal fait que l'on voit de sa fenêtre, un cri de chouette ou d'orfraie que l'on entend dans la nuit ou quelque chose même qui n'a de nom dans aucune langue, vient apporter à l'esprit ou à l'âme la goutte qui manquait pour faire déborder le fiel et le chagrin.
Et, dans un de ces moments, on se demande si ce peuple français, autrefois si plein d'esprit, de grâce et de sentiment chevaleresque, existe encore, ou s'il traverse une de ces crises si connues de nos éleveurs de vers à soie du Midi, une mue, un changement de peau, ou encore si les chenilles, enfants des papillons, vont se renfermer dans des cocons filés par elles, d'où elles ressortiront papillons au vol capricieux et aux ailes peintes et diaprées comme leurs pères.
Ces chenilles que nous sommes auront-elles la force de filer leur cocon jusqu'au bout ? aurontelles ensuite la force de le percer ou y mourrontelles étouffées ?
Il est impossible, pour peu qu'on regarde et qu'on raisonne, de prendre l'état actuel de la France pour une situation définitive, pour un caractère; ou c'est une des phases d'une transformation, une mue, ou c'est une décomposition et la mort !
Si, au lieu d'être de simples bavards et des souffleurs de mots et de phrases creuses, nos grands hommes du moment, les Vermesh, les Gambetta, les Razoua, les Gaillard père, étaient des gens qui eussent étudié et appris quelque chose, on pourrait prendre au sérieux le fameux
« avènement des autres couches sociales » dont un d'eux parlait Inter inocula, entre deux ou trois vins, il n'y a pas longtemps, et l'infusion d'un sang jeune et pur dans une société vieillie; car il ne faut pas se le dissimuler, la bourgeoisie, devenue caste et reine, s'est aussi profondément corrompue dans l'espace de quatre-vingts ans que n'avait pu le faire l'ancienne aristocratie chevaleresque et sociale en huit ou neuf siècles ; elle n'était pas de conserve, comme disent les vignerons en parlant de certains vins.
Mais les susdits grands hommes, Vésinier, Pyat, Gambetta, Razoua, etc., disent cela comme ils diraient autre chose, parce que ça sonne. Par couches sociales nouvelles, ils entendent simplement un nouveau cercle de badauds et de dupes qu'ils espèrent attirer autour de leurs tréteaux et qui consentent encore à aller risquer leur vie et leur liberté pour arriver à ce résultat que les citoyens Razoua, Gambetta, Pyat, Dufraisse, Vermesh, Ghallemel-Lacour, Gaillard père, etc., se juchent de nouveau dans les places grassement rétribuées et, comme nous le disions l'autre jour, « émargent à outrance ».
Pour les citoyens formant la « couche sociale » en question, ils n'entendent qu'un bouleverse-
ment général qui fasse venir à la surface ce qui est au fond, non par hasard ou par injustice, mais par son propre poids et sa propre nature, comme la vase et la bourbe sont au fond de l'eau.
Supposons donc un moment cette révolution faite : de quoi se compose « la couche sociale qui viendrait remplacer la bourgeoisie » ?
Serait-elle formée de rudes paysans ayant reçu quelque instruction?
D'ouvriers ayant cultivé à un certain point une intelligence naturelle et perfectionnée?
De gens ayant conservé l'honnêteté des mœurs, la santé de l'intelligence, la pureté de l'âme?
Non, la couche sociale qu'il s'agit de faire monter à la surface,, c'est une horde de barbares indisciplinés dont l'ignorance a été gâtée, corrompue, par les idées fausses, les phrases bêtes, creuses et ronflantes des caricatures de tribuns que nous savons; ce sont les incapables, les fainéants, les buveurs de choppes à outrance, les décavés, les déclassés, les fruits secs, les marchands de chaînes de sûreté pour les montres qu'ils comptent tirer demain, les souteneurs de filles, puis les brigands, messieurs les voleurs, messieurs les assassins, si choyés par le parti
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prétendu républicain, messieurs les incendiaires, et, éparpillés dans le nombre, quelques esprits faux, faibles, avec des cœurs chauds, des dupes élevées par les chefs comme chair à canon, chair à geôle, chair à bagne, de même que les conquérants enrôlent de jeunes soldats ou comme les jésuites élevaient et dressaient certaines natures pour le martyre, et, quand ces victimes étaient bien préparées, les envoyaient au Japon insulter la religion et, ce qui est plus dangereux partout, les prêtres de ces gens-là.
