HEIN ! SONT-ILS BÊTES
Par une chaude matinée d'été, je peignais sur le bord de la Marne, à Mézy. J'avais établi mon chevalet sur une pente gazonnée qui descend doucement jusqu'à la rivière, et planté ma pique sans effort dans les herbes abondantes et grasses qu'avivait le voisinage de l'eau. Le décor qui se déroulait sous mes yeux et dont je m'efforçais de fixer sur ma toile les caractères typiques, joignait la suavité des colorations à la grâce harmonieuse des lignes.
A l'horizon, les fonds de Jaulgonne et de Moulins se noyaient dans des vapeurs rosées. Un imposant groupe d'arbres, d'une tonalité puissante, masse d'ombre qu'enveloppait le poudroiement lumineux de l'atmosphère, servait d'assiette à toutes les valeurs du tableau. Le ciel violacé dans sa zone inférieure, s'y confondait avec les coteaux bleuissants, et prenait au zénith des tons de turquoise. Quelques légers flocons se formaient lentement en petits nuages blancs, immobiles comme des ballons captifs; car
nulle brise ne les poussait. Rien ne mouvait dans la nature, ni la rivière assoupie, ni les arbres sans frémissements.
Je nageais en plein azur, dans les voluptés de la lumière et du silence — un de ces silences pleins de vibrations et de bourdonnements où l'on sent palpiter la vie universelle, et je m'abandonnais si bien à la douceur de vivre que je ne saurais comparer l'état où je me trouvais qu'aux pures joies paradisiaques, parce qu'il se résumait en une absolue sérénité et no devait rien au jeu des passions de l'humaine nature. La plénitude de mon bien-être était telle que je m'y fusse oublié moi-même, et comme abîmé, si un bruissement léger comme un frisson d'ailes ne m'avait fait dresser la tête.
Devant moi, sans que je l'eusse vu s'approcher, glissait doucement, au ras de l'eau, un long bateau couvert d'orangers fleuris, hauts comme des arbres, tous réguliers de tête et de tige, bien plantés dans de solides caisses peintes en gros vert atténué. Ils venaient de quelque château de Champagne ou de Lorraine auquel ils avaient fait longtemps un collier d'émeraudcs, et s'en allaient orner la terrasse de quelqu'autre somptueuse résidence des heureux de la terre. On eût dit une sorte de bois sacré, de jardin des Hespérides qui venait d'émerger de la rivière. L'air en était tout embaumé. Le bateau descendait paisiblement le fil de l'eau avec sa verdoyante parure. Longtemps je suivis du regard ce parterre flottant jusqu'à ce qu'il disparût au détour d'une île. J'aurais voulu ralentir sa marche pour prolonger cette vision délicieuse qui m'eût certainement échappé, si le gouvernail n'avait grincé un peu au coude de la rivière.
N'en est-il pas ainsi du bonheur? Nous avons besoin d'un retour réflexe sur nous-mêmes pour jouir des bons moments que nous arrachons à l'Apre destinée, et les heures les plus douces de la vie passeraient sans qu'on y songeât, si quelque chose, — un soufile, un rien, — ne nous avertissait que nous sommes heureux. Il faut toujours que le gouvernail grince un peu pour que nous nous sentions
vivre et que nous goûtions notre bonheur. Il faut qu'une feuille de rose nous blesse pour que nous nous apercevions que nous sommes sur un lit de roses. Le bonheur complet n'est pas fait pour l'homme parce qu'il anéantirait sa personnalité.
Pour une fois qu'il m'arriva de peindre dans les environs de Paris, je n'ai pas eu à m'en féliciter.
C'était à Bellevue. Je m'étais commodément embusqué dans le retrait formé par deux murs de parcs qui se coupaient à angle droil. De ce poste, je voyais se dérouler au loin la plaine immense où grouillait la ville « d'ombre et de lumière», sous une couche de vapeurs grises que trouaient ça et là, un dôme, une flèche, un monument dépassant le niveau moyen. Au premier plan la terrasse de Bellevue. A droite, des arbres séculaires, orgueil d'une propriété voisine, faisaient voûte au-dessus du panorama lointain de Paris tandis qu'à gauche, un petit cabaret, peint en rouge s'appuyait à une de ces bètes maisons à six étages, telles qu'on en sème aujourd'hui un peu partout, et qui avait l'air tout dépaysé dans l'ennui de son isolement.
J'avais à peine commencé mon travail que je me sentis aussitôt l'objet d'une surveillance aussi incommode que désobligeante. Des gens me jetaient en passant un coup d'œil oblique et soupçonneux ; d'autres restaient prudemment à distance et regardaient dans ma direction en chuchotant mystérieusement. De temps en temps, le mastroquet d'à côté venait sur le pas de sa porte comme pour m'épier. Quand il reconduisait des clients, il tenait avec eux, sur le seuil de la maison, d'interminables colloques dont je paraissais faire tous les frais. Cet étrange espionnage ne tarda pas à me troubler, à m'agacer effroyablement. Pourquoi ces défiances ? Qu'avais-je donc d'extraordinaire ? Me prenait-on pour un mouchard ou pour un criminel ?
D'abord je chantonnai par manière de contenance. J'allai jusqu'à siffloter la Marseillaise pour me concilier les bonnes grâces du marchand de vin; mais toujours les groupes se succédaient, stationnant quelques instants sans approcher, et je restais là, dans mon coin, comme un condamné dont on s'écarte avec horreur. Cette quarantaine devenait insupportable. N'y tenant plus, j'entrai au cabaret demander un bock; — un prétexte pour faire parler le patenté.
— Ce n'est pas vous qu'on regarde, me dit-il; c'est l'endroit où vous êtes assis. On se demande si c'est la police qui vous a envoyé ; car on a assassiné là un homme, hier au soir, un homme attiré par une gourgandine de connivence avec des souteneurs. Il y a eu, ce matin, descente de police. On a relevé des pas, recueilli des pièces à conviction, et il n'y a pas deux heures qu'on a enlevé le cadavre pour le porter à la Morgue... Tout ce monde là vient voir le théâtre du crime... Bonne journée pour moi! ajouta-t-il avec un éclair de satisfaction qu'il eut la pudeur de réprimer aussitôt.
Voilà bien les environs de Paris ! Aucune capitale n'est plus favorisée sous ce rapport. La Seine enlace la grande ville de ses gracieux méandres ; de verdoyants coteaux, semés de blanches villas, lui font de toutes parts un cadre
incomparable. Mais la Seine charrie des <( macchabées » ; les sous-bois rêveurs ont des taches de sang. Vous ne pouvez vous asseoir sur un tertre sans penser que là, peutêtre, on a coupé une femme en morceaux. Elles sont loin, les brebis de M""= Deshoulières. Elles ont cédé la place aux rôdeurs de barrière, aux coupeurs de bourses, aux jolis cœurs du bonneteau, aux dévaliseurs des habitations suburbaines et autres sectateurs de « la reprise individuelle. »
Il n'est pas un de ces jolis pays, chers aux promeneurs du dimanche, qui n'ait acquis une triste célébrité dans les annales delà cour d'assises ; pas un coin ombreux qui n'ait sa sinistre légende ; pas une localité au nom de laquelle ne soit à jamais accolé, comme une note d'infiimie, le souvenir d'une cause célèbre, — Le crime du Pecq, les assassinats de Pantin, les étrangleurs de Chatou, la bande de Limours, les vols de Neuilly, l'affaire de Villemomble, etc., etc. N'est-ce pas à vous gâter les paysages les plus enchanteurs ? Et notez qu'on ne risque pas seulement de heurter du pied quelque débris suspect, on court encore la chance de faire soi-même les frais d'un palpitant faitdivers dont se repaîtront les lecteurs du « Périt Journal. » Aussi n'est-il pas prudent de s'aventurer dans un certain rayon de la banlieue parisienne sans s'être pourvu d'un arsenal de poclie, couteau, coup de poing américain, revolver, ni plus ni moins qu'un député qui se rend à une séance du Palais-Bourbon.
Le récit du débitant m'avait fait froid dans le dos. Je n'avais plus le cœur i l'ouvrage. Quelque hâte que j'eusse pourtant de quitter la place, je notai rapidement en quelques traits de crayon la disposition des lieux, et j'en fis un dessin pour le Monde illustré qui eut, grâce à moi, l'avantage de publier, le premier, Le théâtre du Crime.
Comme le marchand de vin de Bellevue, j'ai cueilli l'occasion au passage ; — il fiiut bien que tout le monde vive ! — mais jamais plus on ne me reprendra à peindre dans « les prés fleuris qu'arrose la Seine... »
La Meuse miroitait dans la brume argentine d'un matin de septembre. L'air était vif et frais, « gai, » comme disent les paysans dans leur langage simple et coloré. Dispos pour le travail, je venais de développer mon pliant, de planter mon parasol, et j'ouvrais, plein d'espoir, — et d'illusions peutêtre, ma boîte à couleurs, quand, tout à coup, j'entendis le pont suspendu qui relie le quartier industriel de la Bouverie au vieux Revin osciller et gémir sous le pas pressé des ouvriers qui sortaient en masse des usines, des forges et gagnaient précipitamment la ville. Ce n'était pas l'heure de leur repas, et leur allure tumultueuse n'était point celle de gens qui vont manger la soupe. En même temps, je perçus une rumeur sourde qui grossit bientôt en une clameur confuse à laquelle ne tardèrent pas à se mêler les sonneries du clairon et les appels effarés des cloches secouées à toute volée. Plus de doute; le feu était à Revin.
Peindre en un pareil moment, ce m'eût été impossible.
Une inexprimable angoisse m'oppressait, et ma main n'était pas sûre. Je fis, non sans regret, le sacrifice de ma séance et repliai bagage.
N'avez-vous pas remarqué, comme moi, que les incendies — comme beaucoup d'autres fléaux du reste, — sont plus horribles encore de loin que de près, sans doute parce que l'imagination s'affole et en agrandit les proportions. Le meilleur moyen de dissiper le malaise anxieux qui vous étreint la poitrine, c'est d'aller droit au sinistre, de se mêler à la foule, de devenir tout simplement un des anneaux de la ciiaîne de secours. Ce rôle de comparse que vous remplirez machinalement dans la « figuration » du drame vous mettra en paix avec vous-même, et vos voisins se chargeront promptemcnt de vous distraire par leurs lazzis, car partout où il y a une foule, il se rencontre des loustics.
