‹ Les cailloux blancs du petit PoucetChapitre 9 sur 11 · ZOU LES CAILLOUX BLANCS · texte numérisé non relu

ZOU LES CAILLOUX BLANCS

homme d'État qui parcourait ainsi le département pour tâter et émouvoir l'opinion; mais je ne crois pas que ce soit vrai.

On m'emprunta l'ouvrage, et la pièce fut jouée devant une salle pleine. La préfecture de Draguignan s'était émue de l'annonce, et le préfet Montois se fit représenter dans la salle par des personnes... de confiance.

Certes l'exécution laissait quelque chose à désirer : la reine surtout , dont les sentiments étaient interprétés par la voix de madame Tchichou, s'exprimait avec un accent provençal des plus prononcés, que les spectateurs bienveillants s'expliquaient en disant : « C'est qu'elle est Espagnole. » On remarqua et on applaudit beaucoup un effet de scène introduit par madame Tchichou ou par le hasard, mais auquel ni. Victor Hugo ni mademoiselle..., — je ne sais plus son nom, — qui créa le rôle, n'avaient songé.

Au moment où la reine apprend que l'homme qu'elle adore a été laquais, elle fit un saut d'horreur et resta en l'air jusqu'à la fin du drame.

Mais il est un point qu'il faut bien noter : c'est que, malgré ces imperfections dans l'exécution et toutes celles qu'on peut imaginer, deux ou trois fois la beauté des vers et la grandeur des pensées

entraînèrent les spectateurs, firent disparaître les marionnettes, ou leur donnèrent deux mètres de haut et excitèrent un enthousiasme et des applaudissements très sincères.

Je ne crois pas qu'il y ait beaucoup de drames qui puissent sortir aussi triomphants d'une pareille épreuve.

Si un homme vous prenait mesure d'une paire de souliers ou d'un habit et vous disait ensuite : ■« Je n'en avais jamais fait et je n'ai jamais appris que le latin ; » si une femme se présentait chez vous comme cuisinière, et, après le premier dîner, — et quel dîner! — vous avouait que c'est son début, qu'elle a été, jusque-là, piqueuse de bottines ou chanteuse de café-concert, vous n'auriez pas assez d'exclamations, contre l'audace de croire qu'on peut exercer un métier quelconque sans études et sans apprentissage.

Il y a cependant un métier que tout le monde croit, en France, savoir de naissance : c'est celui de gouverner les hommes et la société ; on demande, on exerce des fonctions publiques, ne sachant que quelques phrases de journaux; c'est de l'outrecuidance; mais ce qui m'étonne davantage, c'est qu'on réussisse à persuader aux autres qu'on pourra faire ce qu'on n'a ni appris ni étu-

dié, c'est qu'on les amène à confier leur fortune et leur liberté à des gens qu'ils ne connaissent que parce qu'ils sont habitués de tel café et abonnés à tel journal; ça, c'est de la bêtise, et de l'espèce la plus dangereuse et la plus bête.

Laissons les voleurs, les assassins et les incendiaires de la Commune, pour ne parler que des honnêtes; il est évident que le parli prétendu républicain a donné, après Sedan, tout le dessus de son panier; qu'en stratégistes et hommes de guerre, il n'a rien de mieux que MM. Freycinet et Gambetta; en administrateurs, rien de mieux que MM. Duportal, Challemel-Lacour, Esquiros, Marc Dufraisse, Cotte, etc., etc.; en financiers, rien de mieux que M. Laurier et M. Gambetta, déjà nommé, qui voulaient — ce dernier l'a avoué — confisquer les chemins de fer et la Banque de France.

Le parti prétendu républicain a donc fait ses preuves. A-t-il des hommes nouveaux à nous présenter? Sont-ce les mêmes dont il demande le retour aux affaires?

Je leur ai déjà proposé un acte qui donnerait beaucoup de chances à l'établissement de la République : la promesse formelle et publique de ne

demander, de n'accepter pendant cinq ans aucune des places, aucune des fonctions qu'ils ont si mal rernplies.

Pendant ces cinq années, ceux qui sont quelque chose et sont capables de devenir quelqu'un étudieraient pour se représenter plus tard.