Cette couche sociale, ce sang que l'on veut transfuser dans la société vieille, lymphatique, scrofuleuse, c'est un sang déjà corrompu, déjà appauvri, déjà empoisonné, qui viendrait ajouter ses venins et son anémie à la société qu'il s'agit de galvaniser .
Il est incontestable que la société doit sans cesse se renouveler, de même que la charrue ramène à chaque labour une partie de la couche du sol inférieur qui se mêle à la superficie fatiguée et usée, en faisant pénétrer dans cette couche inférieure l'air, le soleil et la lumière.
C'est ou du moins ce doit être le but de l'instruction obligatoire ; mais ne nous y trompons pas les membres du parti prétendu républicain.
et les vrais libéraux, d'accord en apparence sur ce point, demandent à ce progrès un résultat, non seulement différent, mais encore contraire.
Les membres du parti prétendu républicain veulent, en apprenant à lire au peuple, créer des lecteurs et des abonnés pour leurs journaux, des auditeurs pour reformer autour de leurs boniments leur cercle de badauds, de compères et de dupes.
Tandis que les esprits vraiment libéraux veulent, au contraire, par l'instruction, mettre le peuple en état de discerner les idées fausses de la vérité et d'échapper à la triste influence de ces empoisonneurs publics qui se disent ordinairement les amis du peuple, qui leur doit la plus grande partie de ses misères.
Quand une fille est accusée d'infanticide, un des arguments qu'emploie d'ordinaire le ministère public pour prouver sa culpabilité est celuici :
— Vous n'aviez rien préparé pour l'enfant auquel vous deviez donner le jour. Pas une layette, pas un lange.
Au contraire, c'est une grande présomption d'innocence lorsque l'accusée peut dire :
— Tenez, messieurs, tout est prêt pour le recevoir; voyez les petits bonnets, les petites che-
mises, voyez les langes que j'avais coupés dans mes propres chemises ; voyez le petit berceau que j'avais acheté, voyez mes robes que j'avais arrangées d'avance, de façon à pouvoir les dégrafer et allaiter l'enfant que j'attendais.
Par l'instruction obligatoire, vous allez, je l'espère, créer à l'homme jusque-là ignorant de nouveaux besoins et presque de nouveaux organes.
Qu'avez-vous préparé et que préparez-vous pour cette faim nouvelle que vous allez lui donner?
Le laisserez-vous sucer des mamelles vides ou empoisonnées.
Ah ! mon ami Jules Simon, vous avez tenté, peut-être fait une révolution utile dans l'instruction secondaire et supérieure.
Mais ce qu'il y a de plus pressé, c'est de préparer le lait nourrissant pur et sain pour ces jeunes esprits, pour ces jeunes intelligences que vous appelez à la lumière.
Allez-vous faire ce qu'on a fait pour ces milliards de milliards de poissons qu'on a fait éclore artificiellement depuis quelques années et que l'on a ensuite jetés au hasard dans les cours d'eau, sans se préoccuper de cette question : « Ces eaux renferment-elles les aliments nécessaires,
à telle ou telle espèce de poissons que nous y mettons? »
Ce qu'il faudrait, ce serait d'appeler non quelques pions ou quelques bedeaux, mais les plumes les plus distinguées de ce temps-ci , les maîtres des esprits et des cœurs, à créer toute une littérature nourrissante, mais facile à digérer, et assimiler pour le premier âge des intelligences que vous allez faire éclore.
Sinon, vous les destinez à mourir de faim ou à vivre étiolés, rachitiques, empoisonnés, et, de ceux-là, il y en a assez; sinon, la société vous demandera, comme à la marâtre accusée d'infanticide :
— Qu'aviez-vous préparé pour recevoir l'enfant qui devait naître?
Car, je le répète, et je vous le dis en vérité, le rôle des politiques dignes de ce nom, — je ne parle pas des avides, des vaniteux, des bavards et de toute la séquelle des ennemis implacables de la République, s'intitulant républicains, parti prétendu républicain, — c'est de « réprimer et de contenir la génération actuelle, et d'élever celle qui la suit ».
