LES MÊMES, EUGENE
( // arrive à la fin du morceau).
EUGENE, à la cantonnade.
Ma fol j M. le Comte , prenez- le comine vous voudrez : a-t-on vu jamais un caractère plus bizarre. PRUDENT, à Trottenuille.
Attention ; il se passe ici quelque chose de nouveau.
EMILIE
Vous paroissez agité. Est-ce que M. de Saint-Phar .^..
EUGÈNE
Ahlne m'en parlez pas 5 il est ce matin d'une humeur ! Je ne conçois plus rien à cet homme là. Quand il pleure , il veut que tout le monde ait du chagrin ; quand il rit, il faut que tout le monde soit gai.
MAD, GUILLEMAIN
En vérité ?
EUGÈNE
Je vous ai dit, il n'y a qu'un instant, qu'il venoit de recevoir une lettre 5 eh ! bien , cette lettre lui apprenoit la mort d'une de ses grand'tantes.
MAD. GUILLEMAIN jX'ïfemenf.
11 se pourroit !.... quoi ! ce bon M. de Saint-Ï*har auroit perdu !....
EMILIE
Ah ! je prends bien part à sa peine. Y a-t-il quelque chose de plus cruel que de perdre une grand'tante r
( 23 3 TROTTEAVILLE.
Ail! ce pauvre M. le Comte! pourquoi faut-il qu'un aussi galant homme !
PRUDENT
Qu'un homme aussi bon , aussi juste !...
ADOLPHE
Je partage bien son affliction.
PRUDENT
Il doit être inconsolable.
EUGENE
Je conçois ses regrets. Maisildevroitse souvenir que je ne suis que son secrétaire 5 et que ce malheur ne m'atteint pas. Enfin , le croiriez-vous , Messieurs ? toutà-l'heure, il avoit l'air de trouver mauvais que je ne prisse pas le deuil. Monsieur le Comte , ai-je osé lui répondre , je n'ai pas eu l'honneur de connoître madame votre tante 3 je ne l'ai même jamais vue. Et qu'importe j monsieur j m'a-t-il dit ? Je m'attendois à recevoir de vous cette preuve d'attachement. Ce n'eut pas été pour ma tante que vous l'eussiez faitj mais pour moi , monsieur, à qui vous avez, je crois, quelques obligations.
PRUDENT, à part.
Cela est assez juste.
EUGENE
Mais , a-t-il ajouté , cela ne vous regarde pas ; c'est tout dire, l'égoïsme ! toujours l'égoïsmé! ah ! qu'un homme en place est à plaindre , de ne voir autour de lui que des cœuis froids, fermés à tout sentimen: de pitiéj de ne jetter les yeux que sur des intrigants f;..V.;. ''" "'^^^
MAD. GUILLEMAIN. ' "^
Il a dit cela ?
EUGENE, les regardan t.
Cela n'est que trop vrai !
ADOLPHE
Comment? exiger que vous preniez le deuil ! cela ne sq conçoit pas.
TROTTEIVVILLE. ^
Vous avez fort bien fait de ne pas avoir cette lâche
complaisance. '
ÉivnLiE.
On ne prend le deuil ordinairement que pour desper-
sonnes qui nous sont chèieg. Mon mari viendrolt à mourir; je porterois le deuil avec plaisir : rien de plus naturel. Mais, pour use personne, que l'on ne connoît pas ? Allons donc !
EUGENE
West-il pas vrai? ('à part) Les aurois-je mal jugés.
PRUDENT
Cependant, en votre qualité de secrétaire....
EUGENE
Quoi! vous me conseilleriez ?....
PRUDENT
Combien avez-vous d'appointemens ?
EUGENE
Ah ! monsieur le Comte ne me connoît pas encore.
Air : L'Amour est un Dieu volage.
De pareilles injustices Me révoltent malgré moi.
De rhonneur je suis la loi.
Faut- il que , dans mon emploi y Je supporte ses caprices P PRUDENT, à pan.
Par les mots qu'il se permet.
Ah ! comme il se compromet!
EUGENE
Non , ma place expose au blâme.
Désormais, pour la garder, Il faudroit n'avoir point d'âme.
PRUDENT, TROTTENVILLE , ADOLPHE, à pari et ensemble. Si j'osois la demander! (ter.)
pRUDEN'ï' j tirant sa montre.
Une heure bientôt! je me retire^ {à part). Gardonsnous bien de leur dire mon projet.
TROTTENVILLE.
Moi de même.
Mais M. de Saint-Phar va vous donner audience.
TROTTENVILLE,
J'aime mieux revenir un autre jour. Un homme qui est dans le chagrin , aller lui parler d'affaires ! Non : toutes réflexions faites , je vais aller passer huit jours à la campagne.
PRUDENT , très-vivement.
Oui : cela vous fera du bien. La campagne est superbe , je vous conseille d'y aller. Moi, je ne reviendrai
ici que dans quinze jours..... un mois six semaines.
Je verrai.
EUGENE
Mais pensez donc au temps que vous avez perdu ?
TROTTEIS VILLE.
Nous sommes tous voisins, je demeure ici à côté; Monsieur demeure en face.
MAD. GUILLEMAIN
. Moi , je loge à deux pas.
EMILIE
Je demeure dans cette rue même. Il ne faut pas d'ailleurs importuner M. de Saint-Phar. Allons 3 mon cher Adolphe , donnez-moi le bras. INous ne reviendrons que vers la fin de la semaine prochame.
MAD. GUILLEMA.IN.
Suivez-moi , ma nièce j au commencement du mois, Dous verrons s'il est convenable que nous nous présentions chez M. le Comte.
TROTTENVILLE.
AIR : Vaudeville de madame Favart,
Oui , partous.
Respectons Sa douleur amère j Quand nous reviendrons, Par nos soins nous Tadoucii-ans.
Respectons,
Attestons , ■ . i «.
Sa douleur sincère :
Nul n'tst en honneur Plus sensiLle qu'un grand seigneur.
MAD. GUILLEMAIN
Oui , c'est à moi de répandre Son éloge mérité.
ADOLPHE
Disons qii'un neveu si tendre JS'a pourtant pas hérité.
TROTTEIS'VILLE.
Pour en porter la nouvelle A tout Paris éploré , Çue mon journal révèle Que le Comte a pleuré.
TOUS
Oui j partons , etc.
Ils sortent.