En me hâtant vers la ville, je croisai un pêcheur à la ligne. D'un pas tranquille et mesuré, il s'en venait, le cœur léger, taquiner l'ablette et le goujon. Sans doute, il avait amorcé la place la veille. Il s'était promis une friture pour son déjeuner, et l'abomination de la désolation ne l'en eut point fait démordre.
Absolument indifférent à ce qui se passait derrière lui, cet homme semblait se dire : « au diable les fâcheux ! Pourquoi les sinistrés ont-ils si mal choisi leur temps! » Il m'inspira tout d'abord un vif sentiment de répulsion qui n'allait pourtant pas jusqu'au mépris. C'est chose si rare, un homme qui ose marcher en sens inverse de la foule ! Nous ne sommes jamais tout-à-fait insensibles à cela, nous autres artistes, nourris dans l'horreur du Panurgisme.
Je sais bien qu'en certains cas, — et celui-ci est du nombre, — le devoir est de marcher tout bêtement avec tout le monde ; que, dans l'espèce, cette malencontreuse affirmation d'indépendance était souverainement déplacée ; qu'elle manquait de goût autant que de cœur; qu'elle se doublait d'un monstrueux égoïsme. Encore cette sérénité dans l'égoïsme ne laisse-t-elle pas de m'imposer un peu ; car elle n'est point le fait du premier pleutre venu. En
voilà un du moins qui a le courage et la franchise de son vice.
C'est égal ; voyez-vous ce maître original attachant son asticot, lançant sa ligne, surveillant son bouchon avivé de rouge, relevant vivement le scion flexible à l'extrémité du quel frétille un petit poisson d'argent, pendant que Revin brûle, que les cris « au feu ! au feu ! » se détachent en notes aiguës sur la basse grondante de la population agitée et qu'un nuage compact de fumée noire coiffe lugubrement la ville d'une calotte de plomb ? C'est épique en vérité. Jamais je n'aurais cru que la passion de ce sport inoffensif pût atteindre à ce degré de cruauté.
Cela renverse toutes les idées que l'on se fait d'ordinaire du paisible monomane qui, armé de tous ses engins, a déjà bien de la peine à faire peur aux poissons. Un pêcheur à la ligne féroce, cela ne se voit pas tous les jours ; aussi bien n'ai-je pas manqué de noter le fait sur la marge de mon album.
De 1.1 station des Essarts à Villenauxe, la voie ferrée (ligne d'Amiens à Dijon ; — section de Mèzy à Romilly) descend, avec le maximum de pente autorisé, à travers un pays pittoresque et accidenté. Les bois, les ravins, les rochers semblent se livrer, en sens inverse du train, à une fuite vertigineuse, et dans une échancrure du bois, on a, prompte comme un éclair, la vision instantanée d'une tour romane, habillée de lierre, qui s'élève, imposante, sur le
transept d'une église en ruines. C'est la Tour de Nesles.... Nesles la Reposte (reposita). Il ne reste plus autre chose aujourd'hui de l'abbaye que de savants Bénédictins sont venus fonder jadis, à l'ombre des grands bois, dans cet endroit soUtaire, propice à l'étude et à la méditation.
Bien que nous fussions lancés à toute vitesse, mon œil, rompu à cet exercice, avait saisi au vol tous les éléments d'un tableau charmant, et pendant que la locomotive m'emportait, dans son élan aveugle, loin du site entrevu, je me disais avec la certitude tranquille du peintre qui a trouvé son motif : « je reviendrai. »
Je couchai à Villenauxe, et le lendemain matin je repris le chemin de Nesles. Six kilomètres à iaire dans la fraîcheur des bois, sur une route égayée de ruisselets moussus, c'est juste ce qu'il faut pour vous mettre en haleine. Tout en me grisant des bonnes senteurs forestières qui emplissaient l'air, je rêvais à ma Tour de Nesles; comme la laitière de la fable, je faisais mes châteaux en Espagne. J'attaquais crânement mon aquarelle ; je la réussissais ; je l'exposais au prochain salon.
— Comme cela ferait bien au livret : « La Tour de Nesles.... la Reposte ! »
Rien qu'à cause du titre, je la vendais.... aux héritiers Gaillardet, ou peut-être à M. Alexandre Dumas...
Je n'avais pas voulu surcharger mon bagage d'encombrantes provisions de bouche. Bah ! pensais-je, je trouverai toujours bien là-bas l'omelette classique. Je me rappelais avoir vu luire des toits et fumer des cheminées à travers la feuillée. Donc il y avait un village ; mais il en fallut rabattre. Le pays se composait de groupes de deux à trois maisons, fort distants les uns des autres. Cela ne me disait rien qui vaille....
Il était encore de bonne heure. Je me mis au travail sans perdre une minute. Mais toute l'ardeur que j'y apportai ne put faire que je n'entendisse pas, à l'heure critique de l'Angelus, les appels déchirants de mon estomac. Je n'ai jamais eu la moindre disposition pour jouer les Succi ;
pourtant cela devrait entrer dans l'éducation d'un artiste d'apprendre à vivre sans manger — comme a fait cet autre jeûneur émerite, Merlatti, peintre de son état ; — mais je ne me suis jamais exercé à ce sport f;miclique ; car aux jours faciles de ma jeunesse, pas n'était besoin de pousser la prévoyance aussi loin.
Une jeune fille de seize à dix-huit ans gardait les vaches près de moi. Je lui demandai si je ne pourrais pas trouver à déjeuner dans le pays.
— Dame ! non, m'sieu, répondit-elle.
— Il n'y a donc pas d'auberge.
— Elle est tout là-bas, à l'autre bout du pays. Il y a bien un quart de lieue d'ici ; et encore, elle sera fermée, si le monde est aux champs.
— Je n'ai pas le temps de courir si loin ; mais vous qui demeurez tout prés, est-ce que vous n'aurez pas la complaisance de me faire une omelette ?
— Dame ! m'sieu, j'donnons point à manger...
— Voyons, ma belle enfant, vous êtes trop aimable pour me laisser mourir de faim. Quand ce ne serait qu'un bouchon de pain et une tasse de lait, vous ferez bien cela pour moi.
O puissance de l'éloquence ! La petite vachère était touchée.
— Eh ben, t'nez, j'y vas; mais à une condition, c'est que vous garderez mes vaches pendant ce temps-là...
— Qu'à cela ne tienne ; je m'en charge.
— Surtout ne les laissez pas manger l'herbe de la voisine ça me ferait avoir des raisons ; elle est si sottisière.
Je remplis mon intérim de façon à mériter les félicitations de la titulaire, et quand elle reparut, je lui remis la gaule du commandement en échange dos vivres qu'elle m'apportait.
Un bon morceau de pain bis et une jatte de lait, voilà, Messeigneurs, l'orgie que j'ai faite à la Tour de Nesles. Ce repas trop frugal, mais peu ruineux, — vingt centimes, quatre sous — me permit d'achever mon aquarelle, de
regagner la station des Essarts, et finalement mon domicile où jamais le pot-au-feu ne me parut plus savoureux et plus réconfortant.
Voici la note que je retrouve à ce propos, sur une page de mon album :
« 17 août 1885 ; journée bien employée; croqué la Tour de Nesles et gardé les vaches (début) ».
Je n'en suis pas plus fier pour cela ; mais tout le monde n'en peut pas dire autant.
De Moiithcrnic, village industriel des bi)rds de Li Meuse, où nous étions venus prendre gite, la veille au soir, nous partîmes, Jean Desbrosses et moi, par un beau matin bleu, la boîte de couleurs à la main , du pain plein nos poches, et nous TOUS engageâmes dans la pittoresque vallée de la Semoy.
Les heures passèrent vite à explorer et à peindre. Vers la fin de l'après-midi, le ciel se couvrit de nuages menaçants. « Voilà un grain qui se prépare; il faut songer au retour » fis-je plusieurs fois avec la prudence qui me caractérise. Mais Jean Desbrosses est un vaillant, un paysagiste des temps héroïques. Il ne déteste pas souft'rir dans son bienêtre quand c'est pour le bon motif. Il éprouve même une certaine volupté à risquer la fluxion de poitrine. C'est comme un sacrifice de plus qu'il fait à son art, et il croit sincèrement que ce sacrifice ne peut manquer d'être récompensé. Il ne tintdonc aucun compte de mes avertissements.
Bientôt Forage éclata, un orage à grand orchestre avec cuivres, cymbales, grosse caisse et tam-tam. Nous nous abritâmes de notre mieux, contre la pluie qui fouettait, dans des anfractuosités de rochers, et la nuit vint nous surprendre dans cette situation critique.
A quelle distance étions nous de Monthermé, et comment regagner le pays, maintenant que nous avions perdu la piste, loin de tout chemin tracé ?
Nous ne savons comment nous nous serions tirés d'embarras, si une femme n'était venue à passer. Encapuchonnée de son jupon, elle portait la soupe à son homme, à la forge de Phadé. Nous lui contâmes notre détresse. « Vous en êtes loin, de Monthermé, nous dit-elle, vous aurez plus court de descendre à Tournavaux; c'est l'affaire de vingt minutes. » Et elle essaya de nous orienter.
Nous arrivâmes à Tournavaux, trempés, crottés, dans un état à faire peur, et avisant une cahutte où se balançait une branche de houx au-dessus de l'iuiique fenêtre éclairée, nous entrâmes. Trois ouvriers forgerons, noirs comme des cyclopes, mangeaient la soupe, attablés. Ils nous jetèrent un regard méfiant de leurs yeux blancs qui prenaient une expression féroce au milieu de leurs faces de nègres, sous leurs cheveux embroussaillés. Une grande femme osseuse vint à nous, et d'une voix dure :
— Qu'est-ce que vous voulez ?
— Manger d'abord...
— Il n'y a rien.
— Vous avez toujours bien du pain, du fromage, une bouteille ?
— Voilà tout ce que je peux vous donner, ajouta-t-elle en apportant un pain et un grand coutelas. — Mangez ; vous ne savez pas si vous en ferez autant demain...
Si c'était une plaisanterie, elle nous parut lugubre. D'autant que l'on entendait sortir d'une soupente un horrible bruit, un gémissement sourd et continu avec, de temps en temps, un cri déchirant où l'angoisse se mêlait à la douleur.