Le but sera toujours désirable et digne d'être atteint au péril des plus grands efforts par ceux
qui croient consciencieusement avoir des idées utiles au pays et à l'humanité.
Offrez au vrai poète les trésors de la Banque de France pour brûler ses vers, il haussera les épaules avec dédain.
Dites à l'homme d'État sérieux qu'il vivra au ministère aussi modestement qu'auparavant ; qu'il n'en emportera ni titres ni décorations ; qu'il touchera douze mille francs par an , restera dans l'appartement qu'il occupait avant d'être ministre, viendra à pied ou en fiacre au ministère, ne donnera ni fêtes ni soirées, si ce n'est à ses quelques amis d'autrefois, vous n'arrêterez pas l'honnête homme de génie ou de haute intelligence; mais vous écartez les avides, les vaniteux, les brouillons, les coureurs de dot.
Un grand défaut de l'éducation des filles en France est qu'on entoure pour elles le mariage de trop d'idées d'accessoires. — Tel ou tel chapeau, tel ou tel châle, les diamants, le velours aussi , je crois, vous ne pourrez porter cela que lorsque vous serez mariée ; vous valserez quand vous serez mariée ; ce livre dont on parle tant et que lit votre mère, que ht votre sœur aînée, vous le lirez quand vous serez mariée; cette pièce de
théâtre qui excite si fort l'enthousiasme, vous ne pouvez pas la voir, vous n'êtes pas mariée.
Si bien que la plupart des filles brûlent de se marier pour les chapeaux, les diamants, les livres défendus ; que tout homme leur paraît bon pour faire un mari... s'il a assez d'argent, et qu'elles ne veulent se donner le temps ni de choisir, ni d'étudier , ni d'aimer l'homme qui se présente.
Il est telle autre, et je n'ai pas besoin de regarder bien loin, qui, au contraire, n'a été privée de presque aucune de ces choses, sauf le cas où 1 e bon goût, la crainte du ridicule ou du danger l'a amenée à s'abstenir d'elle-même.
Le ménage se présente à elle non comme l'entrée du paradis, des distractions, des plaisirs, des diamants, des cachemires, de la liberté, mais comme le commencement d'une vie sérieuse, de la vie des devoirs.
On ne lui a pas inspiré d'éloignement pour le mariage: loin de là, c'est le but normal de la vie d'une femme : l'existence la plus heureuse dans la société humaine est « un bon ménage » .
Mais comme l'existence la plus misérable est un « mauvais ménage », comme le mari ne se présente plus à elle comme portier du jardin des
choses défendues, comme elle sait, au contraire, que sa part de gaieté insoucieuse, de liberté innocente, etc., elle l'aura eue jeune fille et devra y renoncer en se mariant, elle n'est pas pressée, elle veut étudier et choisir.
Supprimez du métier de ministre les gros traitements, les oripeaux, toute la poudre à jeter aux yeux, tout l'accessoire qui est devenu le principal. Qu'on cesse de se croire Sully, parce qu'on désire toucher un traitement de cent mille francs par an; qu'il soit bien avéré qu'un ministre se condamne à une vie sérieuse et laborieuse, et qu'il assume une grave responsabilité. S'il est député, son traitement de député doit lui suffire ; s'il ne l'est pas, donnez-lui un traitement égal à celui de député. Le député ne doit pas moins que le ministre sa pensée et sa vie aux intérêts du pays, et ici ouvrons une parenthèse.
Qu'est-ce que le traitement du député ? Une indemnité pour l'abandon de l'exercice momentané de la profession ou des occupations qui font vivre lui et sa famille , parce qu'il doit tout son temps, toutes ses forces à la mission qu'il a demandée et obtenue.
Que dirons-nous alors de ces avocats qui, ayant sollicité le droit de se consacrer aux inté-
rets du pays, ne viennent aux assemblées que de loin en loin, appelés à plaider sur tous les points de la France les plus éloignés et, quand ils viennent à la Chambre, sont fatigués de la plaidoirie d'hier, préoccupés de la plaidoirie de demain, n'ont pas le temps d'étudier les questions, obligés qu'ils sont d'étudier les dossiers de leurs clients '?
Aussi ne prennent-ils la parole que dans les circonstances où ils peuvent placer les lieux communs de la politique générale et restent avocats quand il s'agit des intérêts et des affaires qu'il aurait fallu étudier.