Mais faites donc une fois une constitution sérieuse, ou plutôt rendez les lois si rigoureusement obéies, que vous n'ayez plus besoin de ces sauveurs.

Voyez les deux républiques qui prospèrent, l'Amérique et la Suisse : entendez-vous dire qu'elles aient absolument besoin de génies, de fétiches, de demi-dieux?

La constitution d'un pays libre doit être une machine tellement simple, tellement précise, que le premier venu puisse la mettre en mouvement.

Commencez par limiter et définir les attributions et les pouvoirs du président et ensuite de tous les fonctionnaires; que tout empiétement soit impossible ou à l'instant même réprimé par la destitution.

Supprimez toute la piaffe du pouvoir, les gros appointements, les festins, les dîners, les réceptions, les palais.

Qu'il y ait un palais du gouvernement, où perds.

sonne ne demeure, où le président et les ministres se rendent comme les autres fonctionnaires subalternes vont à leur bureau; puis que chacun d'eux, sa journée finie, se retire chez lui dans sa famille.

Les cartes-poste semblent avoir un grand succès à leur début; peut-être, pour compenser l'inconvénient de mettre dans la confidence de ce qu'on écrit tous ceux sous les yeux desquels passe la missive, n'a-t-on pas mis assez de différence entre le prix du port de ces cartes et le prix du port des lettres fermées.

On a demandé si l'on pouvait rédiger ces missives en langue étrangère ou en caractères secrets.

La réponse serait facile s'il n'y avait pour précédent la prohibition arbitraire, injuste et absurde de s'en servir pour les dépêches télégraphiques; la correspondance par le télégraphe doit être assimilée à toute autre correspondance, et la seule raison qu'on pourrait donner à cette obligation imposée est le désir éprouvé par le gouvernement de se tenir au courant des correspondances, en épargnant les frais du célèbre cabinet noir, restauré au service du parti prétendu républicain par

M. Gambetta, ainsi qu'en fait foi une dépèche de lui, publiée par les Guêpes.

De même que les peintres usent de deux appareils dont l'un s'appelle chambre noire et 1 autre chambre claire, l'État aurait deux procédés pour s'initier aux correspondances : cabinet noir et cabinet clair; car je sais de bonne part que la correspondance télégraphique, du moins chaque fois qu'un télégramme semble en valoir la peine, passe sous les yeux de l'autorité.

L'important, financièrement parlant, est de savoir de combien l'emploi des cartes-poste diminuera celui des timbres à vingt-cinq centimes.

Cet expédient paraît un moyen de revenir, sans l'avouer^ sur la faute qu'on a commise en augmentant le port des lettres, le revenu de cet impôt, comme beaucoup d'autres, étant resté très inférieur aux prévisions de ceux qui l'ont établi.

Toujours, jusqu'à ce qu'on en revienne au seul impôt équitable et sensé, à savoir l'impôt sur le revenu, je ne me lasserai pas de 'répéter que toutes ces diverses taxes et droits, qui coûtent deux cents millions de frais de perception, ne peuvent être payés par les contribuables que sur leurs revenus, que ce revenu provienne de fortune acquise ou d'un travail, chacun donnant

tant de journées, mais un nombre égal pour tous de ce revenu.

Mais c'est le sort de l'espèce humaine de n'arriver au simple qu'après avoir épuisé toutes les combinaisons compliquées, de n'en venir à la vérité et au bon sens qu'après avoir traversé toutes les formes du faux et de l'absurde.

En attendant, beaucoup de ces cartes-poste ont été employées pour user de quelque chose de nouveau.

Beaucoup ont servi à commettre des plaisanteries et des scies, comme on dit en langage d'atelier; elles pourraient servir à propager une diffamation ou une calomnie et, à coup sûr, des injures; nous ne tarderons pas à les voir traînées devant les tribunaux.

A.U moyen de ces cartes, que rien n'empêche d'être anonymes et qui passent nécessairement sous les yeux des portiers, des domestiques et de beaucoup d'autres, n'est-il pas possible, facile même, de nuire de la façon la plus désastreuse à la réputation d'une femme, au crédit d'un négociant ou d'un marchand, aux intérêts et à la considération de qui l'on voudra?