— Qu'est-ce cela ?
— C'est le vieux qui se meurt...
Joli assaisonnement pour notre repas ! Les trois ouvriers partirent pour leur travail de nuit, à la forge, un peu tourmentés de laisser la femme seule à la maison, à la merci de malandrins comme nous. Aussi quand nous demandâmes à coucher, nous reçut-elle de la belle manière.
— Y a pas de place ici pour vous.
— Indiquez-nous une autre auberge.
— Il n'y en a pas d'autre.
— Eh bien ! alors, nous allons trouver le maire, et nous verrons si vous ne nous logez pas...
Elle parut se rassurer un peu en voyant que nous ne redoutions pas de nous présenter au magistrat municipal et, du seuil de la porte, elle voulut bien nous montrer sa maison. Le maire, un brave paysan qui vit bien vite à qui il avait affaire, eut la complaisance de nous ramener lui-même chez la mère Papier (c'était le nom de l'hôtesse), et voilà comment, grâce à des protections, nous obtînmes deux bottes de paille sur lesquelles nous nous endormîmes d'un sommeil macabre au râle du moribond qui agonisait à côté.
Qiaand, le lendemain, nous nous réveillâmes de ce cauchemar, la soupente était silencieuse. Une chandelle fumeuse l'éclairait d'une lueur louche, disant assez que tout était fini... Au dehors, le ciel était radieux. Le soleil chantait un air de bravoure. Comme des capucins de baromètre, nous voilà soudain remis au beau, et tout rassérénés. Les trois grands diables noirs qui nous avaient inquiétés hier, lavés aujourd'hui â grande eau, savonnés, • relingés prêts pour les démarches nécessitées par le décès, nous parurent les gens les plus débonnaires du monde. La mère Papier ellemême nous jugea au grand jour plus avantageusement que la veille. Elle nous avoua que nous lui avions fait grand peur. Elle eut à cœur d'effacer la mauvaise impression qu'elle avait dû nous faire, et tint à nous confectionner une bonne soupe d'Auvergnats, ne voulant absolument pas nous laisser partir à jeun.
Pendant qu'elle activait le feu et surveillait la marmite, nous humions l'air vif et frais du matin sur le seuil de la porte, curieux de reconnaître les aîtres du pays, lorsque notre attention fut attirée par un spectacle des plus divertissants. Un homme, au milieu de la place, envoyait, dans diverses directions, la note plaintive et traînante d'un cornet à bouquin. A cet appel connu, tous les ruminants du village vinrent lentement s'assembler; mais avant que le vacher communal emmenât le troupeau dans la montagne, les femmes accoururent, armées d'une large pelle, et se postèrent en observation derrière leurs bêtes respectives. Aussitôt que l'une de celles-ci levait la queue de certaine façon significative, sa maîtresse avançait la pelle pour recevoir une manne qui ne tombait pas du ciel, comme celle qui nourrit les Hébreux à leur sortie d'Egypte, et la ménagère s'en allait avec précaution la déposer toute fumante sur le maigre fumier de sa cour ; car dans ces pays deshérités où la terre arable est si rare, il ne faut rien laisser perdre. Cette singulière récolte ne va pas toujours, paraîi-il, sans contestations. Souvent une femme furieuse de rentrer au logis les mains nettes, accuse une voisine plus dihgente de l'avoir devancée et frustrée, et l'on a vu des commères se prendre aux cheveux pour une bouse de vache. Que voulez-vous ! Comme dit Brasseur dans la Cagnotte : « Faut d'I'engrais ! Faut d'I'engrais! »
vni.
Le joli village de Saint-Riquier, tout proche d'Abbeville, offre de l'intérêt aux touristes, à cause de son ancien couvent de Bénédictins converti en séminaire, et de sa vaste abbatiale où domine le gothique flamboyant, devenue aujourd'hui église paroissiale. On y remarque des grilles en fer forgé d'un beau travail, des bas-reliefs en albâtre du XV* siècle, des volets de tryptique représentant la légende de Saint-Riquier, des fragments de peintures murales à sujets macabres, des ciboires, des navettes ;\ encens, tout ce que l'on a pu sauver du riche trésor de l'abbaye, et un Christ en
bois du fameux sculpteur Girardon, d'une expression surhumaine et qui, à lui seul, vaut le déplacement.
Les voyageurs qui descendent à la station de Saint-Riquier gagnent le village par des chemins ombreux, bordés de haies vives et de vergers. Au nombre des gens qui se dirigeaient vers le pays en même temps que moi, se trouvait un joueur d'orgue de barbarie, suivi de toute sa tribu, une femme portant un dernier né en sautoir, et d'autres enfants d'âges et de tailles régulièrement échelonnés. Nous venions, eux et moi, s faire » le village de Saint-Riquier.
L'homme, traînant la jambe, se mit à parcourir le pays en saturant les échos d'alentour avec la valse des Roses et le « Miserere » du Trouvère. Je m'installai dans un angle de la place pour « tirer » le donjon gothique qui domine de sa masse imposante les maisons du village. Toutes ces maisons sont peintes du haut en bas, selon l'usage du Nord, de couleurs quelque peu criardes, ce qui est d'un effet plus bizarre qu'heureux.
Je me mets au travail, doucement bercé par le rythme dolent et mélancolique de l'orgue. J'en percevais les sons, plus distincts ou plus vagues, selon que le musicien se rapprochait ou s'éloignait. De temps en temps Manrico le Trouvère, et Eléonore interrompent leur plainte déchirante
et restent en plan sur une note prolongée qui détonne
C'est que l'imprésario ambulant a lâché un instant la poignée de son instrument pour empocher un sou.
Une petite fille d'environ douze ans, l'aînée de la bande, blonde comme une alsacienne et toute proprette avec son éventaire de papier à lettres retenu devant elle par des bretelles, se posta près de moi. Bientôt un autre blondin, plus jeune, porteur d'un accordéon, vint flanquer mon aile droite. Ils se tenaient là, à mes côtés, silencieusement, sagement, respectueusement.
Je n'en étais encore qu'à déterminer les points de repère du motif, et à tracer les lignes générales. Ce travail préliminaire intéressait peu le gamin impatient de me voir peindre.
— Tout à l'heure, dit-il, vous aurez des petites balayettes, n'est-ce pas, m'sieu ? Il voulait dire : des petits pinceaux.
Pendant ce temps là, le joueur d'orgue sillonnait toujours le pays, dans tous les sens, en tournant sa manivelle. Il repassa devant moi, sa boîte à musique sur la cuisse, accompagné de sa femme, un enfant à la mamelle.
— Allons, vous autres, dit-il, ne gênez pas ce monsieur là. Vous avez autre chose à faire.
Les petits s'éloignèrent docilement, lentement, en jetant un dernier regard sur mon aquarelle qui commençait à prendre figure. Ils me dirent gentiment adieu, sans même essayer de me tirer « un'p'tit sou ».
N'étais -je pas un nomade comme eux, un travailleur, un porte-balle, presqu'un confrère ? On ne demande pas l'aumône à un copain. Je fus si touché de leur discrétion que je les rappelai et leur donnai... dix sous.
Si je destinais ces notes à un journal boulevardier, je ne manquerais pas de dire « un louis » ; mais je tiens à rester dans la vérité. J'ai la religion de l'exactitude.
Les petits demeurèrent ébahis de ma générosité. Un louis ne les eût certainement pas plus étonnés ni plus réjouis.
Le travail d'après nature ne va pas sans une extrême tension des facultés. C'est en quelque sorte un combat corps à corps où la vivacité du coup d'oeil et la rapidité des mouvements décident du succès. Aussi l'attention du peintre est-elle si violemment concentrée sur l'objet immédiat de son effort, qu'en dehors de cela, il ne voit rien, n'entend rien, ne sent rien. Tel qui craint le tonnerre se laissera surprendre, dans les champs, par les orages et les cyclones les mieux conditionnés.
Le paysagiste Chintreuil avait peur de tout, des taureaux, des vaches, des chiens ; je suis un peu de son école. Chose bizarre, c'est surtout depuis qu'il est tant question des belles découvertes de M. Pasteur que je crains les chiens. Eh bien! lorsque, planté dans la campagne, je me Hvre à l'exercice de mon métier, les pensionnaires de Bidel eux-mêmes, ne me feraient pas quitter la place, ni reculer d'une semelle.
Je peignais dans le clos du mouHn de Chierry, près
Château-Thierry, entouré de ruminants qui prenaient avec moi les plus grandes privautés. C'était à ce point qu'une vache vint manger à mon nez et à ma barbe, sans que je m'en aperçusse, la double courroie-poignée qui me servait à porter tout mon bibelot.
Après la séance, plus de courroie ; impossible de boucler mon bagage. J'entre au moulin, je conte ma mésaventure, et le meunier me tire d'embarras avec un bout de corde, en me disant : « Demain, je vous donnerai notre vieux chien Marmotte, et les vaches ne vous tourmenteront plus. »
Le lendemain, en effet, on mit les vaches dans la portion du pré où je n'avais que faire. On piqua un pieu muni d'une longue chaîne à la limite du champ qu'on leur laissait, et on y attacha Marmotte, en lui recommandant de veiller à ce que les vaches ne franchissent pas la ligne de démarcation. Marmotte comprit la consigne à merveille. Chaque fois qu'une des bctes rasait de trop près la frontière, le chien tirait sur la corde, remuait la queue, inquiet, grondeur, m'interrogeant de son regard expressif jusqu'à ce qu'il eût attiré mon attention, — et c'était là précisément le difficile. Alors, sur un imperceptible signe de tète ou d'yeux, il s'élançait avec des aboiements furieux et refoulait dans leur domaine les vaches bondissantes et indisciplinées.
Pourquoi attendait-il mon signal pour agir ? Etait-ce insuffisance du mot d'ordre ou besoin instinctif de subordination chez ces animaux si dévoués, si soumis, qu'ils en ont encouru le mépris des bons apôtres de la morale nouvelle ? Marmotte m'obligeait ainsi à une sorte de surveillance que j'aurais précisément désiré qu'il m'épargnât. Il arriva, — et cela ne pouvait manquer, — que ma surveillance se trouva bientôt en défaut. Dans le feu du travail, je n'entendis plus les avertissements réitérés, les appels désolés du pauvre Marmotte, et deux ou trois vaches, passant outre, violèrent mon territoire. Quand je m'en aperçus, il était trop tard. Les abois rageurs de Marmotte les rejetèrent affolées démon côté. Il me fallut jouer du bâton, et nous
eûmes toutes les peines du monde, le chien et moi, à leur faire regagner leur pâture.