Fermons la parenthèse.
Qu'un ministre n'ait plus de sinécures à donner autour de lui, qu'il n'arrive que pour la direction générale des affaires, et n'ait pas à s'occuper des rouages de la machine, il aura moins de complices pour renverser à tout hasard le ministère précédent, puisque cette complicité serait gratuite et ne pourrait se recruter que parmi ceux qui partagent réellement ses opinions et consentent à les épouser sans dot, au lieu de se recruter^ comme aujourd'hui, parmi des associés industriels et des partageurs de proie.
Qu'un ministre n'apporte au ministère que son
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secrétaire particulier, un Philis quelconque, qu'il remportera avec lui.
Trop du temps et de la vie de la France se passe à emménager, à déménager, à substituer un tel à un tel dans des positions, dans des fonctions où le nouveau venu ne peut faire autre chose que ce que faisait celui qu'il remplace, avec cette différence seulement que le nouveau venu a besoin d'un apprentissage.
Ce n'est pas tout. Que le jour même de son entrée aux affaires, le ministre nouveau lise son programme à l'Assemblée nationale; que ce programme, imprimé au Moniteur « ne varietur », soit définitif; qu'il ne puisse le changer, ni le modifier, qu'il soit supposé l'avoir médité d'avance, et n'être pas arrivé au ministère comme Louis- Philippe accusait Villemain de faire ses discours : « Il commence, disait -il, par composer une phrase , puis il cherche ensuite quelle idée il pourrait bien mettre dedans. »
Ce programme arrêté est accepté ou n'est pas accepté par les représentants du pays.
S'il est accepté, le ministre reste aux affaires tant qu'il s'y conforme; mais s'il essaie de s'y dérober ou de le modifier, il n'est plus ministre.
Vous éviterez les gens dont le plan et le programme se composent de deux articles.
Devenir ministre, n'importe comment,
Ptester ministre, à tout prix.
On a fait le compte : trois cents députés demeurent à Paris, quatre cents trente sont désignés comme demeurant à Versailles,
Je suis sûr que ceux qui demeurent à Paris, ne couchent jamais à Versailles,
L'impôt sur les allumettes a été voté ces jours derniers. Il y a bientôt deux mois que le public le paie aux marchands d'allumettes et à leur bénéfice.
On s'étonne parfois de la mansuétude, de la douceur, des prévenances, que l'on montre aux complices de l'empire ou du moins à ceux qui avaient pris part au gouvernement, au moment de la guerre.
Je ne suis pas de ceux qui s'étonnent ; au fond, quel mal ont-ils fait à nos gouvernants d'aujourd'hui? loin de là, sans leurs fautes, sans leurs sottises, sans leurs folies, on n'aurait pu prendre leur place.
C'est donc plutôt un sentiment de bienveillance et de reconnaissance qu'ils excitent. Ce ne sont pour leurs successeurs que des joueurs qui ont
perdu la partie. Loin de leur en vouloir, les gagnants doivent leur adoucir la situation^ par des façons polies, obséquieuses.
Nous ne haïssons pas ceux qui nous ont laissé prendre leurs places, comme nous haïssons ceux qui veulent prendre les nôtres.
Un voyageur m'a raconté dernièrement une coutume d'une contrée du Japon qui me semble merveilleusement imaginée pour régulariser la politesse et délimiter ce que chacun doit aux autres.
Les habitants portent pour coiffure un bonnet attaché sous le menton avec des cordons de soie.
Ces cordons ont leur longueur fixée d'après le rang des personnes.
Or tout le monde, sans exception, depuis le prince jusqu'au mendiant, doit, en saluant, toucher la terre du bout des cordons de sa coiffure.
De sorte que les grands seigneurs arrivent à ce résultat, vu la longueur de leurs cordons, en inclinant très légèrement la tète, tandis que les hommes de la dernière classe n'y parviennent qu'en se prosternant.
On va reprendre, à la Comédie française, le Rwj Blas de Victor Hugo.
Il est à craindre que le public, ou du moins une partie du public, ne veuille faire de la politique et de la manifestation, sous prétexte de cette solennité, qui ne doit être que littéraire.
Ruy Blas renferme des scènes, des détails et des vers de la plus grande beauté. Les applaudissements donnés au drame et au poète seront unanimes. Les applaudissements donnés à l'homme politique risqueraient d'amener une manifestation contraire.