Déjà, on parle d'un procès qui appelle un tribunal à juger cette question : un créancier a-t-il le

droit de réclamer une dette avec reproches, injures et menaces par des cartes-poste, c'est-à-dire publiquement?

Quelle est la femme qui est à l'abri de se voir remettre par un domestique, qui la tiendrait du portier, une missive ouverte, ainsi conçue :

« Ma chère amie, au premier moment de liberté que te laissera ton imbécile de mari, n'oublie pas que je t'attends dans cette heureuse petite chambre où... (tous les détails qu'on voudra), et que tu y trouveras un homme enivré de tes charmes (détail des charmes) ; le souvenir des heureux moments... (description des heureux moments) m'a été rappelé cette nuit par la piqûre de plusieurs épingles à cheveux tombées et oubliées... Etc. »

Et qui prouve qu'un débiteur irrité ne condamnera pas son créancier à recevoir des lettres ainsi conçues :

« Monsieur, malgré la prospérité apparente de vos affaires, vous savez que je n'ignore pas combien votre position est précaire et par quelles ressources suspectes vous soutenez un crédit chancelant. Je vous avertis que, si vous ne me payez pas, le 5, 775 francs que vous me devez, je dévoilerai la vérité et déposerai une plainte qui ne pourra manquer d'entraîner votre faillite. »

Qui peut dire qu'il ne recevra pas de son portier une missive comme celle-ci :

« Monsieur, puisque vous ne m'avez pas envoyé vos témoins , que vous m'aviez annoncés après avoir été hier largement souffleté, vous ne serez pas étonné que je vous crache à la figure à notre première rencontre... Etc. »

« Monsieur, vos derniers rapports à M. le préfet de police ont été remarqués par ce fonctionnaire, et, hier encore, il faisait l'éloge de l'adresse avec laquelle vous vous êtes introduit dans un monde où vous êtes à même de rendre de signalés services à son administration... Etc. »

A propos de scies, le sénateur Sainte-Beuve eut à en subir une assez plaisante de la part d'une société de jeunes étudiants qui, avec l'honnêteté de leur âge, ne pardonnaient pas à cet écrivain beaucoup de choses dénoncées par les Guêpes et lorsqu'il était vivant et armé (voir passim les anciennes Guêpes).

Naturellement, ces jeunes gens se trouvaient, dans leurs habitudes et leurs distractions, exposés à avoir maille à partir, pour des peccadilles, avec la police :

S'arrêter... devant un mur, sous une affiche, prohibitive de toute station de ce genre;

DU PETIT rOUCET 267

Se livrer à la Closerie des Lilas ou au Prado à des danses excentriques;

Se laisser prendre dans un baccarat clandestin ;

Casser les verres et les assiettes dans un restaurant, après un dine)' cVextra ;

Etc., etc.

A chacune de ces incartades, lorsque l'agent de police demandait le nom du délinquant, chacun des membres de l'association répondait invariablement : « M. Sainte-Beuve, » et ajoutait l'adresse de l'ancien ami de Victor Hugo.

De sorte qu'il vint un moment où M. Sainte- Beuve fut, de tous les Parisiens, le plus mal noté à la police ; mais ça lui était à peu près égal : il avait trouvé moyen d'être considéré comme libéral et un peu républicain, en même temps qu'il était commensal de la princesse Mathilde, sénateur avec trente mille francs d'appointements.

Un des côtés fâcheux et dangereux à l'exhibition des crimes bêtes, des folies ridicules, des inepties d'un si grand nombre de ceux des membres du parti prétendu républicain qui ont été au pouvoir et qui ont des chances d'y revenir, c'est qu'ils font à plusieurs regretter les tyrans illustres, les grands fous, les criminels.

Même, pour être pendu, dit Publius Syrus, on veut un bel arbre :

Vel strangulari pulchro de ligno juvat.

Puisque je cite Publius Syrus, rappelons encore un vers de lui à propos du suffrage dit universel et direct.