Tout était rentré dans l'ordre ; mais Marmotte restait inconsolable d'avoir si mal fait respecter la consigne. Il était vexé, humilié, l'oreille et la queue basses, dans l'attitude d'un coupable qui sollicite son pardon. Je dus le caresser, le combler de bonnes paroles, pour le réconcilier avec lui-même : « Oui, mon bon Marmotte ; tu as bien fait ton service. Ce n'est pas ta faute si les maudites bêtes se sont moquées de nous, c'est la mienne. Je n'ai été qu'un maladroit.... ». C'est ainsi que nous fîmes notre paix.
Jusqu'alors, j'estimais le chien de confiance et sur le témoignage de M. de Buffon. Maintenant que j'ai vu à l'œuvre, dans des conditions si particulières, l'inteUigence et la dociUté de Marmotte, ce n'est plus seulement de l'estime que j'éprouve pour la race canine, c'est de l'admiration. Hier encore. Marmotte ne demandait qu'à me manger les mollets, et aujourd'hui, sur un simple signe de son maître, il se mettait à mon service et m'obéissait comme s'il m'eût appartenu depuis dix ans ! En vérité cela ressemble à de la suggestion ; mais j'écarte cette explication qui ne laisserait pas à l'animal le mérite de son dévoûment et de sa bonté.
Quand, l'année suivante, je retournai au mouhn de Chierry, je m'informai de Marmotte. La pauvre bête était morte récemment, écrasée sous la roue d'une lourde voiture de roulage qui passait sur la grande route d'Allemagne, à deux pas du moulin.
Encore une histoire de chien. Chacun sait que ces intéressants quadrupèdes, surtout ceux qui veillent à la sûreté des fermes et habitations isolées, ont horreur des gens mal mis. La blouse leur est suspecte; la blouse bleue du campagnard passe encore , car elle représente l'ordre et le travail ; mais la blouse blanche qui sent l'atelier, le faubourg, le club, le meeting, a le don de les exaspérer; et la mienne était précisément de cette couleur absolument décriée, le jour où je peignais la ferme de Romeny, à deux kilomètres de Jouarre.
Le chien n'était pas attaché : Dès qu'il sentit un étranger roder aux cntours de son domaine, il s'élança hurlant, menaçant, furieux. Il ne cessa de tourner autour de moi, durant ma première séance, i une distance à peine respectueuse, avec des grondements de mauvais augure, cxibant des crocs qui semblaient impatients de faire une connaissance trop intime avec ma personne. Même accueil les jours suivants. C'est seulement lorsque, de guerre las, il rentrait .i la ferme épuisé, haletant, aphone, que je pouvais
travailler avec quelque sécurité. Ce manège peu rassurant durait chaque jour un bon quart d'heure et, p-îndant ce temps-là, j'en passais un fort mauvais.
J'arrivais donc à ma séance, sur mes gardes, l'œil aux aguets, lorsqu'un jour, je fus tout surpris de voir le molosse assis paisiblement sur son train de derrière, au seuil de la grande porte charretière. Il me regarda de loin d'un œil placide sans daigner se déranger, sans jeter le moindre aboi.
— (( Voilà Major qui commence à me connaître », pensai-je, tout heureux de ses dispositions nouvelles, « avant peu nous serons une paire d'amis », et je me mis à l'ouvrage, sans plus songer au chien qui, bientôt, sans que j'y prisse garde, quitta sa place, et s'en vint pacifiquement de mon côté, tranquille, silencieux, paterne
Tout-à-coup il me sembla qu'un Hquide tiède coulait et susurrait dans ma botte. — « Cré non d'un chien!! m'écriai-je en me tournant vivement du côté d'où me venait cette sensation,.... mais le traître était déjà loin. Il regagnait allègrement la ferme, satisfait de la réussite de son plan, car on ne m'ôtera pas de l'idée qu'il y ait eu préméditation de sa part.
Voilà, selon toute probabiUté, comment l'animal aura raisonné dans sa jugeotte de chien : « L'individu que je surveille et que j'avais pris tout d'abord pour un vagabond de la pire espèce, n'est, selon toute apparence, qu'un monomane inoffensif. Sans doute sa blouse est de couleur inquiétante et, qui plus est, assez malpropre ; mais parmi les taches polychromes dont elle est maculée, je ne reconnais pas de trace de sang, et rien dans les allures du particulier n'indique un de ces dangereux récidivistes qui attentent journellement aux personnes ou à la propriété. Je pourrais donc, sans manquer à mes devoirs, l'envoyer se faire mordre ailleurs ; mais il me déplait ; il m'agace avec son mouvement automatique de l'œil et de la main ; c'est un inutile, un fainéant, un propre à rien. S'il ne mérite pas ma colère, je ne serais pas fâché pourtant de lui témoigner mon mépris d'une façon non équivoque »
C'est alors que, me voyant chaque jour, à pareille heure, planté au même endroit, immobile et muet comme une borne, il trouva plaisant de me traiter précisément comme ces bornes contre lesquelles ses pareils aiment à lever la patte. Ma botte en entonnoir, dans laquelle j'avais soigneusement replié mon pantalon de coutil, lui offrait un récipient commode. Il en usa
Je trouvai la farce si drôle que, le premier moment passé, je ne gardai pas rancune au mystificateur. J'ai préféré noter le fiiit pour les Buffon et les Toussenel de l'avenir ; car il prouve qu'à ses qualités mille fois constatées de fidélité et d'attachement, le chien joint encore la cautcle, la dissimulation, la malice, et qu'il sait doser intelligemment, selon les circonstances, les témoignages de son antipathie.
Tous les ans, à date fixe, Corot passait une semaine chez ses bons amis M. et M"^ Remy, à Luzancy, un frais et ombreux village des bords de la Marne. J'étais moi-même, chaque année pendant plusieurs jours, l'hôte de graveurs qui s'étaient fixés dans le pays, et plus d'une fois, j'eus l'avantage de m'y rencontrer avec le maître.
Un jour que je battais les buissons, à la recherche d'un motif, je tombai à l'improviste sur le bon Corot. Il avait pris possession du « Chemin des Vignes », d'où il peignait le clocher du village encadré dans les épaisses frondaisons du château.
— Puisque le hasard s'en mêle, lui dis-je, j'ai grande envie d'en abuser, si toutefois vous ne trouvez pas la chose trop indiscrète.
" Parlez,
— Permettez-moi de rester là, derrière vous, immobile et silencieux et de suivre les phases de votre travail. Il me
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semble que cette leçon par l'exemple me serait très profitable.
— Faites; mais je vous en préviens, je barbouillerai aussi librement que si vous n'étiez pas là, sans m'inquiéter de procéder avec méthode et par voie démonstrative. Je vous donnerai peut-être de bien mauvais exemples, car je suis comme certains prédicateurs qui ne font pas toujours ce qu'ils conseillent ; ainsi donc, gare à vous.
Je demeurai là, attentif et aussi intéressé que si j'avais moi-même tenu le pinceau, suivant curieusement les transformations par lesquelles passait l'étude.
Je ne tardai pas à remarquer que le maître ne paraissait pas se préoccuper le moins du monde de monter la coloration au ton du modèle. Mais je me fusse bien gardé de risquer la plus timide observation, connaissant ses théories à cet égard, et aussi les habitudes de sa vision. Il lui suffisait en effet, que toutes les valeurs de son étude fussent en rapport exact entre elles et dans une juste proportionnalité avec le modèle pour qu'il se déclarât satisfait. Il croyait que la peinture est une transposition. Tout son effort tendait à ce que cette transposition fut rigoureuse et en quelque sorte mathématique.
Mais je ne le vis pas sans quelqu'étonncmcnt commettre certaines infidéUtés et omissions dans la reproduction du motif.
— Pardon, maître, hasardai-jc, mais je ne vois pas sur votre étude les arbres qui sont là-bas, à droite ?
Il se retourna vivement, et — avec crânerie : — Les arbres ? Quand je les fiiis, on me les coupe !... Je les mets quand je veux...
Puis, après un long silence, pensant sans doute que je ne me payais pas de cette boutade, il reprit :
— Je n'ai pas toujours dit cela, et vous auriez tort de vous autoriser de mon exemple pour en user aussi cavalièrement avec dame Nature. Pendant trente années, je l'ai copiée avec conscience, avec respect, avec amour , avec une naïveté poussée souvent jusqu'à la gaucherie. Faites
comme cela, vous qui êtes jeune. C'est parce que j'ai fait ainsi pendant un quart de siècle qu'aujourd'hui j'ose déchirer ma lisière et m'émanciper un peu. C'est parce que j'ai fait des milliers d'études — pas des pochades, entendez bien, des études, — que, maintenant, je puis sans trop de danger, trousser mon petit tableau, comme je Tentends, devant la nature. Je ne me gêne plus, c'est vrai, pour éliminer tel ou tel objet qui me paraît inutile ; mais jamais, faites-y bien attention, jamais je ne supprime aucun détail caractéristique. Je l'accentuerais plutôt. C'est affaire de discernement...
Il était lancé ; il continua :
— On ne peut copier littéralement la nature, n'est-ce pas ? Je ne puis peindre toutes les branches, ni toutes les feuilles de cet arbre ? Je me borne à en donner l'aspect général en le modelant dans la masse ; je choisis celles de ses branches qui servent le mieux à étabHr son anatomie. Je préciserai ensuite quelques feuilles qui, bien choisies elles aussi , donneront l'impression de milHers d'autres feuilles. Ainsi des herbes d'une prairie. Ne l'oubliez pas : faire œuvre d'artiste, c'est choisir. Le Naturalisme, l'Impressionnisme, qui traitent le goût de « vieille guitare », qui s'interdisent de choisir et s'en tiennent à la nature telle quelle, nous donnent parfois des notes curieuses, intéressantes, utiles peut-être à regarder ; mais ce ne seront toujours que des notes, jamais des œuvres...