Ne perdons pas les beaux vers que Hugo nous doit encore, et, pour cela, enfermons-le dans son génie.
Parlons donc un peu de Ruy Blas, drame. Le sujet n'appartient pas plus à Victor Hugo que le sujet du Cid n'appartient à Corneille. En 1838, c'est-à-dire l'année même de la représentation de Ruy Blas, Léon de Vailly avait publié un roman un peu fioid, mais bien fait et bien écrit, sous le titre de Angélica Kauffmann; le fond de l'histoire est vrai. Angélica Kauffmann, morte à Rome en 1807, était une artiste distinguée et eut en son temps une grande réputation, justifiée par d'excellentes peintures. Elle épousa
à Londres, sous le nom de comte de Horn, un intrigant qui avait été laquais ; elle le quitta et se réfugia en Italie.
Victor Hugo a transporté la scène en Espagne, et, pour rendre l'antithèse plus frappante et double, a fait une reine de l'artiste et un héros du, coquin de laquais.
Ce qu'on n'a pas, je crois, remarqué, c'est que l'intrigue de R^iy Blas est la même que celle des Précieuses ridicules de Molière.
Je ne reprocherai à ce magnifique drame qu'un seul point, mais qui, accepté, amène de grands effets dramatiques et quelquefois sublimes.
C'est que son héros ait été laquais.
Chiffonnier, si l'on veut, ramasseur de bouts de cigares, voleur de grand chemin, assassin, pirate, tout cela n'exclut pas d'une façon inconciliable certaines qualités du cœur et de l'esprit, le courage, la bravoure, l'élévation.
Un esclave encore serait possible.
Mais un domestique, un domestique volontaire, peut être un homme honnête, dévoué, estimable, s'il est né dans cette condition, ou dans les professions où la domesticité n'est qu'un apprentissage ou une hiérarchie, comme parmi les asrriculteurs.
Mais quelle est la femme distinguée qui peut aimer un homme qui a fait volontairement le sacrifice mercenaire de sa liberté?
Dans la vie, comme à la promenade, une femme, une vraie femme, doit s'appuyer sur un homme au moins un peu plus grand qu'elle.
Une servante même le plus souvent ne veut pas d'un domestique, et j'ai cherché pourquoi.
C'est que la femme, dans l'état de domesticité, ne fait à peu près que ce qu'elle ferait, fille, chez ses parents, et femme mariée dans son ménage.
Il y a donc, dans le sujet de Ruy Blas, une impossibilité qui doit frapper désagréablement les femmes.
Mais ajoutons que le poète la fait souvent oublier à force de grandes pensées, de beaux vers et de situations magnifiquement dramatiques.
Outre le caractère de Ruy Blas, qui, accepté, donne lieu à de grandes beautés, celui de don César de Bazan est à lui seul un chef-d'œuvre.
De ce seul caractère, M. Dennery a fait un drame entier qui a eu beaucoup de succès, joué par Frédérick-Lemaître, qui avait joué Ruy Blas dans le drame de Hugo.
Dans cette pièce, les auteurs m'ont fait l'hon-
ueur de m'emprunter en même temps qu'au maître.
Ils ont reproduit une scène qui commence un roman intitulé ^me Histoire invraisemblable.
Sous l'Empire, on défendit la représentation de Ruy Blas; il fut néanmoins joué une seule fois, et ce fut à Saint-Raphaël.
Un imprésario connu dans une partie du Midi sous le nom de Tchichou-Lamadou vint dans notre bourgade portant sa salle et ses acteurs sur son dos.
Il loua une grange et annonça, pour la première représentation du grand théâtre des Marionnettes, Ru\j Blas, par Victor Hugo.
Il y avait alors à Saint-R.aphaël quelques peintres que je soupçonne fort de lui en avoir inspiré l'idée, sans pouvoir l'affirmer. Tchichou était luimême poète et peintre, et, comme il développait dans le café de l'endroit, le café Neptune, des opinions avancées, et qu'il n'avait qu'un œil, on a prétendu, depuis, que c'était un avocat alors inconnu, mais qui, quelque temps après, devint tout à coup célèbre, savant, éloquent, et tout cela en un jour, pour avoir fait condamner son client dans l'affaire Baudin.
On a fait courir le bruit que c'était ce futur