LES FAITS
La première Caisse de liquidation et de garantie des opérations à terme sur marchandises a été créée en 1882, au Havre, pour les affaires en coton et en café. Depuis cette date, une dizaine de ces institutions furent également fondées en Belgique, en Allemagne, en France (1). De ces dix, cinq déjà n'existent plus à l’heure actuelle. C’est dire que l’histoire des Caisses aujourd'hui disparues devra, non moins que l'étude de celles qui continuent à fonctionner, nous retenir dans le double examen qu'il nous reste à faire : dans quelle mesure les critiques que nous venons de voir adressées aux Caisses de liquidation sont-elles justifiées par les faits ? Quels résultats économiques ont apporté ces institutions au double point de vue de la régularisation des affaires, de leur développement?
De ces diverses Caisses nous formerons trois groupes : Le Havre (cafés, colons et divers produits d'importation) ; — Hambourg, Magdebourg (cafés, sucres) ; — Leipzig, Roubaix- Tourcoing (/aines). Mais ces trois groupes ne comprennent point toutes les Caisses énumérées ; pour les autres, en effet, Reims, Marseille, Paris, nous nous sommes heurtés à l’impossibilité de trouver des documents assez complets qui nous permettent de dégager de leur histoire tout l'enseignement qu'il peut comporter. Aussi bien leur existence fut-elle des
(1) Le Havre, 1882; Paris, 1885-1887; Hambourg, Anvers, 1887; Amsterdam, Marseille, 1888; Magdebourg, Reims, 1889; Leipzig, 1890 ; Roubaix- Tourcoing, 1892.
plus courtes : il nous suffira d'indiquer les raisons générales qui motivèrent leur rapide disparition et qui, jointes aux indications plus techniques fournies par l’analyse des Caisses plus faciles à connaître de par ler importance même, nous aideront néanmoins à formuler une conclusion plus large.
[ — La plus ancienne de nos Caisses de liquidation francaises, celle du Havre, est aussi celle qui jusqu'ici a fait le moins parler d'elle. Son histoire est simple : elle ne présente pas de ces variations qui remirent en question l'existence d’autres institutions semblables ou qui vinrent susciter contre elles les attaques les plus violentes.
Au Havre, c’est du besoin reconnu de posséder un marché à terme solide, sain, aux capitaux abondants, que naquit la Caisse de liquidation (1). Le Havre fut d’ailleurs guidé dans sa réforme par l'exemple de l'Amérique et de New-York en particulier.
Dans le courant de 1881, un négociant du Havre, M. Le Normand, s'était rendu en Amérique pour étudier l’organisa-
(1) « Les commerçants en café du Havre prirent, à la suite d'excellentes récoltes et en prévision de mauvaises, une position très accentuée à la hausse : ils firent des provisions considérables, qui atteignirent même quatorze cent mille sacs. Les importeurs n’eurent bientôt plus de fonds disponibles et il leur fallait attendre. D'où pourrait-on obtenir l’argent nécessaire ? Personne n'était disposé, en de telles circonstances, à faire crédit sans garanties réelles; or, le warrant n’était paside nature à attirer les capitalistes et les spéculateurs ignorant les différences de qualités et, comme l’avenir apparaissait très incertain, il fallait, non seulement surmonter l'obstacle provenant de l’éndividualité de chaque lot de café, mais trouver un moyen d’atténuer les risques des capitalistes. Une réglementation nouvelle du marché à terme, intimement liée à la création d'une Caisse de liquidation, fut considérée comme le meilleur remède à un tel état de choses. » Sayous, op. cit., p. 279.
tion du marché des affaires à terme à New-York, Chicago, Baltimore et dans les principales villes commerçantes des Etats-Unis. Il y avait vu comment les affaires à terme y étaient généralement garanties par des dépôts que les courtiers et les négociants exigeaient les uns des autres : peut-être même avait-il assisté aux négociations qui aboutirent à la fondation, au début de 1882, d’une Chambre de liquidation pour les cafés sur la place de New-York.
À son retour, il communiqua les résultats de son étude à divers négociants Havrais qui faisaient le commerce d'importation du café et du coton et qui, en même temps, se livraient à des opérations de spéculation sur ces marchandises. Ces négociants résolurent de compléter et de perfectionner les pratiques suivies en Amérique et de créer une Caisse spéciale qui aurait pour objet de concentrer toutes les opérations et d’en assurer la bonne exécution.
