LECONTE DE LISLE
L'auteur des Erinnyes ne manque pas au premier devoir du poète, qui est d'être beau. Sa tête a un aspect guerrier et dominateur, et tant par la ferme ampleur que par le développement des joues, indique les appétits d'un conducteur d'hommes, qui se nourrit de science et de pensées, comme il eût mangé sa part des bœufs entiers au temps d'Achille, et qui, s'il n'est qu'un petit buveur dans la réalité matérielle,
peut vider d'un trait le grand verre, pareil à la coupe d'Hercule, dans lequel Rabelais nous verse la rouge vérité. Le front, très -haut, se gonfle au-dessus des yeux en deux bosses qui ne font guère défaut dans les têtes des hommes de génie ; les sourcils bien fournis sont très-rapprochés des yeux, et ces yeux vifs, perçants, impérieux et spirituels sont comme embusqués au fond de deux cavernes sombres, d'où avec impartialité ils regardent passer tous les Dieux.
Le nez osseux est creusé à sa racine, et à l'extrémité avance assez violemment avec des airs de glaive ; la bouche rouge, charnue, que surmonte un plan net et hardi, est ferme, fière et malicieuse, très-accentuée d'un pli railleur qui la termine ; le menton légèrement avancé, gras et un peu court, se double déjà (pour exprimer que tout grand travailleur a quelque chose du moine cloîtré, ne fût-ce que l'isolement et la patience ! ) avant de se rattacher à un cou solide et pur comme une colonne de marbre. Lorsque songeant à traduire Eschyle et à créer une Orestie fran-
çaise, Leconte de Lisle se promenait, en causant avec le vieux combattant de Salamineet de Platée, dans le pays idéal de la Tragédie, tout à coup il s'aperçut que son compagnon de voyage était chauve à ce point que les tortues pouvaient prendre son crâne pour un rocher poli. Alors, ne voulant pas humilier ce titan, et d'autre part ne renonçant qu'à regret à un ornement dont l'indispensable beauté ne saurait être méconnue, il se résigna à prendre le parti de devenir chauve par devant, tout en gardant sur le derrière de la tête la richesse soyeuse et annelée d'une chevelure apollonienne.
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