Si l'art consistait dans la reproduction littérale du paysage, dix artistes, de talent à peu près égal, placés au même endroit, devraient produire dix peintures absolument identiques, comme feraient dix objectifs photographiques. Pourquoi nos dix peintres nous donneront-ils dix œuvres différentes ? C'est parce que chacun aura vu la nature avec son tempérament particulier. Il faut toujours en revenir au mot de Bacon : « L'art, c'est l'homme ajoutant son âme à la nature » .
Il n'est pas étonnant que Corot jugeât ainsi la poussée naturaliste dont il a vu les premières effervescences ; car
cet ecclectique qui se délectait à la lecture de Tibulle et d'Ovide, qui faisait toujours du vrai la base de ses conceptions les plus idéales, savait allier, dans une proportion inconnue jusqu'à lui, le respect de la tradition avec le sens exquis de la modernité.
Il faut bien reconnaître d'ailleurs que nul jusqu'ici parmi les tenants de l'école naturaliste n'a encore fait mentir l'arrêt que le maître a prononcé ce jour-là sur le « Chemin des Vignes », et que j'ai eu la bonne fortune de recueillir.
« Des notes, jamais des œuvres... » Personne n'a mieux caractérisé, en une formule plus concise , Terreur d'une école qui semble reconnaître elle-même son impuissance en se qualifiant de « documentaire. »
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La grande réputation de Corot, son autorité, sa belle couronne de cheveux blancs qui prenait à nos yeux des rayonnements d'auréole, nous imposaient un peu, et jusque dans le laisser-aller de l'atelier, nous lui montrions toujours la plus respectueuse déférence. Il ne détestait pas d'ailleurs qu'on se souvînt qu'il était « le Maître », et il aimait à monter parfois sur le trépied, — en quoi il différait de notre bon Daubigny qui fut, jusqu'à son dernier jour, rieur et gamin comme un moineau franc.
Quand Corot se laissait aller à vaticiner un peu, c'était toujours, il faut le reconnaître, pour élever les cœurs et nous pousser aux virils efforts. Il voulait qu'on ainicât son art jusqu'au renoncement le plus absolu, jusqu'à l'héroïsme, jusqu'au martyre. Il devenait, dans ces moments-là, implacable comme le destin.
— On attrape une fluxion de poitrine, disait-il à un
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artiste qui s'excusait sur les intempéries de la saison de n'avoir pas achevé son étude ; on meurt, s'il le faut, que diable !... mais on a fait son tableau.
■ — Mourir pour produire un chef-d'œuvre, passe encore, maître, mais pour une croûte, cela n'en vaut vraiment pas la peine...
— On doit toujours espérer que l'on fera un chefd'œuvre.
— Je suis trop modeste pour cela...
— Trop modeste ! dites trop mou. Vous ne demanderiez pas mieux de cueillir un chcf-d'œ'uvre comme on cueille une rose... Encore auriez-vous peur de vous piquer les doigts. Pour arriver à quelque chose, en art, il faut beaucoup de confiance en soi — et pas de présomption. Il faut cette confiance que donnent l'énergie et la persévérance de l'effort.
Souvent aussi il exécutait comme des airs de bravoure sur le grand thème inépuisable : la Nature. Il nous prêchait le respect des arbres. C'était 1;\ une de ses thèses favorites. Il professait à leur endroit une sorte de culte, ne tarissant pas sur leurs beautés, leurs bienfaits. Les arbres étaient comme des ancêtres qu'il fallait vénérer. C'était un crime de porter la hiiche sur ces augustes témoins du passé, etc., etc., etc. Je vis ce que pesaient ces beaux effets oratoires un jour que son intérêt se trouva brutalement en conflit avec ses théories. Jamais député ne mit plus lestement ses actes en contradiction avec son programme.
C'était encore h Luzancy. A cette calme demeure du papa Remy, si discrètement blottie dans la verdure des propriétés voisines, attenait un jardinet, soutenu sur trois de ses côtés par une sorte de rempart en pierres sèches ; car son niveau était de deux mètres environ plus élevé que les chemins qui le contournaient. De cette espèce de bastion, on dominait la rue de l'église, le chemin qui montait aux bois et la cour commune, tapissée d'un gazon court et dru, qui donnait accès ;\ trois ou quatre habitations, notamment à la maison Remy.
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Corot avait entrevu, dans ce chemin des bois qui se perdait sous la ramure, au sortir du hameau, un paysage d'une intimité douce, tel qu'il les aimait. Mais de quelque façon qu'il se plaçât, sur la plate-forme du jardinet ou au pied du mur de soutènement ; qu'il se portât un peu plus à droite, un peu plus à gauche, qu'il s'assît ou se tînt debout, un grand diable de grisard allongeait disgracieusement ses longs bras à travers le motif, le coupait littéralement en deux, et cachait obstinément le point de fuite qui faisait l'intérêt du tableau. Or, c'était précisément la perspective de ce berceau de feuillage piqué de petits jets de soleil, avec les dégradations infinies de la lumière directe ou réflétée, qui tentait le peintre ; mais toujours le grisard malencontreux projetait ses branches folles à tort et à travers comme un faucheux qui se promènerait sur une fleur. Corot en vint à s'irriter comme un enfant contre cet arbre insolent qui lui faisait obstacle. Sa bouche contracta un pli amer, prélude habituel de ses grandes colères; son œil brilla d'un éclat dur. Ce n'était plus le bénisseur des forêts que nous avons vu tout-à-l'heure. Cet arbre se dressait entre lui et son travail ; il devenait son ennemi personnel ; il lui fallait à tout prix s'en débarrasser.
Il courut au château et exposa la situation à la propriétaire, M"^ née Larabit.
— Mon cher Monsieur Corot, lui dit celle-ci en souriant, vous pouvez préparer votre palette, l'arbre^dont vous avez à vous plaindre va disparaître.
Le lendemain en effet, le garde particuher du château, aidé du jardinier, abattait et débitait l'arbre gêneur.
Ce léger sacrifice nous a valu une jolie esquisse restée malheureusement inachevée. Le maître se promettait de la pousser, l'été suivant, à un degré d'exécution plus complet ; mais il ne devait plus revoir les ombrages de Luzanzy. Il fut pris à son retour à Paris, des symptômes de la maladie qui fut à la fois la dernière et la première de sa vie toute pleine de belles œuvres, de bonnes actions et de grands exemples.
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Rentre a Paris, je choisis dans le bagage de mes études, celle que je crois la moins mauvaise, et je l'expédie au Palais des Champs-Élysées. Cette année j'ai envoyé une petite toile représentant une rue du village de Moulins, à deux pas du campement où je passe un peu de la belle saison, dans les émanations des étables qui valent pour la santé toutes les eaux minérales du monde.
Pendant que je m'efforçais de saisir les fines colorations de ces masures pittoresques au bout desquelles se dresse l'escalier hors-œuvre de la maison commune, voilà que tout-;\-coup une bande d'enfants s'échappe de l'école comme une volée de moineaux d'un buisson, avec des vociférations assourdissantes. Je happe un bambin au passage et, moyennant quelques décimes, je le mets dans la pose et le
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décide à rester là quelques instants. Je me hâte, car je sens à son air contraint que le gamin s'impatiente, et je suis loin d'être moi-même à mon aise, sous le flot mouvant des écoliers qui se pressent, se bousculent autour de moi, menaçant à tout moment mon coude ou mon chevalet. Enfin, c'est lait ! Je lève la consigne. L'essaim s'envole en manifestant sa joie par des clameurs sauvages... mais je m'aperçois que, sans y entendre maUce, et poussé sans doute par quelque gamin trop remuant, j'ai donné des oreilles d'âne à mon galopin — Bah ! C'est assez en situation. Je ne corrige pas le lapsus de mon pinceau, et quand, plus tard, il s'agit de donner, au catalogue, un titre au tableautin, je l'appelle « Le Chemin de l'école ».
Eh bien, ce titre était , paraît-il , une trouvaille. Des salonniers bienveillants, mais hantés par la chimère du relèvement national par la seule vertu de la pédagogie, avisent gravement ma toile minuscule et se disent : « Tiens ! tiens ! Il y a une idée là-dedans... »; et soudain, ce n'est plus Zidore ou Polyte qui s'en va clopin-clopant à la classe ; c'est l'Enfant — avec un grand E, — qui marche à la régénération du pays par la Science — avec une grande S. Les oreilles d'âne de tout à l'heure ont pris des irradiations d'auréole ; et au fond du panier du bambin où je ne supposais pas avoir mis autre chose que deux tartines de confitures et de fromage collées l'une contre l'autre, les monomanes de la nouvelle panacée découvrent, — ] Quoi ? — le manuel de M. Paul Bert. Ils ont de si bons yeux et tant d'imagination ! Il n'y a donc plus à s'en dédire ; ils ont positivement laïcisé mon école ; moi qui me réservais de la déclarer ad libitum congréganiste ou laïque, selon le goût de l'acquéreur !
Ce n'est pas tout, des poètes m'ont rimé des sonnets :
Non, non ; point de paresse ; allons, petit, sois brave Et songe aux jours futurs... l'avenir est si grave I Chemine, mon garçon, c'est poui un grand devoir, etc.
A coup sûr, mon galopin ne s'attendait pas plus que
moi à ces solennelles objurgations, et s'il pense à quelque chose, c'est bien certainement à la couvée de pinsons qu'il a découverte dans la haie « au père Lustrât » et qu'il dénichera tantôt en s'en retournant. Je ne suis pas moins innocent des belles intentions qu'on me prête. Je ne songeais à rien qu'à peindre le moins mal possible. Je fais donc humblement honneur de mon petit succès, si succès il y a, à mon titre.
Un titre c'est un talisman à une époque où l'on mène les hommes avec des mots. Je pourrais citer des artistes qui doivent le plus clair de leur réputation à des titres bien trouvés.
Lorsque, hier soir, je gagnai, à travers la salle de l'auberge, dans la fumée des pipes, la table où m'attendait mon dîner, la conversation était très animée.
— N'est-ce pas, père Robinet, que tu as vu le loup ? disait un jeune loustic à un vieux dur à cuire qui n'a pas froid aux yeux.
— Oui, que je l'ai vu, et ben d'autres choses avec que tu ne verras jamais, toi.
— Et ta femme, l'a-t-elle vu aussi, le loup ?
— Ris tant que tu voudras, j'aurais voulu t'y voir, toi qui fais le malin.