L'initiative de cette création fut prise par les principales maisons du Havre : Latham et C°, Jung et Himely, Lamothe et. C®, -Busch et C?, etc.…., et le 6 novembre 1882, M° L. Cheuret, notaire au Havre, passait l'acte constitutif de la Caisse de liquidation des affaires en marchandises au Havre, Société anonyme établie au capital de 2 millions de francs, divisé en 200 actions de 10,000 francs chacune.
Comme les principaux fondateurs étaient à la fois négociants et spéculateurs, ils pouvaient craindre que la Caisse de liquidation ne fùt pas considérée, par le commerce du Havre, comme une tentative faite, dans l'intérêt de tous, pour organiser le marché des affaires à terme et donner plus de sécurité aux transactions, mais plutôt comme un instrument de spéculation, aux mains de quelques personnes et pour leur profit exclusif. Il fallait éviter soigneusement qu'un tel reproche pût être adressé à la Société, car il aurait écarté la clientèle.
DEPITRE 11
Aussi, les fondateurs choisissaient-ils comme président du Conseil d'administration M. W. Iselin, négociant très considéré, chef d’une très bonne et très ancienne maison faisant le commerce d'importation du café et se tenant notoirement à l'écart des opérations de spéculation.
Néanmoins, à l'origine, les opinions furent très divisées dans les milieux commerciaux du Havre sur la marche future de l'affaire et sur ses chances de succès. Nombre d’importantes maisons, qui faisaient le commerce d'importation sans y mêler aucune opération de spéculation, refusèrent de participer à la Caisse et plusieurs d’entre elles évitèrent même pendant les premiers temps d'entrer en relations avec la Société. Cependant, son utilité fut bien vite appréciée et, dès la fin de 1884, une tentative fut faite pour créer une Société concurrente dont le capital fut rapidement souscrit.
Cette tentative aboutit à une fusion qui eut lieu au début de 1885. La Société primitive fut mise en liquidation et reconstituée immédiatement, le 12 mai 1885, sous le même titre. Le capital fut porté à 4 millions et divisé en 4,000 actions de 1,000 francs chacune ; l'assemblée générale du 23 décembre 1890 décida que les 4,000 actions (complètement libérées au moyen de prélèvements opérés sur les bénéfices des années 1889 et 1890) seraient échangées contre 8,000 actions de 500 francs. En 1895, le capital a été porté à 6 millions, divisés en 12,000 actions de 500 fr.
L'activité de la Caisse s'est également élargie : elle admet, en 1886, les affaires sur leslaines et les cuivres ; en 1887, celles sur l’indigo ; en 1890, celles sur le caoutchouc et le poivre ; ces quatre derniers produits n’ont point d’ailleurs donné lieu à de forts mouvements d’affaires : ils figurent à titre très secondaire.
Cette activité doit être appréciée au triple point de vue des
résultats obtenus par la Caisse elle-même, des effets produits sur la place, du développement apporté aux transactions.
a) Les augmentations de capital que nous venons de signaler, le chiffre des bénéfices annuellement distribués et des réserves constituées établissent comment la prospérité de a Société, après avoir été jusqu'en 1894 en progression très rapide, suit désormais une ligne, ascendante encore, mais plus uniforme.
En 1886 (capital, 4,000,000) les réserves se montaient à 155,000 francs; elles atteignent en 1895, 1,170,000 francs ; en 1896 (capital, 6,000,000), elle sont de 480,000 fr. et ont augmenté depuis de façon continue, atteignant en 1900 près d'un million, — en 1906, 1,954,000 fr.
Le tableau suivant indique le montant des recettes (intérêts et commassions), perçues par la Caisse :
ANNÉES ANNÉES ASS 226.880 francs | 1895... . . 503.958 francs ASSL NT 984.805 — SIC HA — SSD ARR 908.980 — 1e es à 457.909 … — 1SSON 574.45h — 1905 450.903 — 1887... . . 1.208.386 — ASJOE 508.861 — 1SSS 0 929.270 — 1900 PER 858.941 — TROP TOUS LOUTEERS COLA — 1890... . . 667.937 — 1902 GA) QT — SIT SS 745.447 — 1ODS ee 549.374 — SO 693.503 — LOUE DOS — 10 à 899.128 — ED © à à 608.808 — 18940 459.606 — OU 659.771 —
Les dividendes distribués présentent de brusques variations : ils sont naturellement soumis à l'intensité plus ou moins grande des opérations à terme elles-mêmes. Toutefois, il faut remarquer que les années se succèdent avec une certaine régularité, ramenant périodiquement les époques d’activité, suivies d'un ralentissement relatif.
ANNÉES Dividende ANNÉES Dividende SSD Re 72 fr. 50 LRO CE GO fr. »
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