Voulez-vous savoir quel est le plus mauvais parti à prendre : voyez celui qu'adopte la foule,

Est turba semper argumentum pessimi.

M. de Boissieu, dans la Gazette de France, raconte une anecdote dont j'ai- bien envie de faire honneur à son imagination, et qui prouverait que Louis-Napoléon appréciait mieux le public, le vulgaire, que M. Thiers, j'ajouterai que Cavaignac, quand, tout à l'heure, j'aurai rappelé une anecdote très analogue racontée dans les Guêpes , il y a longtemps.

« M. Thiers, dit M. de Boissieu, était à l'Elysée chez le prince-président ; il fut question de costume ; Louis-Napoléon dit qu'il adopterait l'uniforme de général.

» — N'en faites rien, dit M. Thiers, qui avait droit d'être écouté, ayant si fort contribué à son

élection, — par égard pour vos successeurs; le frac noir avec des boutons d'or si vous voulez, c'est tout ce que je puis accorder; car supposez que, par impossible, j'arrive un jour à être président de la République, quelle mine aurais-je avec ma taille et ma tournure si je devais m'habiller ainsi! »

Or j'ai raconté autrefois que Gavaignac, qui était général de division et auquel on demandait pourquoi il ne se mettait jamais en uniforme, répondit :

— Je suis en congé ; président de la République, je ne dois pas avoir de costume qui représente telle ou telle classe de citoyens. Si M. Dufaure, par exemple, devenait président de la Pvépublique, se déguiserait-il en général? ou mettrait-il sa robe d'avocat?

Il dit M. Dufaure et ne pensait pas à M. Thiers, qui n'a commencé à aimer la République que du jour où il en a été président.

Louis-Napoléon, qui n'était pas militaire, revêtit résolument l'uniforme, et, au point de vue du succès, il eut raison.

Jamais un médecin, fût-ce Hippocrate, n'inspirera à la foule l'admiration et la confiance que lui inspire l'homme habillé de rouge, debout sur

un cabriolet, avec une grosse caisse et une clarinette derrière lui.

Au milieu des grands diners perpétuels qui se donnent tant à Versailles qu'à l'Elysée et dans tous les ministères, il en est que je ne blâme pas seulement comme inutiles et ayant le tort de continuer le faste contre lequel se sont tant élevés ceux qui aujourd'hui les donnent et ceux qui les mangent, mais que je signale comme scandaleux à un autre point de vue.

Il s'agit des dîners que l'on donne a l'ambassa deur ou ministre de Prusse et de ceux que l'on va manger chez lui.

Il y a une nécessité inévitable à entretenir des relations politiques et diplomatiques avec le gouvernement prussien; mais ces relations devraient être uniquement politiques et diplomatiques, et la dignité de la France, de ceux qui la gouvernent et de ceux qui la représentent aurait dû leur faire comprendre que ces relations devaient être correctes, froides et restreintes à l'indispensable, sans y ajouter une inutile et peu convenable cordialité. Cela aie tort de ressembler à ces duels de soldats oti le vainqueur, le vaincu, quand il n'y a qu'une égratignure, et les témoins vont se raccommoder et fraterniser au cabaret.

Pour moi, je n'ai jamais approuvé en fait de combat, procédé qui passe cependant généralement pour être de bon goût, qu'on se donne après le duel une poignée de main et qu'on fasse une réconciliation sur le terrain ; on ne doit s'exposer à tuer un homme que s'il vous a donné de sérieux motifs de haine et de légitimes désirs de vengeance.

Si les causes du duel sont tellement légères, que tout doive être oublié après deux balles échangées sans résultat ou une légère blessure reçue souvent par l'offensé, alors il ne fallait pas se battre.

Décidément, c'est par trop bête!

Comme je le disais l'autre jour, le navire coule sous nos pieds; trois ou quatre partis prétendent avoir des procédés infaillilDles pour étancher la voie d'eau et l'empêcher de sombrer.

— Je n'ai qu'un mot à dire, un signe à faire, dit la légitimité, et, à l'instant même, le navire remonte sur l'eau, et, sur une mer calme, reprend sa marche en laissant derrière lui un sillage lumineux.