— Conte-nous donc cela; moi, j'ia connais, ton histoire: mais y en a qui ne la connaissent pas ici... Quand ce ne serait que c't'homme-là, ajouta le gars en me désignant.
Le père Robinet ne se fit point prier, et voici son récit qui fut écouté avec une attention mêlée de respect, car on ne doutait pas plus de sa bravoure que de sa bonne foi.
— C'était du temps que je vendais vin aux Grès. J'étais allé au marché de Coulommiers. Je rencontre Filoche. — Tiens! qu'i m'dit, j'tc paie une bouteille. Nous entrons dans un café. Tout en trinquant, il m'entortille pour que je lui prête trente pistoles. Trente pistoles ! Ça ne se trouve pas sous le pas d'un cheval ; mais il s'y prend si bien, que j'ai la bétise de lui promettre l'argent. Ça me chiffonnait tout de même, de m'être laissé fourrer dedans comme ça. Justement, dans la journée, je vois Gaupin « au Commerce ». — J'vas le consulter là-dessus, que j'me dis. Je vais à lui et après lui avoir parlé du tiers et du quart, je lui demande s'il y aurait danger à avancer trente pistoles à Filoche? — « Non, qu'i m' répond, si on veut les perdre »
Diable ! me voilà beau ! Je recours bien vite après
Filoche ; je le rattrape. Je vous lui paye à mon tour une bouteille, et tout en versant à boire, je tournille, je tournille. Je lui dis que j'ai oublié que j'avais une traite à payer
fin du mois à mon marchand de vin « Toi, qu'i m'dit,
je vois où tu veux en venir... T'es-t-un Jean-F Tu t'en
souviendras ».
Là-dessus, nous nous quittons. Le jour baissait déjà, nous étions en novembre, et il y avait de la neige sur les chemins. Je reprends tout de suite la route de Montanglaust. Passé Aulnoy, j'entends comme un bruissement derrière moi. J'me retourne. Qu'est-ce que je vois ? Deux loups aux yeux de feu qui me suivent. Ah ! nom d'un mâtin, que j'me dis ; c'est ce gueux de Filoche qui me joue ce tour-là...
Ça n'est pas drôle de faire route avec deux compagnons comme ça derrière les talons. D'autant qu'il ne faut pas avoir l'air... Je faisais le résous ; mais çamegravouillait tout de même jusqu'au-dedans de moi ; j'en étais tout étreint. Et je n'avais pas même un bâton. Arrivé au bois, je m'arrête et je coupe un bon gourdin en cas qu'i m'attaquent. Les loups s'arrêtent. Je repars ; ils repartent. Ils m'ont suivi comme ça, posément, jusqu'à ma porte. Je trappe et je crie à ma femme : « C'est moi, ouvre vite. J'ai là deux
loups qui me suivent.... » C'est mon beau-fils, Victor Piette, qu'est aujourd'hui cultivateur à Chailly, au-dessus de Coulommiers, qui vient m'ouvrir. — J'vas prendre le fusil, qu'y m'dit. — Ne fais pas ça, mon garçon, que j'iui réponds, — il ne faut jamais se rebeller contre des loups envoyés. Jette-leur plutôt un morceau de pain. C'est ce qu'il a fait. Les deux loups sont entrés, ont fait le tour de la table, — comme en procession — et sont repartis. J'en ai été tout chose pendant deux jours...
Les auditeurs restaient songeurs. « T'étais soûl, dit enfin un sceptique.
— Soûl, s'écria le père Robinet indigné, je n'avais bu que trois bouteilles !
Les autres se mirent à discuter gravement la vraisemblance du fait, et chacun d'apporter son histoire, comme autant de témoignages pour ou contre les affirmations convaincues du père Robinet.
Je le revis quelques jours après : Père Robinet, lui demandai-je alors, si vous aviez à vous venger de quelqu'un, pourriez-vous envoyer des loups à ses trousses ?
— Ah non !
— Pourquoi cela ?
— Parce que je n'en ai pas le pouvoir. Il faut savoir dire des paroles que je ne connais pas ; et ceux qui les connaissent, c'est leur secret.
Bien des clochers de villages ont posé pour moi au cours de mes tournées ; mais aucun ne s'est présenté à ma vue dansun décor plus séduisant que le clocher de Tancrou, dans le pays Meldois. Ce souvenir, déjà lointain, réveille au fond de ma conscience un vieux remords que j'adoucirai peut-être en le confessant.
Il y a plus de vingt ans de cela. J'étais allé à Mâry-sur- Marne, près Lizy-sur-Ourcq, faire une visite de condoléance à une parente affligée. Celle-ci me reconduisait par le bord de la rivière dans la direction de Changis où je devais reprendre le train. Elle me contait ses chagrins auxquels je compatissais le plus sincèrement du monde quand, tout-à-coup, sans plus la voir, sans plus l'entendre, je m'arrête hypnotisé...
Un paysage d'une grâce enchanteresse, d'une musique de lignes incomparable avait surgi devant mes yeux. La Marne, claire, limpide, indolente, se dégageait toute fraîche,
d'un gracieux archipel d'îles boisées, s'élargissant au premier plan avec des lenteurs majestueuses de fleuve. De ces verdures puissantes, largement massées, qui devaient leur beau style aux futaies séculaires d'un parc, émergeait un humble clocher coiffé d'un comble d'ardoises d'heureuses proportions. Sur tout cela, luisait un ciel d'opale où couraient de petits nuages de nacre rosée.
Muet d'admiration, plongé dans l'ivresse de cette vision charmeuse, j'oublie tout, ma parente et ses malheurs. La pauvre femme tout interloquée, me crut fou, et je l'étais en effet ; car il y avait là un cas foudroyant qui me permet de plaider « non coupable » pour cause d'irresponsabilité.
Heureusement, l'excellente M™^ J... avait des trésors d'indulgence. Elle me pressa de venir m'installer chez elle, m'assurant que, dans l'état d'accablement où elle était, ma présence ferait diversion à sa douleur.
Quelques jours après, je revins avec mon fourbi et me mis vaillamment à l'œuvre. Le surintendant des Beaux- Arts, comte de Nieuwerkerke, me fit l'honneur d'acheter mon tableau au salon de 1868. Si je rapporte le fait, c'est parce que la lettre des bureaux de la Direction des Beaux- Arts qui m'annonçait cette bonne nouvelle mérite d'être encadrée. Elle désignait mon tableau comme suit : « La Marne à Tancrou ; Finistère » .
Il faut être passablement distrait, on en conviendra, pour faire couler la Marne dans le Finistère ; mais en revanche, c'était admirablement calligraphié. L'écriture avant tout ! Cela me rappelle cette petite scène dont j'ai été témoin autrefois. Un jeune homme sollicitait un emploi dans les bureaux d'un ministère ; il énumérait complaisamment tous ses titres. «Je suis, disait-il, bachelier ès-lettres, bachelier ès-sciences, licencié en droit.... » — « C'est bien, c'est bien, interrompit le haut fonctionnaire peu touché de cette kirielle de diplômes, — apportez-moi un spécimen de votre écriture.... »
Je ne veux pas insinuer, à propos d'un amusant lapsus, que les employés de nos administrations manquent de
connaissances géographiques ou autres. Je les crcis au contraire fort intelligents ; mais plus ils le sont, plus ils songent à tout autre chose qu'à leur ingrate besogne. Celui qui dépaysait ainsi, au profit de la Bretagne , ma bonne rivière champenoise, cherchait sans doute, en ce moment-là, une rime rebelle ou mettait le dernier trait au scénario d'un vaudeville.
Au pied des ruines du château de La Ferté-Milon, un des plus beaux spécimens d'architecture miUtaire que possède la France, et comme enclavé aU miheu d'elles, s'élève un pavillon de construction déjà ancienne, à en juger par le caractère des combles et des cheminées. C'est là qu'habite le gardien. Les touristes qui désirent descendre dans les substructions du château et frissonner d'horreur devant des trous quelconques où leur imagination se plaît à voir de mystérieuses oubliettes, sont obligés de passer par le pavillon. Ils y trouveront ensuite, pour se remettre des émotions de leur descente dans la partie souterraine des tours, des boissons variées : bière, Uqueurs, Hmonade ; car le gardien paie patente de débitant à l'enseigne du « Café des Ruines. »
Ce gardien est une gardienne ; mais elle porte avec une crânerie toute virile une superbe paire de moustaches qui ne nuisent pas à son autorité de patronne. L'apparence proprette de la maison, sa situation isolée, le calme qui règne à l'entour en faisaient un campement des plus enviables pour un paysagiste. Je devins pour quelques jours l'hôte du
café des Ruines, — l'hôte unique et conséquemment bien choyé. Au bout de vingt-quatre heures, j'étais de la maison.
Je reconnus bien vite que ma logeuse ne manquait pas d'une certaine originalité d'esprit et de quelque savoir vivre. Elle m'apprit qu'elle se nommait Albine Delacharlerie.
— Diable ! Qiiel nom ! m'écriai-je. Détachez vous la particule ?
— Non, répondit-elle modestement, quoique tout porte à croire que nous « provenons de noblesse... »
J'accueillis avec un silence poli cette supposition toute gratuite.
— J'ai là une pièce notariée, continua-t-elle, où notre nom est écrit en un seul mot, mais ça ne prouve rien, car les tabellions en prenaient à leur aise avec l'orthographe des noms et souvent même, durant l'époque révolutionnaire, ils avaient la précaution de les écrire de façon à ne pas éveiller les suspicions jacobines.
Et ce disant elle prit dans le tiroir du secrétaire un rouleau qu'elle me tendit.
C'était l'acte passé, le 14 septembre 1829, par devant maître Remi Scart, notaire royal à La Perté-Milon, de la vente consentie par l'aïeul d'Albinc, Jean-Pierre Delacharlerie, maçon (une des bonnes truelles de l'époque), du pavillon dit « Pavillon de recherche » — ce qui indique une origine et une destination point communes — « A très haut, très puissant et excellent prince Monseigneur Louis-Philippe d'Orléans, duc d'Orléans, de Valois, de Chartres, de Nemours, de Montpcnsier, Prince de Joinville, Comte de Vermandois, do Soissons, etc., premier pair de France, Colonel Général des hussards, demeurant à Paris, en son palais royal
— Alors à quel titre occupez-vous la maison, demandaije, lorsque je fus un peu revenu de mon étonnement ?
— La vérité est que je n'en suis ni propriétaire, quoique j'en paie les contributions, ni locataire, puisque je n'en paie pas de loyer.
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Elle entra alors dans des explications assez confuses et me donna un petit bouquin dont j'extrais quelques dates (i).
Louis d'Orléans, frère de Charles VI et régent du royaume pendant la maladie du roi, fit élever le château actuel à la place du château bâti au Vm^ siècle par le chevalier Milon. Il entreprit en même temps, vers 1390, de grands travaux à Coucy et à Pierrefonds qui lui appartenaient également. Charles VI, revenu à la santé, arrêta les prodigalités du duc d'Orléans, et c'est pour cela que le château de La Ferté n'aurait jamais été achevé.
Après des fortunes diverses, ce château tomba aux mains des ligueurs. Ceux-ci s'y défendirent si bien qu'en 1594, Henri IV ne le prit que par négociations. Le Roi ordonna le démantèlement de la forteresse insolente qui tenait en échec l'autorité royale. On mit en réquisition vingt-huit paroisses des environs qui travaillèrent pendant quarantehuit jours à sa destruction. Henri IV leur avait enjoint toutefois d'épargner la belle façade qui nous a été conservée.
En 1630, Louis XIII donna le château de La Ferté à son frère Gaston d'Orléans et jl^est toujours depuis lors resté dans cette famille; mais les héritiers de Gaston ont laissé envahir et prescrire contre eux les terrains et dépendances du château. Le domaine fut bientôt réduit aux murailles géantes que les voisins ne pouvaient heureusement pas s'approprier, et à l'esplanade gazonnée, plantée d'arbres, qui s'étend devant les ruines. De cette terrasse splendide, l'œil plonge sur les toits fumants de la Ferté qui luisent au milieu des peupliers, et va se perdre au loin sous les futaies bleu sombre de la forêt.
En 181 5, le duc d'Orléans vint visiter ce qui restait de sa propriété. Il avait conçu, paraît-il, de grands projets. Pour les réaliser, il avait besoin de rentrer en possession des terrains compris dans l'ancien périmètre du château. Il commença par acheter le pavillon qui appartenait alors au grand-père d'Albine et les jardins y attenant, moyennant
(i) Hist. de La Ferté-Milon, par Médéric Lecomte ; La Ferté, 1866.
4,000 francs; mais les propriétaires voisins élevèrent des prétentions si excessives qu'ils firent tout échouer. Le duc renonça à ses plans. Les événements politiques qui survinrent et qui l'appelèrent au trône, sous le nom de Louis-Philippe I", lui mirent d'autres soucis en tête. Il n'en paya pas moins au père Delacharlerie la somme fixée au contrat et le laissa en possession, à titre de gardien des ruines, « pour, en cette qualité, jouir du pavillon, lui et ses descendants, jusqu'à extinction de la famille ». La famille se compose aujourd'hui d'Albine et d'un frère puîné qui lui a cédé ses droits, sa vie durant.
Si j'ai conté un peu longuement cette histoire, c'est pour en retenir un fait unique dans mes odyssées de paysagiste. Comme le légendaire caporal Dumanet, qui se félicitait d'avoir mangé des truffes — approximativement — parce qu'il avait un camarade, brosseur d'un capitaine, qui en avait mangé chez le colonel, je puis me flatter d'avoir été — approximativement — l'hôte de Princes de sang royal.
En vertu de l'acte passé devant maître Remi Scart, il y a soixante ans, ils sont bel et bien les véritables propriétaires du Café des Ruines; titre nu d'ailleurs comme tous leurs autres titres. J'ai couché chez Leurs Altesses ; Elles ne pourraient, hélas ! en faire autant.
xvn.
La Ferté-Milon me rappelle Eugène Lavieille qui l'habita environ trois ans, de 1855 à 1858. Le souvenir du peintre est resté vivant dans le pays.
A peine avais-je établi mon chevalet devant les ruines du Château, qu'un autocthone qu'on appelle, m'a-t-on dit, le le gros Babé, s'approcha et lia conversation.
— M. Lavieille a déjà tiré cette vue-là ; seulement, il s'était placé plus loin que vous, sur le chemin de Bourneville. Son tableau est chez M. Thabard. L'avez-vous connu, M, Lavieille ?
— Si je l'ai connu ! il était de mes amis.
— Tenez, vous voyez bien tout là-bas, cette grande maison qui a été autrefois une maladrerie, et qu'on appelle encore Saint-Lazare ? Eh bien, c'est là qu'il demeurait avec sa femme et ses enfants. M. Adolphe Masson, le propriétaire, lui avait aménagé un logement dans le bâtiment
à côté. C'est pas la place qui manque. En voilà un artiste qui s'en donnait, du mal ! Tel temps qu'il fît, on le voyait toujours, cheminant comme un porte-balle, sous le vent, sous la pluie, au cliquet du soleil, ou bien embusqué à l'abri d'une meule, d'un hangar ou d'un buisson. Et dans la neige, donc ! Dans les commencements, tout le monde le croyait fou.
Le pauvre garçon! il Ta trop aimée, la neige; c'est ce qui l'a tué. Il jouait avec la bronchite et la bronchite a eu raison de sa constitution vigoureuse. Lavieille est mort à Paris, le 8 janvier 1889, de la mort des paysagistes, comme Lafage, comme Villevieille, comme Chintreuil, comme Daubigny et tant d'autres. Il était homme à quitter, en plein janvier, son atelier et son chouberski pour aller rectifier d'après nature, dans le Perche ou à Courpalay, le dessin d'une branche, ou contrôler un détail secondaire dont il s'exagérait l'importance. Quand la neige se décidait à tomber, rien ne pouvait le retenir à Paris. Il bravait la pleurésie et les rhumatismes pour revoir une dernière fois, sur place, la toile qu'il destinait au salon.
On peut dire de lui qu'il a été le martyr de sa conscience, se tourmentant, à l'instar de certaines dévotes, de scrupules étroits, comme s'il eut ignoré qu'en toutes choses il faut distinguer entre la lettre et l'esprit ; c'est ainsi qu'il poursuivait le fini de son tableau jusque dans la feuillure du cadre sans songer que cette uniformité d'exécution ôtait à son œuvre son accent, sa spontanéité, son émotion. Ce souci de l'exactitude littérale, si recommandable chez un élève, devient plus tard une impuissance qui paralyse les audaces du peintre et lui interdit les coups d'aile. Qu'a-t-il manqué à Eugène Lavieille pour être un maître, lui aussi ? D'oser. Après vingt-cinq ans d'études serrées, il abordait encore la nature avec la soumission d'un disciple timoré et non avec cette liberté dont Corot, si respectueux à ses heures, devant le grand modèle, lui donnait de si haut l'exemple. Lavieille a été toute sa vie le type du « parfait élève ». A quarante-cinq ans, il allait encore, le soir, dessi-
ner dans les Académies, d'après le nu. Pour progresser dans son art, il n'est tâche si ingrate qu'il ne se fût imposée. « Il faudrait que j'apprisse l'hébreu, répétait cet enragé bûcheur, j'apprendrais l'hébreu » : efforts à côté, conséquemment stériles.
« Tout cela n'est pas nécessaire, comme disait un jour Corot à un peintre qui pérorait à perte de vue sur l'Art, — à quoi bon chercher midi à quatorze heures ? L'art, c'est plus simple que cela... »
Oui, c'est plus simple que cela ; mais il faut le don et rien n'y supplée, ni la volonté, ni la peine, ni même l'amour. Toutes les quaUtés qui s'acquièrent par le travail, Lavieille les a eues, et il n'a été avec tout cela qu'un paysagiste de beaucoup de talent, et non un charmeur. Sauf en quelques heureuses rencontres, comme par exemple sa « Nuit d'octobre » du Salon de 1878, il a rarement fait œuvre de poète.
Cet honnête homme au cœur droit et loyal professait un culte fait d'admiration et de reconnaissance pour « Monsieur Corot », comme il disait toujours avec une puérile affectation qui nous faisait sourire. Il parla donc de « Monsieur Corot » à ses hôtes de La Ferté avec un tel enthousiasme, que ceux-ci ne laissèrent pas de repos à Lavieille qu'il n'eût décidé le maître à venir faire connaissance avec ses nouveaux amis du Valois. Quelle ovation, le jour où Corot descendit de la patache de Villers-Cotterêts ! On fêta son arrivée, suivant l'usage de la campagne, par de formidables exploits gastronomiques qui se prolongèrent fort au-delà de l'heure habituelle du papa Corot. Ils ne se donnèrent pas moins rendez-vous, Lavieille et lui , pour le lendemain matin, à l' Angélus. Tous deux furent exacts; mais le pauvre Corot dormait sur son pliant, dodehnant du corps, brusquement réveillé chaque fois que son nez butait contre la toile. Il s'efforçait alors de se remettre d'aplomb, et donnait machinalement quelques coups de pinceau jusqu'à ce que le sommeil l'envahît de nouveau.
Je ne saurais dire s'il acheva son étude ; mais elle ne fut
certainement pas de celles qu'à ses réceptions du mercredi, il apportait triomphalement sur le chevalet, en disant, avec ce bruit des lèvres particulier aux gourmets : « Hein ? Elle est fameuse, celle-là ! »
Rendez-vous pris avec Daubigny et Ziem, nous nous trouvâmes, tous trois, par un beau matin de juin, à la gare de l'Est. Quelle agréable surprise et quelles exclamations joyeuses quand, dans la salle d'attente, nous nous vîmes face à face avec le papa Corot qui se rendait à Luzancy. On cherche bien vite un wagon où de fumer en paix on ait la liberté. Le train allait s'ébranler et nous nous croyions déjà maîtres de notre compartiment, lorsque la portière s'ouvre et livre passage à une pauvre malade qu'on installe avec mille difficultés, à grand renfort de châles et de coussins. Voilà les fumeurs bien empêchés. Plus moyen d'allumer « la pipette », de manœuvrer Hbrement les vasistas, de rire, de causer... La physionomie mobile de Corot passe en un instant par toutes les nuances du dépit ; mais les traits émaciés de la pauvre femme, la soUicitude attendrie de la personne qui lui donne ses soins, — sa fille sans doute — son empressement à prévenir tous les désirs de la malade, tout cela captive bientôt son attention et le voilà intéressé, enthousiasmé, conquis. Il ne perd aucun
détail de ce petit drame touchant. Un revirement soudain s'opère en lui. Sa physionomie a repris sa sérénité et son épanouissement habituels.