— Eh bien, fais ton signe, dis ton mot !

— Je ne le dirai que si l'on met au grand mât un drapeau blanc.

— J'ai aussi mon mot, j'ai aussi mon signe, dit l'orléanisme; je peux, si je le veux, tout sauver, mais à une condition : c'est que le drapeau sera rouge, bleu et blanc.

— J'accepte le blanc, j'accepte le tricolore, dit le bonapartisme, pourvu que la hampe soit surmontée d'une aigle. Alors, à la honte succède la gloire; à la misère, la prospérité.

— Vieilleries, routines et rengaines! s'écrie la République. A bas tout ! le drapeau rouge ! Razoua, Vermesh et Gambetta à la barre! et... je ne vous dis que ça...

Mais le bâtiment a déjà l'eau sur le pont.

Tout le monde aux pompes, et ensuite attachez au mât le linge et la couleur que vous voudrez.

S'il vous faut absolument un drapeau, imaginez-en un nouveau qui n'ait pas d'antécédents, qui n'ait pas de dossier dans l'histoire, qu'aucun parti, qu'aucun individu ne puisse considérer comme sa propriété ou sa livrée.

Signuru orat e fœuo, sed erat reverentia fœuo.

Le drapeau était une botte de foin, dit Juvénal; mais on respectait cette botte de foin, et on la suivait tous, et on lui obéissait tous.

Prenez donc du foin, ou de la paille, ou un pain de quatre livres.

Prenez un chardonneret, un pinson, le hibou de Minerve, le paon de Junon, l'aigle de Jupiter, le serpent d'Esculape, le moineau de Lesbie, la pie voleuse ; reprenez le crapaud des Francs; mais non, ce serait le drapeau de M. Gambetta, qui a avoué qu'il en avale un chaque matin pour son mal de gorge si commode, seule ressemblance qu'il ait avec Démosthènes, qui avait également une bronchite à son service, dans les cas embarrassants.

Prenez l'étendard de Jacques de Crussol, baron d'Acier, qui, du temps de la Ligue, avait pour enseigne une cornette de taffetas vert sur laquelle on voyait une hydre dont toutes les têtes étaient diversement coifTées en papes, en cardinaux, en évêques et en moines, qu'il était lui-même représenté exterminant sous la figure d'Hercule; ajoutez-y une tête de roi si vous voulez, mais surtout une tête d'avocat.

Mais plutôt arborez au haut d'une pique un drapeau qui représentera assez le gâchis du moment.

Arborez et adoptez pour drapeau la « culotte d'Arlequin ». emblème de gaieté, de folie et de

divertissement. Vous tâcherez de faire croire que c'est l'arc-en-ciel, signe de paix et de pardon.

Arborez n'importe quoi ou n'arborez rien.

Mais ne vous amusez plus à ces débats puérils et ridicules qui donnent au monde le droit de rire de nos malheurs.

Car en vérité, je vous le dis, encore un peu de temps, et cette question de drapeau sera une question de linceul ; il n'y aura plus à décider que de savoir sous quelles couleurs le navire disparaîtra, dans quelle couleur la France sera ensevelie.

Les violettes ont fait, à l'occasion de la mort de Napoléon III, leur rentrée dans la politique; le violet, du reste, est la couleur funèbre des rois, le deuil de la pourpre.

Laiiii tareutiuo violas imitata veiieuo.

Mademoiselle Mars, la célèbre comédienne, ayant, en 1815, paru sur la scène du Théâtre-Français avec des bouquets de violettes sur sa robe, fut sifflée par les gardes du corps de Louis XVIII ; ce qui amena des luttes, des coups de poing au parterre et des coups d'épée au bois de Boulogne.