— Vois, dit-il à Daubigny, comme cette tête est belle dans la souffrance ! et la fille, comme ses attitudes sont justes et expressives ! Q.iicl sentiment! Quel tableau ! etc., etc. Il avait totalement oublié sa pipette.
Voici encore un trait qui peint exactement sa facilité de caractère et son accommodante humeur.
De l'atelier de la rue de Paradis-Poissonnière où nous avons vu défiler, devant le bonhomme en blouse et en bonnet de coton rayé, tant de visiteurs de toutes conditions, de tout âge et de tout rang, on entendait les cris aigus, les rires éclatants, tout le tapage d'une petite école de filles qui, aux heures des récréations, prenaient leurs ébats sous ses fenêtres. Un visiteur mal inspiré s'avisa de le plaindre de ce voisinage.
— Ah ! ça, mais j'y tiens, à mes fillettes, s'écria-t-il vertement. Les premières lois, cela m'a bien un peu gêné ; mais maintenant leur bruit m'est nécessaire. Il me manque quelque chose quand elles ont congé. C'est un peu de jeunesse qu'elles envoient à mes cheveux blancs... Et puis, ajouta-t-il en riant, elles me somicnt l'heure. Q.uand elles s'échappent de la classe comme un essaim de petits oiseaux, je sais qu'il est midi et qu'il est temps de manger la soupe.
Quelle leçon pour tous les névrosés de la génération nouvelle qui ne peuvent plus rien supporter, qu'affole le pli d'une feuille de rose, ingénieux à se faire souffrir et fiers de leur sensibilité maladive qu'ils tiennent pour la marque d'un appareil organique supérieur et perfectionné. Bons apôtres qui condamnent le rire comme égoïste et point « humain », qui méprisent la santé parce qu'elle est vulgaire, et qui, du haut de leurs dédains, diraient volontiers aux gens qui se portent bien : « Vous n'êtes pas de votre siècle ! »
Bien obligé ! Corot n'avait pas honte de sa mine fleurie et de sa solide carrure. Il ne s'est jamais piqué de
modernité sous ce rapport. Il réalisait, à doses heureusement combinées, cette alliance un peu démodée aujourd'hui, mais toujours précieuse : « Mens sana in corpore sano n. Je n'ai jamais connu homme mieux équilibré. Tourmenté comme tous les artistes dans les phases d'élaboration de ses œuvres, il redevenait gai, enjoué, aussitôt qu'il avait déposé la palette. Aussi, quand, chaque année, au renouveau, il recommençait ce qu'il appelait : « Son tour de France », tous ses amis, — et Dieu sait s'ils étaient nombreux ! — se disputaient l'avantage de le posséder quelques jours ; car il était bien le plus facile des pensionnaires, et le soir, il dédommageait ses hôtes, par sa verve intarissable et sa bonne humeur, de ses longues absences de la journée.
Riche au-delà de ce qu'exigeaient ses goûts modestes, la bienfaisance était son seul luxe. Sa nature expansive trouvait sa joie dans le bonheur des autres. Sa belle âme simple respirait dans les fraîches et suaves compositions que créait son imagination. Soit qu'il conduisît la ronde des nymphes sous les grands arbres solennels ; soit qu'il se plût à redire les amours d'Orphée et d'Eurydice dans ses paysages étyséens, ses pastorales et ses élégies faisaient songer à Fénelon pour leur grâce et leur douceur.
Nul n'a su mieux lire le grand livre de la nature. Nul n'a plus varié ses conceptions et ses formules. Il a possédé, sous ce rapport, un registre plus étendu qu'aucun de ses confrères. Il a tiré des tableaux charmants de coins devant lesquels ses camarades eussent passé sans rien voir. Tantôt il les rendait dans toute leur vérité naïve, tantôt il idéalisait les plus humbles motifs qui prenaient sous son pinceau je ne sais quelle allure virgihenne.
Au-dessus du médaillon, modelé par Geoffroy Dechaume, pour le monument érigé au maître par ses admirateurs et ses élèves, sur le bord de l'étang de Ville-d'Avray, près de la maison familiale où son cœur le ramenait toujours, on a bien fait d'écrire cette simple devise : « Veri diligentia ». Toute la vie et toute l'esthétique de Corot tiennent dans ces deux mots. On a bien fait aussi d'orner le fronton, d'un
petit oiseau chantant dans les branches. C'est une heureuse allusion à la passion du peintre pour les oiseaux. Il aimait à les écouter jaser sous la feuillée pendant qu'il peignait; il aurait voulu qu'on les entendît chanter dans ses paysages. C'est pour cela qu'il s'attachait à y mettre toujours plus d'air. D'une toile lourde et sans profondeur, il disait : Les petits oiseaux ne pourraient pas vivre làdedans. ))
Les voyageurs pour Saint- Valéry, en voiture ! Je montai en wagon, me faisant d'avance un régal de passer sur le pont de bois, long de près de deux kilomètres, établi sur l'estuaire de la Somme, et qui de Noyelles, où l'on quitte la ligne de Boulogne, conduit le touriste jusque sur le quai de Saint-Valery. Mon instinct me disait que le panorama dont on jouit pendant cette courte traversée m'impressionnerait vivement, et mon instinct ne me trompait pas. Rien de grandiose comme ces grèves qui s'étendent à perte de vue, et où courent, comme des rubans d'argent, des filets d'eau attardés. Cette vaste plaine de sable est fermée à gauche par la silhouette bleue du vieux Saint-Valery, et va mourir, là-bas, dans l'infini, avec mille dégradations et modulations d'une finesse insaisissable.
Mon compagnon de voyage — un jeune magistrat d'Abbeville — regrettait vivement, dans mon intérêt, que nous fissions la traversée à marée basse. Le spectacle est bien plus imposant encore, disait-il, quand l'eau couvre
toute la baie et que les flots viennent battre les pilotis sur lesquels nous courions.
— Pourquoi nous désoler, répliquais-je, et nous gâter notre plaisir avec d'inutiles regrets ? N'est-ce pas magnifique comme cela ? Laisse-moi jouir de ce que je vois, pleinement, largement. Ai-je besoin de savoir si c'est plus beau à une autre heure ? C'est tout simplement splendide, cela me suffit. Il faut prendre la mer comme elle est et le temps comme il vient...
Il ne devait pas tarder à mettre ma philosophie à l'épreuve, le temps. Le ciel était resté depuis le matin incertain et boudeur, et nous avions à peine mis le pied sur le quai, que la pluie commençait à tomber, accompagnée d'un refroidissement très sensible de la température. Le vent se mit bientôt de la partie. Plus moyen de songer à travailler, et pourtant rien n'est plus pénible que de rentrer bredouille après avoir promené inutilement pendant toute une journée un bagage non moins incommode que disgracieux. Pour éviter ce lamentable fiasco, il n'est pa.s d'imprudences que le peintre ne soit disposé à commettre.
Les circonstances me servirent à souhait. J'avisai une cabine à bain et m'y blottis. Le tableau qui s'inscrivait dans le cadre de la porte grande ouverte offrait un ensemble de lignes merveilleusement rythmées. A gauche, une côte boisée s'infléchissait vers la mer avec de gracieuses ondulations. Au loin, la pointe du Hourdel, ;\ peine visible dans les blancheurs nacrées de la pluie. Devant moi, une prairie échancrée de flaques d'eau apportées par la marée, et, au premier plan, une sorte de crique assez vaste et assez profonde pour qu'on y installât le service des bains. Ce jour-là, le temps était si mauvais, et la saison d'ailleurs si avancée, que le bain était désert, — ce qui m'avait permis de m'cmparcr sans scrupule de ma guérite protectrice.
J'ai déjà dit à quel point, dans l'ardeur du travail d'après nature, le peintre, passé à l'état de mécanisme inconscient,
— IjO —
devient étranger à tout ce qui se passe autour de .kii. Après le fait qu'il me reste à raconter, on peut, je crois, tirer l'échelle.
Je m'escrimais depuis quelque temps sur ma toile, lorsqu'un bruissement léger dans la cabine contigue à la mienne me fit instinctivement tourner la tête. A travers les ais mal joints des planches, j'eus la sensation rapide de chatoiements soyeux, j'entrevis des blancheurs rosées qui projetaient dans la cabine voisine comme de blondes lueurs d'aurore. Sans plus approfondir la cause de ce phénomène lumineux, je rebaissai aussitôt le nez sur mon ouvrage. Quelques instants après, une jeune femme en costume de laine noire bordé d'une ganse cerise passa devant mes yeux, descendit l'escalier du baignage et se plongea crânement dans l'eau boueuse et clapotante ; il y a d'enragées naïades parisiennes que rien n'arrête. Après cinq minutes d'immersion et d'ébats, elle regagna sa cabine le vêtement collé sur la peau, frissonnante, pelotonnée sur elle-même, les deux bras ramenés sur la poitrine à la façon de la Vénus pudique.
Pour revenir de cet état amphibie à la tenue correcte sous laquelle elle reparut ensuite sur la plage, sa toilette dut subir diverses phases qui eussent certainement piqué la curiosité d'un désœuvré. Je ne suis pas plus discret qu'un autre, ni plus qu'un autre insensible au montant de certains tableaux, d'autant plus aftriolants qu'on les a plus traîtreusement et plus lâchement surpris. Eh! bien, foi de paysagiste ! Je n'ai ni levé la tête, ni tourné les yeux. Et j'y ai peu de mérite, j'en conviens, car j'étais à mille lieues de songer à ce qui se passait derrière la cloison. Ce n'est qu'après coup et en me rémémorant les petits incidents de ma séance que je reconstituai la scène et le tableau.
Je perdis là une belle occasion de me livrer à une étude qui, pour me sortir un moment de ma spécialité, ne m'en eût point paru moins attrayante ; mais j'ai l'avantage de pouvoir disputer désormais à Scipion le monopole de la continence, et de rendre des points à saint Antoine lui-même.
Le bon ermite était obligé de se réfugier au pied de la croix et de s'abîmer dans la prière pour dissiper les troublantes visions qui le hantaient. Il me suffit à moi d'avoir le pinceau à la main pour être incombustible et invulnérable : « Perinde ac cadaver ».