Mais, peu de temps après, on représenta un vaudeville où parurent toutes les fleurs qui s'étaient

mêlées de politique et qui, à propos de Fête de Flore, venaient rendre hommage au lis qui les avait amnistiées et leur avait permis de s'épanouir et d'exhaler leurs parfums, sans s'exposer à être reprises de justice :

La couronne impériale, qui avait été enlevée des parterres des Tuileries depuis la Restauration, comme les lis en avaient été arrachés pendant les Cent-Jours ;

La rose, qui n'avait joué un rôle qu'en Angleterre ;

L'œillet rouge, qui avait agacé la police de l'Empire : on avait attribué à l'empereur la création de l'ordre de la Légion d'honneur, qui était, au contraire, une création de la Répubhque, et beaucoup de personnes mettaient un œillet rouge à leur bou tonnière pour tromper et vexer les factionnaires qui devaient porter les armes aux légionnaires ; Fouché voulait sévir, mais Napoléon lui dit : « Laissez passer la saison des œillets. »

Depuis, pour éviter cet inconvénient, et surtout à cause de la multiplicité des décorations données, on a restreint la présentation des armes au ruban avec la croix.

Cette plaisanterie s'est renouvelée sous Louis- Phihppe et reparait de temps en temps; elle n'a

qu'un résultat : faire croire à dix pas que vous êtes décoré, et faire voir à trois pas que vous êtes un imbécile.

Mais revenons au vaudeville de conciliation.

Chacune des fleurs, représentée par les plus jolies actrices de ce temps-là, amenée par Flore aux pieds du lis sur son trône, chantait la gloire de la royale fleur par un couplet sur un air à la mode.

Une seule se cachait derrière ses compagnes.

Elle était si coupable! et... peut-être si opiniâtre !

Flore allait la prendre par la main et l'entraînait ; elle se défendait d'abord, puis marchait d'un air boudeur.

Mais le lis proclamait l'amnistie, et alors la violette, vaincue, rendait hommage à la fleur légitime, sur l'air que la Restauration avait le mauvais goût de faire jouer sur les fifres des régiments :

Boa voyage, Napoléon!

parodie de Bon voijage, cher Dumolet! et Flore créait une nouvelle variété, la violette blanche.

Les fleurs politiques étant un peu usées, un nouvel acteur est entré en scène ces jours der-

niers et s'est chargé de saper la République conservatrice et panachée et de remplacer le drapeau rouge, très démonétisé.

Cet acteur, ce personnage politique, c'est le tapioca.

Le tapioca n'y va pas par quatre chemins.

Il ne fait pas de concessions, comme M. Gambetta, qui marche derrière M. Thiers, lequel a fusillé et déporté ses amis et électeurs.

Le tapioca ne veut pas de conciliation ni de compromis.

Aussi la pohce s'est-elle mise en campagne et le journal le Mémorial de la Loire dit qu'elle a saisi chez plusieurs épiciers de Lyon et emmené en lieu sûr de nombreuses boîtes de tapioca sur lesquelles étaient collées des photographies des principaux membres de la Commune de Paris.

Il faut dire, pour être juste, que c'est la révalescière, la douce et hypocrite révalescière qui a commencé; elle a affiché des opinions légitimistes et cléricales; elle avoue qu'elle guérit de toutes les maladies, mais qu'elle guérit de préférence les papes, les cardinaux et les curés (voir aux annonces) ; elle se met sous la protection de Sa Sainteté Pie IX, admet le dogme de l'Imma-

culée Conception et reconnaît l'infaillibilité du pape, qui a reconnu la sienne.

Parlons un peu de la révalescière.

La révalescière, puisque le hasard de la plume nous y amène, a d'abord paru sous le nom d'ervalenta; c'était un aveu dépouillé d'artifice : en séparant en deux le nom d'erva-lenta, on a le nom latin de la lehtille; car la révalescière n'est que de la farine de lentilles, à laquelle on a reproché, mais sans preuves, d'être parfois mélangée de farines moins chères que celle de lentilles, qui déjà ne coûte pas grand'chose.

Ce n'est pas d'aujourd'hui, du reste, que les lentilles affichent des prétentions médicales : elles passaient, au temps des Romains, pour purifier le sang, et Virgile conseille d'en semer*.

Et Caton, qui, du reste, n'en fait pas grand cas, dit de les semer dans une terre aride et caillouteuse 2.

Elles avaient leurs détracteurs, et l'exploiteur actuel de l'ervalenta {erinim lens) pourrait faire une querelle à Martial, qui dit : « La lentille ne vaut pas Valica ^ »

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